‹ La notion de tempsChapitre 7 sur 24 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

Les propriétés du temps

ARTICLE I L'unité du temps

40. Multiplicité des temps concrets ou intrinsèques. — D'après la théorie thomiste, le temps, envisagé dans sa réalité objective, s'identifie avec le mouvement; il y a donc autant de temps particuliers que de mouvements distincts.

Sans doute, cette notion de temps n'atteint sa perfection que dans l'intelligence qui fractionne la continuité du mouvement et y distingue des parties qui opposées l'une à l'autre constituent, de la sorte, l'avant et l'après temporels. Mais, nous l'avons dit plus haut, le mouvement possède, indépendamment de tout acte mental, une réalité successive, virtuellement divisible en parties dont les unes précédent les autres ; il contient le immenis motus, le nombre dont parle Aristote, mais dans le sens d'éléments nombrables. La division mentale actuelle, l'énumération font seules défaut et en cela seulement consiste le rôle de l'intelligence dans l'élaboration de la notion du temps. « Et ideo, dit saint Thomas, signanter dicit Philosophus quod tempus non existente anima est utcumque ens, id est imperfecte ; sicut et si dicatur, quod motum contingit esse sine anima imperfecte » ').

') S. Thomas. Phys., lib. IV, lect. 23. — Suarez, Met., Disp. I, Sect. IX, n. 6. — S. AuGUSTiNUS, Conf., lib. III, c. 23.

Du point de vue objectif, le temps se multiplie donc avec le mouvement, et tout être soumis au changement continu a son temps réel qu'on appelle communément temps intrinsèque.

Est-ce à dire que les mouvements simultanés mais différents, soit sous le rapport de leur qualité soit sous le rapport de leur vitesse, nous donneront des temps inégaux?

Aristote avait prévu cette objection. Voici comment il la pose : Le temps n'est-il pas le nombre de n'importe quel mouvement? La génération, la destruction, la dilatation, l'altération se produisent dans le temps, tout aussi bien que le mouvement local. Toutes les fois qu'il y a mouvement, il y a donc le nombre de ce mouvement particulier. Le temps est, dès lors, le nombre d'un mouvement continu absolument quelconque et non pas seulement le nombre de tel ou tel mouvement choisi. Mais s'il se produit des mouvements divers, le temps sera-t-il différent pour ces divers mouvements ? Existera-t-il à la fois deux temps égaux ou non? ').

Comment le Stagirite résout-il cette difficulté ?

D'abord, il se garde bien de nier les prémisses de ce raisonnement. Pour lui, tout mouvement peut nous donner la notion de temps ; et dès lors^ le temps peut être le nombre de n'importe quel mouvement. Il se refuse cependant à admettre l'inégalité des temps déterminés par des mouvements simultanés mais différents de vitesse. « Pour des mouvements différents, dit-il, qui s'accomplissent simultanément, il y a un seul et même temps, que ces mouvements soient^ l'un un mouvement local, l'autre une altération, ou que ces mouvements soient d'inégale vitesse. Le temps défini par ces mouvements sera le même, pourvu que le nombre de l'altération soit égal au nombre du mouvement local et que ces deux mouvements soient simultanés. »

Pour solutionner la difficulté, le Stagirite, on le voit, fait

') Aristote, Naturalis auscultationis, lib. IV, c. 14, p. 30&.

appel à l'être formel du temps, c'est-k-dire à l'énumération mentale Si les deux mouvements d'inégale vitesse commencent et finissent ensemble, la durée exprimée par la relation qui unit le point initial au point terminal, sera la même; l'intelligence pourra fractionner cette durée en un même nombre de parties, mais avec cette différence toutefois que si les parties de l'un mouvement coïncident avec les parties de l'autre, les parties correspondantes des deux mouvements auront une valeur ontologique différente ou seront d'inégale richesse.

Il est à remarquer cependant que dans la difficulté actuelle, il ne s'agit plus de la nature du temps, mais de sa mesure. Et dans ce cas, l'intervention de l'intelligence se trouve justifiée.

