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Objection. Le présent temporel et l'instant

— Cette notion du présent temporel, n'est-elle pas en désaccord avec l'idée vulgaire du temps? D'une part, le présent nous apparaît sous forme d'une réalité bien déterminée, distincte du passé et de l'avenir, ayant néanmoins sa place marquée dans l'écoulement successif qui constitue la durée temporelle. « L'instant actuel, le mine, dit Balmès, est la réalité même de la chose, il ne suffit pas pour constituer le temps, mais il est indispensable au temps. Il peut y avoir un

présent sans passé ni futur, il ne peut y avoir ni passé, ni futur sans présent » ').

D'autre part, comment assigner à cet instant actuel, à cette réalité nécessairement indivisible — et il faut qu'elle soit indivisible sous peine de comprendre elle-même du passé et du futur — une place dans le temps dont toutes les parties, nécessairement continues, sont^ de ce chef, divisibles à l'infini ? Se peut-il une contradiction plus manifeste?

La difficulté soulevée serait réellement insoluble, si comme il arrive souvent dans les questions de ce genre, nous n'avions à préciser et à corriger les données du sens commun, en démêlant dans le concept du temps les éléments confondus de deux ordres bien distincts, l'ordre idéal et l'ordre réel.

D'abord, l'analyse philosophique nous le montre clairement, le présent temporel ne peut être une réalité concrète, distincte du passé et de l'avenir. Attribuer à l'indivisible présent une réalité propre revient à nier du même coup la continuité de la durée temporelle; le passé a été présent, le futur le sera, tout le contenu du temps serait donc indivisible, et puisque des indivisibles ne peuvent se toucher sans se confondre, l'écoulement du temps serait forcément discontinu.

Mais si le temps réel, marqué d'une continuité parfaite, ne comporte point de présent indivisible, le temps perçu par nous, se présente, dans notre intelligence, avec un aspect nouveau où l'indivisible présent trouve facilement sa place et exerce son rôle important. Pour que le temps objectif ou le mouvement acquière son être formel, il faut qu'il devienne nombre, qu'il subisse une division mentale d'où résulte une pluralité de parties actuellement distinctes. Or, dès que la distinction pénètre dans le temps réel ou le mouvement successif^ il nous est permis de concevoir le présent comme une simple limite indivisible, constituant à la fois le terme du passé ou mieux de ce qui passe, et le commencement du futur ou de ce qui

■) Balmès, Philosophie fondamentaU, lib. III, c. X.

arrive. En fait, cette limite se confond avec les parties dont elle est le terme et le principe. Que peut être, en effet^ la limite d'une ligne? Une petite réalité indivisible accolée à la ligne étendue? Nullement, mais la ligne même, considérée formellement sans extension ultérieure. Ce que nous appelons présent n'est donc pas une partie réellement isolée dans l'écoulement continu de la réalité temporelle; objectivement il n'y a que du continu indivis. Mais il devient indivisible dans la pensée qui fractionne le continu et ainsi peut saisir en lui une limite.

On dirait avec non moins de raison, que ce présent temporel est l'indivisible présent du mobile, saisi à travers ses manifestations successives qui sont les parties du mouvement ou du temps réel. « Non enim est accipere aliquod tempus actu finitum et terminatum per nunc, nisi secundum imaginationem nostram, vel per relationem ad aliquem motum qui in tempore terminatur, totum enim tempus secundum se continuum est, nec est actualiter una pars divisa ab alia ') ».

Ces instants ou ces présents temporels, nous pouvons donc les multiplier à volonté dans un temps quelconque, car le continu indéfiniment divisible par la pensée renferme, à l'état potentiel, une multitude infinie d'instants. En ce sens, il est vrai de dire que la durée temporelle est l'écoulement du présent et que, sans le présent, il n'y aurait pas de temps, bien que le présent indivisible ne soit ni le temps, ni une partie du temps, mais une simple limite ou une ligne de démarcation introduite par l'esprit dans le continu temporel. C'est aussi la pensée qu'exprime le P. Goudin, lorsqu'il nous dit : « dans le présent, il n'y a du temps que le terme de ses parties qui s'appelle instant ^) ».

« Le présent, écrit M. Bourdon, n'est pas un point mathématique du temps ; on peut admettre qu'il a une durée ; tout

■) S. Thomas, Opusc. De Tempore, c. I.

') Goudin, Physique, F* partie, question III, « Du Temps. »

le monde aujourd'hui est d'accord à cet égard ^) ». Du point de vue objectif, cette assertion est indiscutable. En fait, ce que, dans la vie ordinaire, nous appelons présetit, est une partie très petite, sans doute, du temps réel ou du mouvement, mais cependant continue et divisible ; c'est un tout indivis mais fractionnable, c'est une unité conçue comme actuelle, bien que composée en puissance. Toutefois à côté de cet aspect objectif du présent, il y a aussi l'aspect subjectif ou ps3^chologique où il nous apparaît comme un véritable indivisible. De la confusion de ces deux points de vue est née la difïïculté présente.

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