Présent temporel et présent spatial. - Il
arrive souvent que le présent temporel coïncide avec le présent spatial. Un train lancé à toute vitesse passe devant nous; nous le voyons, nous entendons le sifflement de sa machine ; nous sommes présents à son passage. Pareil présent est évidemment spatial. Cette présence spatiale à tel ou tel événement, nous l'exprimons d'ordinaire en disant que nous en fûmes témoins.
Mais le passage du train en question ne fut pas instantané, il a pris du temps, et dans cette durée peut-être relativement courte, nous avons saisi de multiples instants fugitifs qui ont été pour nous autant de présents temporels. Ici se rencontre un présent spatial, stable, coïncidant avec un nombre plus ou moins grand de présents temporels passagers.
Cependant pareille coïncidence ne résulte nullement de la nature de ces deux présents ; elle demeure toujours fortuite, accidentelle, car le présent temporel est synonyme d'actualité ou d'existence, mais ne désigne point une situation spatiale, actuellement soumise à notre perception sensible. En effet, un événement qui se passe, en ce moment, à des centaines de
') Bourdon, La perception du temps (Revue phi losophiqiu, 63 vol., janvierjuin 1907, p. 482).
lieues de nous, peut nous fournir, à raison de son actualité^ des présents temporels bien définis.
Quelle que soit donc leur connexion de fait, il importe de distinçruer avec soin ces deux sortes de présents.
§ 2 Le passé et le futur
36. Comment concevons-nous ces parties temporelles ? — Les ^^<vct\QS passées et futures constituent sans doute les éléments intrinsèques du temps, mais ces désignations sont nécessairement relatives, en ce sens que, pour les concevoir comme telles, nous devons les mettre en rapport avec un présent réel ou supposé, c'est-à-dire avec une existence actuelle, réelle ou idéale. Comparées au présent qui actuellement s'écoule, toutes les parties antérieures sont réellement et définitivement passées, celles qui suivent sont réellement futures. Ce rapport est objectif et indépendant de nos intelligences, de même que dans le mouvement local, toute la partie de l'espace parcouru par le mobile que nous considérons actuellement, est réellement antérieure à celle qui reste à parcourir.
D'autre part, l'imagination peut nous rendre présente une partie du temps passé, et nous permettre ainsi, grâce à ce présent fictif, de distinguer, dans cette période de temps réellement écoulée, de l'avant et de l'après, du passé et de l'avenir. Cette fiction ne change en rien le caractère vrai de ces parties temporelles. Le temps, en effet, est essentiellement la succession du mouvement. Même s'il est complètement passé, les états successifs qui l'ont réalisé, sont passés ou futurs les uns par rapport aux autres, et le point d'intersection qui unit ces parties opposées prend aussi l'aspect d'un présent.
ARTICLE IV Le temps est=il réel ?
37. Le temps pour nous est en partie réel, en partie idéal. -- Il résulte des considérations que nous venons d'émettre, que le temps possède une réalité souverainement imparfaite.
Tous les éléments concrets du mouvement se trouvent, il est vrai, réproduits intégralement dans le temps réel, notamment la continuité, la succession, la réalité des parties fluentes. Aristote, d'ailleurs, n'a-t-ilpas dit que l'être réel du temps se mesure à celui du mouvement ? ')
Mais cette réalité même, commune au temps et au mouvement, est si voisine du néant !
Considérez une durée temporelle quelconque ; supposez-la même très courte ; pourrez-vous lui accorder jamais une unité totalement réelle ? Evidemment non. Cette unité, si elle est, non pas une partie du temps, mais un temps réel, est nécessairement le résultat d'une synthèse faite par l'intelligence qui réunit dans un même tout, le passé qui n'est plus, le présent qui passe et l'avenir qui n'est pas encore ^).
La petite réalité essentiellement fugitive, à laquelle se réduit tout l'être du temps, se présente donc à nous affectée d'une double relation exclusive de toute actualité, relation
') Aristote. Naturalis auscultationis. Lib. IV. p. 301.
') Cfr. Editer. Perceptùm of chujige and duration. (Mind. January, 1900), pp. 1-7. L'auteur de cet article examine la question de savoir, si nous pouvons percevoir le processus temporel comme tel, et en quel sens l'avant et l'après du temps doivent être simultanément présents à la conscience. Pour lui, la perception d'un changement ou d'une durée exigerait non pas le souvenir actuel de l'état antérieur, mais la simple persistance de ce souvenir dans la subconscience.
avec l'avenir et le passé. C'est pourquoi le temps a sa place marquée parmi les êtres les plus infîmes du monde des existences contingentes.
Une durée temporelle ne peut donc jamais être tout entière actuelle ou existante, quelque courte . qu'elle soit ; c'est d'ailleurs le caractère essentiel de toute réalité successive. Cependant, comme le passé a été réel, comme le présent, bien que fugitif, possède une existence réelle, comme enfin l'avenir, partiellement du moins sera réalisé un jour, il est légitime d'accorder au temps une objectivité réelle.
L'être temporel n'est donc pas une pure création de l'intelligence ; il a une réalité propre en dehors d'elle, bien que l'intelligence ait une part d'intervention considérable dans la constitution de ce que saint Thomas appelle notre temps, tempus nostrum, c'est-à-dire du temps tel qu'il est conçu par nous. La synthèse qui donne au temps son être complet est, en effet, l'œuvre de l'intelligence et de la mémoire. De plus, l'énumération et la distinction actuelle des parties temporelles est aussi une opération exclusivement. mentale.