Si toutefois, l'on veut faire abstraction de la division mentale, il reste encore vrai que les deux mouvements simultanés différents possèdent une aptitude intrinsèque à se laisser fractionner en un nombre égal de parties inégalement riches en éléments constitutifs.

41. Unité du temps abstrait. — Cependant, tel n'est pas le sens que nous attribuons, d'ordinaire, à cette notion de temps. Le plus souvent, le temps se présente à nous sous la forme d'une durée successive continue, indéfiniment extensible dans le passé et l'avenir, indépendante comme telle de la nature des choses contingentes, comme aussi du mode de succession propre à chacun des événements d'ici-bas. Ce temps est un abstrait du mouvement, un concept que l'intelligence élabore en négligeant tout ce qui, dans le mouvement, individualise et spécifie la durée temporelle, pour n'en conserver que les deux notes essentielles de durée successive.

Ainsi conçu, le temps est une notion universelle; il jouit d'une unité idéale véritable, et peut être appliqué à la multi-

tude illimitée des phénomènes où se réalise une succession continue.

42. Unité du temps réel considéré comme mesure commune. — L'unité temporelle n'est pas un produit exclusif de l'abstraction intellectuelle. On la rencontre encore dans le monde concret, sous la forme de cette durée réelle que nous divisons en périodes de jours, de mois, d'années, durée continue qui se reproduit sans fin. Ce temps concret, doué d'une réelle unité, n'est autre que le mouvement apparent des cieux.

En réalité, le temps n'a pas avec ce mouvement sidéral, vrai ou apparent, de parenté plus étroite qu'avec n'importe quel autre mouvement terrestre. Mais à raison de sa grande régularité, de sa constance, de l'étendue de ses manifestations, ce mouvement est devenu le mouvement typique, la durée modèle d'après laquelle se mesure l'âge des êtres, le temps des événements. Cette concrétisation particulière de l'idée temporelle, cette identification du temps et du mouvement apparent des cieux nous est même si familière, que toute autre acception nous parait forcée ou déviée du sens primordial.

A ce point de vue pratique mais restreint, il est permis de dire qu'il n'y a qu'un temps réel et concret ').

Ici encore il importe d'observer que l'unité en question est essentiellement une unité de temps-mesure parfaitement compatible avec la pluralité des temps réels.

') S. Thomas, Sum. theol., I" p., q. X, a 6. « Est ergo vera unitas temporis, imitas primi motus, secundum quam, cùm sit simplicissimus, omnes alii mensurantur. Sic ergo tempus ad illum molum comparatur non solum ut mensura ad inensuratum, sed etiam ut accidens ad subjectum, et sic ab 60 recipit unitatem. Ad alios autem motus comparatur solum ut mensura ad mensuralum. Unde secundum eorum multitudinem non multiplicatur, quia una mensura separata multa mensurari possunt. » — Phys., lib. IV, lect. 23. — Cajetanus, Com. iti Suvi. S. Thoma, q. X, a. 7.

43- Unité du temps imaginaire. — Il est une dernière forme de temps à laquelle nous attribuons aussi une véritable unité.

Lorsque, par la pensée, nous supprimons l'ensemble des êtres dont l'univers est constitué, lorsque nous vidons l'espace de son contenu, sauf à y laisser persister notre activité intellectuelle, il reste, nous semble t-il, une réalité qui survit à cet universel cataclysme et s'impose avec la même vigueur à notre attention. Nous continuons à nous représenter le temps comme une réalité sui generis , antérieure à ces mondes détruits, placée au-dessus de tout ce qui naît et disparait, sans limite dans le passé et l'avenir, nécessaire même, malgré la succession ininterrompue de ses éléments essentiels. Ce temps étrange, vraie synthèse de caractères contradictoires, s'appelle temps imaginaire.

En réalité, est-il bien, comme son nom l'indique, une création fantaisiste de notre pouvoir Imaginatif?

A l'examiner attentivement on y découvre un produit h3''bride de l'imagination et de l'intelligence abstractive. L'intelligence lui fournit toutes les propriétés du temps abstrait, savoir : absence de limites déterminées, indépendance à l'égard des êtres contingents où le temps abstrait a été puisé. De son côté^ l'imagination, dont notre intelligence se montre toujours si intimement solidaire, revêt ce temps idéal de l'image d'un mouvement vague, imprécis qui lui donne néanmoins une apparence de réalité. Il se produit de la sorte une fusion de caractères idéaux et concrets d'où résulte le temps imaginaire.

Pareil temps ne réside que dans nos représentations subjectives, et son unité est d'ordre idéal.

44. Temps psychologique , temps physique , temps mathématique. — Dans un article de date récente, un philosophe français, M. Berthelot, a proposé une nouvelle division du temps qu'il n'est pas sans intérêt d'examiner.

D'après cet auteur, il y aurait lieu de distinguer trois formes irréductibles des idées de temps. « Il est impossible, dit-il, de ramener l'espace et le temps des physiciens à l'espace et au temps mathématiques aussi bien qu'à ce que nous avons appelé l'espace et le temps ps3^chologiques » ').

Le temps psychologique se caractérise par l'opposition entre le « maintenant » et le « non maintenant », c'est-à-dire par la distinction qualitative entre une sorte de centre et tout ce que l'esprit ordonne autour de lui. Cette différence fondamentale et impossible à éliminer du point de vue du phénomène ps3^chologique, ne joue aucun rôle dans le temps mathématique dont toutes les parties sont parfaitement homogènes. Nulle part, dans les raisonnements de l'analyse sur les valeurs de ses variables n'intervient la notion d'un « maintenant », qualitativement différent de tous les autres moments du temps.

Le temps du physicien, lui aussi, diff'ère du temps psychologique. Celui-ci, nous l'avons dit, comporte trois éléments : un « maintenant » ou présent et, définis par rapport à lui, un passé, l'avant de ce maintenant, et un avenir, l'après de ce maintenant. Le physicien, au contraire, n'envisage dans ses formules que le rapport entre un temps antérieur et un temps postérieur, l'antériorité et la postériorité ne se définissant d'ailleurs que dans leur relation mutuelle. La notion du temps est la dualité d'un avant et d'un après.

D'autre part, le rapport temporel du physicien ne s'identifie pas avec celui du mathématicien. En mathématique, on peut agrandir ou diminuer à volonté^ indéfiniment, la grandeur absolue des durées sans changer en rien leur rapport et la formule mathématique qui l'exprime. En physique, les grandeurs temporelles dont on détermine les rapports ont toujours été données dans une perception sensible particulière ; on ne peut donc faire abstraction de cette perception,* ni par conséquent

') R. Berthelot, L'espace et le temps des physiciens (Revue de Mcliiphysiqiie et de Morale, 1910, p. 753).

éliminer le caractère fini, limité des grandeurs et des différences de grandeurs qu'elle présente au physicien.

En résumé, les rapports des grandeurs temporelles physiques n'ont de signification que par référence à l'échelle de la perception sensible.

Les mathématiques ont à cet égard une complète indépendance ').

Que faut-il penser de cette opinion ?

A notre avis, les différents temps dont les caractères distinctifs ont été décrits avec beaucoup de précision par M. Berthelot, ne sont que des concrétisations spéciales d'une même idée universelle de temps. Réduite à ses notes essentielles de durée successive, cette idée se prête aux applications les plus diverses, san« modifier en rien ses notes fondamentales. Bien plus, une simple mise au point spéciale de ses éléments constitutifs peut donner l'illusion d'une forme nouvelle de temps.