Notre concept de temps revêt donc un double caractère, l'un objectif, l'autre subjectif. C'est pour avoir méconnu ce double aspect, que les adversaires de l'opinion thomiste se trouvent divisés en deux grandes catégories à tendances opposées, les subjectivistes et les ultraréalistes. Il en sera question plus tard dans la discussion des systèmes.
38. Objection. — Le temps, écrit M. Isenkrahe, passe et s'écoule avec une complète indépendance à l'égard de nos perceptions sensibles. Il suit son cours normal, même pendant notre sommeil, il le suivrait encore dans l'hypothèse où il n'existerait pas d'êtres humains pour le percevoir. Pareil fait est-il conciliable avec la théorie scolastique 'J ?
') ISENKR.\HE. Der Begyiff dcr Zeit. {Philosophisches Jahrbuch. XV. 1902) s. 23.
Cette objection n'est pas neuve. Aristote lui-même la soulève en termes à peu près identiques : « On peut se demander, dit-il, si le temps existerait ou non au cas où l'âme n'existerait pas ; car s'il n'existe aucun être capable de compter, il ne peut rien exister qui soit susceptible d'être compté. » ')
Le Stagirite y répond avec beaucoup d'à-propos : « Si le mouvement peut être indépendamment de l'âme, le temps lui aussi peut jouir d'une pareille existence ; le passé et le futur, en eftet, existent dans le mouvement ; or , en tant qu'ils sont susceptibles d'être comptés, ils constituent le temps. » Cette aptitude intrinsèque du mouvement ne dépend point de l'intelligence.
Si donc toute la réalité concrète du temps se trouve contenue dans le mouvement, la course du temps objectif ne sera pas plus dépendante de l'âme que la succession du mouvement; l'une et Fautre pourront se poursuivre avec la même régularité pendant le sommeil hypothétique de toute l'humanité.
Au lieu du temps objectif, veut-on considérer spécialement la manière dont se forme en nous sa représentation, ou plutôt, veut-on désigner l'être formel que l'intelligence y surajoute lorsqu'elle énumère les parties nombrables du mouvement ? Dans ce cas, nous l'admettons volontiers, l'existence et l'écoulement de ce temps subjectif ne se conçoivent plus sans l'intervention de l'âme. Qu'y a-t-il de plus conforme à l'expérience journalière? « Fieri non potest, dit Aristote, ut anima sublata tempus sit, nisi id quod subjecto tempus est » ^) .
Cette distinction est de toute première importance dans la théorie aristotélicienne . A ne point l'avoir présente à l'esprit, on s'expose à fausser souvent la pensée de son auteur,
■) Aristote. Naturalis aiisctillationis. Lib. IV. c. 14. p. 306. ') Aristote, Naturalis auscullalionis, lib. IV, c. 14. — Cfr. S. Thomas, Physic, lib. IV, lect. 23.
à voir des contradictions là où ne se trouve en réalité qu'une simple différence de point de vue.
3g. Objection. — L'auteur de l'objection précédente tendait à éliminer de notre temps toute intervention quelconque de l'intelligence, à le rendre absolument indépendant de nous. M. Von Rechenberg-Linden, au contraire, prétend découvrir dans le rôle de l'esprit une preuve péremptoire du caractère purement subjectif du temps. « Die Zeit ist also blos etwas Subjectives » ').
Un travail intellectuel intense, dit-il, riche en représentations, ou concentré sur un même sujet nous fait paraître le temps très court. Si notre travail mental est peu vigoureux, si nous sommes passifs, le temps semble passer lentement '). Dans un sommeil profond vide de pensée, de conscience et de subconscience, le temps n'existe pas pour nous. Dans le rêve, le temps nous paraît plus ou moins long d'après l'intensité plus ou moins grande de notre activité subconsciente. Le temps est donc une forme dans laquelle se déroule notre pensée et cette forme cesse d'être si nous cessons de penser. En un mot, le temps comme tel n'a point de réalité objective ').
Les faits invoqués entraînent-ils la conclusion qu'on en
tire ?
Nullement. Ils prouvent simplement que l'être formel du temps est un produit de l'activité mentale qui, partant, naît et disparaît avec sa cause. Mais pourquoi l'être matériel de la durée temporelle devrait-il partager les mêmes destinées, ou plutôt," de quel droit conclure du fait que le concept du temps est en relation très intime avec l'activité intellectuelle, à la pure subjectivité de ce concept ?
') P. Von Rechenberg-Linden, Die Zeit (Archiv fur systemalische Philosophie. XV B., 1909, s. 88.
') op. cit., s. 89.
') Op. cit., s. 90.
Que le temps paraisse plus ou moins long d'après le nombre d'actes plus ou moins grand compris dans un intervalle de temps déterminé; que cette impression augmente même à mesure que l'on conçoit ces actes avec plus de clarté et de précision, c'est là une constatation qui n'enlève rien à la réalité de la chose perçue. Un nombre complexe nous paraît plus grand si nous nous faisons une idée plus nette des unités qu'il renferme. Ce nombre ne conserve-t-il pas inchangée sa grandeur intrinsèque?
De même, que le temps disparaisse pour nous avec la cessation de toute activité consciente, rien de plus naturel : pas de temps connu sans sujet actuellement connaissant. Mais inférer de là l'irréalité du temps reviendrait à nier l'existence de notre moi sous prétexte qu'il cesse d'être pour nous, lorsque nous cessons d'y penser.