Considérons^ par exemple, la première différence générale établie par l'auteur, entre le temps ps3'cho]ogique d'une part et les temps physique et mathématique d'autre part. « Le temps du psychologue, dit-il, est un S5^stème de relations ordonnées autour d'un centre unique, terme seul de son espèce, par rapport auquel le sens de toutes les relations devient inverse, tandis que le temps physique et mathématique est un S3'stème de relations qui ne comportent pas de centre et dont le sens (avant et après) demeure toujours identique à lui-même » ■").

Or pouvons-nous retrouver dans la définition même du temps les divers éléments ou points de vue que l'auteur semble opposer l'un à l'autre ?

Assurément. Nous pouvons, si nous le voulons, nous représenter la « durée successive » comme un enchaînement continu de parties antérieures les unes aux autres, sans y introduire un présent actuel. Le temps paraîtra n'être que « la dualité d'un

') R. Berthelot. L'espace et le temps Ju physicien (Revue de Alétaphysiqtie et de Morale igio), pp. 748-751.

') Art. cité. p. 754.

avant et d'un après ». Mais en réalité, si cet enchaînement ne comporte pas de présent formellement conçu comme tel, le présent y reste toujours virtuellement contenu, car entre deux parties opposées l'une à l'autre comme étant l'une avant, l'autre après, il y a place pour un point neutre qui ne soit ni l'avant ni l'après, mais leur intermédiaire ou l'élément mobile qui unit l'une à l'autre.

Si donc nous en faisons simplement abstraction pour ne considérer que l'enchaînement continu des parties antérieures et postérieures, le temps ainsi conçu peut devenir le temps du physicien.

Si au contraire, nous mettons en relief cette ligne ou ce point de démarcation que nous appelons présent, la série d'événements que nous considérons sera centrée, et ce centre déterminera la direction des autres parties de la série. Sous cet aspect nouveau le temps prend la forme du temps psychologique.

Or, entre ces deux temps susceptibles d'être utilisés, l'un par le physicien, l'autre par le psychologue, y a-t-il d'autre différence qu'une mise au point spéciale des mêmes éléments constitutifs de l'idée temporelle ?

L'irréductibilité absolue de ces deux temps nous paraît donc injustifiée.

En fait, M. Berthelot semble avoir perdu de vue l'étonnante élasticité d'un concept abstrait. A raison de ce caractère, la durée successive peut être rejetée tout entière soit dans le passé, soit dans l'avenir où le présent s'efface forcément ; elle peut être aussi mise en relation avec un être qui assiste à son écoulement et y perçoit ses trois éléments distinctifs.

Enfin, pour certains cas, il importe de distinguer la nature du temps, de la méthode employée par les sciences pour représenter le temps ou en évaluer la grandeur. Ces questions sont essentiellement différentes, et de la diversité des méthodes

ou des mesures, il serait illogique de conclure à la diversité ou à l'irréductibilité des temps mesurés ou représentés ').

45. Opinion de saint Thomas sur l'unité du temps réel. — Le Docteur médiéval a-t-il connu d'autre temps réel que le mouvement apparent des cieux ? Pour rester fidèle à sa pensée, ne faut-il pas restreindre au mouvement sidéral le terme générique de mouvement^ en sorte que lui seul constituerait le temps concret ?

On ne peut nier qu'à première vue certains textes paraissent favorables à cette opinion.

') A propos de cette question M. Berthelot, désireux sans doute de donner à son étude toute l'ampleur que réclame l'exactitude scientifique, a eu l'ingénieuse idée de relever les singulières analogies que présente l'univers temporel du catholicisme avec l'univers spatial d'Aristote.

« L'univers du catholicisme, dit-il, est tini, composé de périodes hétérogènes et qualitativement centré dans le temps, indépendamment du « maintenant », comme celui d'Aristote est fini, composé de régions hétérogènes et qualitativement centré dans l'espace, indépendamment de l'ici ».

« Cette distinction qualitative, soit dans le temps pour le catholicisme, soit dans l'espace pour le péripatétisme, commande toute la vision catholique et péripatéticienne de l'univers: pour le catholicisme, il 3^ a les tempaqui étaient avajit la Rédemption et les temps qui sont après la Rédeniption ; pour Aristote, il y a le monde sublunaire et le monde supralunaire.... On comprend que l'une et l'autre conception aient pu se fondre en un ensemble unique dans la scolastique.

» L'une et l'autre sont radicalement incompatibles avec la conception que se fait de l'univers spatiotemporel la science moderne, l'astronomie et la physique de Galilée, on peut ajouter la critique historique, qui repose comme la phj'sique et l'astronomie sur le postulat de la constance des lois et, par suite, sur le postulat connexe de l'homogénéité des positions dans le temps et l'espace. Pour la science physique, astronomique, historique, il n'}' a pas de milieu du monde ni de milieu des temps, il n')' a pas d'époques « miraculeuses » ni de « lieux sacrés » à côté d'autres qui ne . le sont pas.

» La conception d'Aristote et la conception catholique du temps et de l'espace rappellent celle de la religion égyptienne et même celle de la magie primitive et de certaines peuplades sauvages ». L'espace et le temps chez les physiciens. (Revue de Mctaphysiqtie et de Morale, 1910), p. 770.

On croit rêver en lisant, dans un article à prétentions scientifiques, pareil

Dans un de ses opuscules, le philosophe d'Aquin nous donne une définition du temps qui l'identifie sans réserve avec le mouvement du premier mobile : « terapus est numerus primi mobilis secundum prius et posterius ').

Dans sa Physique, il se pose la question de savoir, si le temps concret se trouve réalisé dans un mouvement successif quelconque, et il donne à cette question une réponse négative absolue ^).

Maintes fois, d'ailleurs, soit dans ses Opnsailes spécialement consacrés à l'étude du temps, soit dans sa Somme théologique, se rencontre la même opinion, exprimée avec la même précision ^).

tissu d'ignorances et d'erreurs. Peut-être faut-il eh rechercher l'origine dans une sorte de sectarisme maladif assez de mode dans certains milieux. Mais combien n'est-il pas regrettable que pareille déviation de l'esprit scientifique s'abrite sous le couvert de la science !

Pour M Berthelot, l'existence et la vie du Christ ne sont donc pas des faits historiques. Sinon, pourquoi les chrétiens ne pourraient-ils pas diviser l'histoire de l'humanité en périodes ante et postmessianiques .^ Condamnet-il peut-être la division de l'histoire en histoire ancienne, histoire du moyen âge, histoire contemporaine et moderne, division basée sur les grands faits historiques qui ont marqué le commencement ou la fin de ces périodes ?

Pour l'auteur encore, l'astronomie et la physique sont inconciliables avec cette conception chrétienne du temps. Oui l'eût cru .' Certes les Duhem, les Hirn, les Secchi, les Faye et vingt autres savants modernes de premier ordre n'ont même jamais soupçonné la possibilité de pareille découverte. Est-ce peut-être le caractère surnaturel de la Rédemption que l'auteur français condamne au nom des sciences ? Cette objection cent fois refutée revêt actuellement une telle banalité qu'on ne la rencontre plus chez aucun homme de sciences digne de ce nom. Et puis, le fait en question fût-il purement naturel, pourquoi les chrétiens ne pourraient-ils pas y appuyer une division de l'histoire ? Que vient faire d'aille.urs cette digression dans une étude scientifique du temps et de l'espace ?

Que dire aussi de l'origine de la conception chrétienne du temps ?

■) S. Thom\s, Locricœ sumina. Tract. III. c. 7.

•) Phys. Lib. IV. lect. 23.

') Opusc. De Teinhore. De [nstantihus. Siiin. theoL P p. q. X. a. 1. a. 6. passim.

Mais à côté de ces témoignages en apparence si précis, on découvre des a«!^ertions opposées non moins catégoriques.

Au second livre des Sentences, saint Thomas se demande si le temps existait déjà au premier jour de la création : « le temps est la mesure du mouvement du premier mobile ; or Dieu n'a tiré les cieux du néant que le second jour ; les créatures du premier jour n'étaient-elles pas soumises au temps ? »

Assurément, répond-il, car le temps ne doit pas nécessairement s'identifier avec le mouvement sidéral ; au sens large du mot, il peut désigner une succession quelconque. ')

Tout aussi large est la définition qu'il nous donne dans sa Somme théologique ; elle s'étend au mouvement de toutes choses corporelles : « intellectus est supra tempus quod est numerus motus corporalium rerum. » ^)

Mais il est dans le même ouvrage un texte plus décisif. Le maître discute ex professe la question de l'unité du temps, et parmi les diverses opinions qu'il rencontre, il en cite une d'après laquelle l'unité temporelle proviendrait de ce que le nombre, élément caractéristique du temps, s'applique à tous les phénomènes susceptibles de fractionnement.- Mais il trouve cette explication insuffisante. En effet, dit-il, le temps est un nombre qui veut être considéré, non pas à l'état abstrait, ou en dehors des êtres, mais à l'état concret, c'està-dire comme existant dans les choses où on le perçoit. Or ce nombre concret^ loin d'être partout le même, varie au contraire d'un être à l'autre. ^) Conclusion : le temps se multiplie avec les diverses réalités changeantes.

Nulle part, cependant, il n'a mieux formulé son avis que dans son opuscule sur la logique : « Le temps, dit-il, qui est la quantité successive du mouvement, peut être pris dans une double acception.

■) S. Thomas. Setit. Lib. II. dist. XII. q. i. a. 5. ') Stiiii. theol. i^i p. q. 85. a. 4. ') Sîcm theol. \^ p. q. X. a. 6.

« Au sens large du mot, il désigne la quantité successive de n'importe quel mouvement ; il en résulte qu'il }' a autant de temps que de mouvements. La raison en est que tout mouvement constitue une quantité successive... A ce titre, le temps peut nous donner une mesure intrinsèque d'un mouvement quelconque. C'est pourquoi nous l'employons parfois pour mesurer la durée du mouvement apparent des cieux.

» Au sens rigoureux du terme, le temps désigne la quantité successive inhérente au mouvement solaire. La succession qui caractérise ce mouvement, étant de toutes la plus régulière et la plus simple, se présente naturellement à nous comme la mesure typique de tous les autres mouvements. ')

Que faut-il conclure de ces nombreuses citations en apparence contradictoires ? N'y a-t-il pas dans les écrits mêmes du philosophe un moyen tout indiqué de conciliation ?

D'abord, il est certain que pour identifier, d'une manière exclusive, l'idée de durée temporelle avec le mouvement apparent des cieux, saint Thomas ne pouvait invoquer aucune raison justificative tirée de la nature même du temps : les expressions « durée successive » ou « nombre du mouvement » ayant un champ d'application beaucoup plus étendu. Aussi, telle ne fut jamais, croyons-nous, la pensée de l'auteur.

Pour résoudre cette difficulté et se rendre compte à la fois de l'opinion thomiste, il suffit de bien distinguer deux questions que l'on confond très souvent : la question de la nature du temps et celle du temps-mesure.

Lorsque le Docteur médiéval traite le premier de ces problèmes, il affirme l'identité objective du temps concret avec le mouvement successif continu ; il ne fait aucune distinction de mouvements, car les notes essentielles du temps il les découvre aussi bien dans les mouvements qui accompagnent les activités des substances corporelles que dans la rotation de la terre ou les révolutions des astres.

') Logicœ Suimna. Tract. XI. c. 6.

Mais lorsqu'il s'agit du second de ces problèmes, il tient avec raison un autre langage. De quelle utilité pratique peuvent bien être les temps intrinsèques réalisés dans les mouvements particuliers et infiniment variés des choses corporelles ? Comment mesurer avec pareils mouvements, d'une existence si éphémère et d'une marche souvent si irrégulière, la durée temporelle des existences contingentes ? Les qualités primordiales du mouvement destiné à jouer le rôle de commune mesure de tous les temps concrets, ne sont- ce pas l'uniformité, la constance, l'universalité de ses manifestations ? Or de tous les mouvements, nul ne réunit mieux ces conditions que le mouvement apparent des cieux. Lui seul constitue donc le temps-mesure, le seul qui possède à nos yeux une valeur pratique et règle toute l'économie de la vie humaine. Telle est et devait être la conclusion thomiste. Envisagé sous cet aspect nouveau, essentiellement différent du premier, le problème du temps appelait donc une solution nouvelle et même opposée à la première.

Les deux définitions, en apparence contradictoires, expriment donc deux aspects divers de la réalité temporelle et nous en donnent ainsi une connaissance plus complète.

D'ailleurs, que telle soit la pensée vraie de saint Thomas, la justification qu'il donne lui-même de ses définitions exclusives le prouve clairement. Qu'on examine les passages où il restreint la notion du temps réel au mouvement céleste, on y verra que toujours le temps en question est considéré comme mo5^en de mensuration. ')

') Cette distinction capitale entre la nature du temps et son aptitude à mesurer le mouvement n'a pas été comprise, semble-t-il, par M. Isenkrahe. Rien d'étonnant, dès lors, que la définition thomiste et aristotélicienne du temps lui paraisse une tautologie ou même une formule vide de sens. Cfr. Der Begyiff ier Zeit {Philosophisches Jahrkich 15 B. 1902.) s. 23.

ARTICLE II Le temps considéré comme mesure

§ I Le temps, mesure de l'imperfection relative des êtres

46. Sens de ce rapport. — La science et le langage vulgaire placent, parmi les propriétés les plus caractéristiques du 'temps, son aptitude à nous donner un précieux moyen de mensuration. Les choses que le temps mesure sont de nature bien diverse ; il y a d'une part, la durée plus ou moins longue des événements et des êtres de ce monde ; il y a d'autre part, leur perfection ou plutôt leur imperfection relative.

Voyons d'abord de quelle manière le temps nous permet d'évaluer l'imperfection des choses contingentes.

En règle générale, il est permis d'affirmer que les êtres créés sont d'autant plus parfaits qu'ils sont moins soumis au temps, ou en d'autres termes, l'imperfection d'une créature est d'autant plus grande que la notion de temps s'}" applique avec plus de rigueur et dans une plus large mesure. ') Un coup d'œil rapide sur les grandes classes d'êtres nous fera voir le bien fondé de cette règle.

47. Le temps et le mouvement. — Le temps réel s'identifie avec le mouvement continu, notamment avec le mouvement local. Impossible donc d'imaginer une relation plus intime, une mesure plus naturellement appropriée à la chose mesurable. Or qu'}' a-t-il de plus rapproché du néant

') S. Thomas. Su/nm. theol. I. P. q. X. a. 4. « Unde secundum quod aliquod esse recedit a permanentia essendi, et subditur transmutation!, secundum hoc recedit ab seternitate et subditur tempori. »

que le mouvement ? D'abord il se rattache à la quantité dont la fonction essentielle consiste à multiplier l'être, à rendre sa dépendance plus profonde et plus étendue ; plus une chose a de parties intégrantes, plus est précaire la conservation de son intégrité.

Mais le mouvement ne possède qu'une partie de la perfection, d'ailleurs bien petite, de la quantité. Tandis que la quantité permanente a le privilège de pouvoir conserver toutes ses parties constitutives dans une existence vraiment actuelle ou simultanée, le mouvement ou le temps, qui appartiennent à la quantité successive, ne possèdent jamais qu'une partie de leur être. Encore cette partie est-elle douée d'une existence essentiellement fugitive ; c'est l'instable présent qui s'écoule sans interruption de l'avenir dans le passé.

Le temps et le mouvement dont il est en quelque sorte pétri accusent donc l'un et l'autre et dans la même mesure, un minimum d'actualité et de perfection.

Page 1