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Le temps et les substances corporelles

Si du mouvement local, sujet propre du temps, nous passons aux substances corporelles, nous voyons le temps restreindre du même coup les limites de son empire. La substance matérielle témoigne déjà d'une certaine indépendance à l'égard de la durée temporelle. Depuis l'instant de sa naissance jusqu'à l'instant de sa disparition, ne conserve-t-elle pas son existence inchangée ? Exempte de toute succession continue, elle jouit donc d'une durée réelle qui n'est plus rigoureusement temporelle ; elle s'appellerait même à juste titre, un présent stable, permanent.

Bien que dégagée de ce chef des étreintes du temps, combien néanmoins^ à d'autres points de vue, la durée des corps nous manifeste encore de caractères temporels ! Toute substance matérielle, on le sait, est le soutien et la source naturelle de nombreuses propriétés. Or c'est là un domaine où le temps reprend toute son influence. Toutes ces propriétés lui

sont formellement soumises, soit qu'on les considère dans l'exercice de leur activité, soit qu'on les envisage sous le rapport des variations continues dont e'iles sont susceptibles.

De plus, à raison de leur composition essentielle, les êtres corporels portent en eux-mêmes le principe ou la cause de leur future destruction, et leur existence doublement limitée trouve ainsi sa mesure extrinsèque dans le temps.

Enfin, en qualité d'êtres contingents et composés, ils jouissent d'une existence substantielle virtuellement successive qui, à chaque instant, peut leur être ravie, soit par l'action délétère des causes secondes, soit par annihilation divine. Tout moment de leur existence précaire constitue donc une sorte d'ajouté à leur être prmiitif,

49. Le temps et les êtres spirituels. — A mesure qu'on s'élève dans l'échelle des êtres, l'indépendance à l'égard du temps s'accentue, en sorte, que chez les êtres spirituels, la durée ne présente plus que des analogies avec notre temps ordinaire.

Chez eux plus de succession continue, plus de temps intrinsèque. Leur substance simple, douée d'une durée permanente contient en elle-même la garantie d'une vie immortelle qui, à raison même de ce caractère, n'est plus extrinsèquement mesurable par le temps. Les actes immanents, complètement soustraits à l'influence de la matière, sont nécessairement instantanés. En un mot, les caractères de la vie substantielle et accidentelle de ces êtres supérieurs entraînent l'exclusion de l'une ou l'autre note essentielle de la durée temporelle.

L'exclusion cependant n'est pas si absolue que toute analogie avec le temps ait totalement disparu. Sans doute, tout acte pris isolément, est instantané, mais la créature spirituelle passe d'un acte de connaissance ou de volition à d'autres actes semblables. Si donc la succession est incompatible avec la nature simple de chaque acte individuel, elle cesse de l'être pour la série de ces actes ; et en cela se retrouve une des notes de la

durée temporelle. D'ailleurs, bien qu'il ne soit au pouvoir d'aucune cause seconde de détruire un être spirituel, pareil être n'en est pas moins contingent, soumis pas conséquent à une sorte de création continue qui rend son existence virtuellement successive. De là, une nouvelle analogie avec la succession réelle de tout être corporel.

50. Le temps et l'être divin. - Enfin, au sommet de l'échelle des êtres, nous arrivons à Dieu, acte pur et immuable. Ici, entre la durée divine et la durée temporelle, l'opposition se montre radicale, absolue. Non seulement l'être divin n'est le sujet d'aucun changement, soit dans son essence, soit dans ses actes qui sont identiques avec son essence, mais cet être exclut jusqu'à la possibilité intrinsèque et extrinsèque d'un changement quelconque. Cette immutabilité est même la raison foncière de son éternité. ') Dieu est donc l'éternel présent, le « nunc perpetuum » qui n'a point de passé et n'est point susceptible d'avenir intrinsèque. Se peut-il une exclusion plus complète du temps ?

En résumé donc, comme le dit avec à-propos un philosophe moderne : « Les choses deviennent temporelles par ce qu'il entre en elles de néant, de défaut, de déchéance. » ^)

§ 2 Le temps, mesure de la durée des existences co7itingentes

51. Toute mesure temporelle doit être empruntée au mouvement. — Le temps n'est pas seulement la mesure de la perfection relative des êtres créés^ il est avant tout la mesure de leur durée. Mais comment déterminer un

') S. Thomas. 5«;«. theol.l^V. (\.^. a. i.— Suarez. Metaph. Disp. i. sect. III. De x^ternitate.

') Rageot. Le problème expérimental du temps. {Revue philosophique, 66 vol. juillet à décembre, 1908) p. 25.

temps réel qui puisse servir de mesure pour toutes les durées contingentes? Ce problème, en apparence si simple, soulève de grandes difficultés. Bon nombre de mathématiciens, de physiciens et de philosophes n'hésitent pas à le déclarer insoluble.

Avant d'en aborder la discussion, il est nécessaire de rappeler ce qu'est le temps réel, en quel genre de phénomènes il se concrétise, car il est clair que le temps abstrait ne peut être mesuré, ni constituer un moyen de mensuration. La durée successive, conçue dans son état idéal, n'a aucune grandeur déterminée ; elle n'est ni longue, ni courte, ne se caractérise ni par telle vitesse, ni par telle lenteur. Toutes ces déterminations sont incompatibles avec son état de concept universel.

Pour que le temps devienne une mesure utilisable, il nous faut donc le considérer dans son expression concrète, dans le phénomène sensible où il se trouve réalisé. Quel est ce phénomène? L'analyse de l'idée de temps nous l'a indiqué : c'est le mouvement continu et lui seul. Le temps est la succession des parties du mouvement continu, ou plutôt c'est ce mouvement même fractionné par l'intelligence en parties qui soutiennent toutes entre elles une relation d'avant et d'après, malgré la continuité parfaite de leur succession. Les deux notes essentielles du temps, la succession et la continuité se trouvant dans le mouvement et ne se trouvant que là, il en résulte qu'il nous est impossible de trouver un temps réel et une mesure réelle du temps en dehors du mouvement, « Motus déterminât tempus quoad nos : percepimus enim interdum quantitatem temporis ex motu : utpote dicimus tempus esse multum vel paucum secundum mensuram motus nobis certam » '). « Sic igitur prius et posterius sunt idem subjecto cum motu sed differunt ratione » ").

') S. Thomas, Phys., lib. IV, lectio 19. ') S. Thomas, Phys., lib. IV, lectio 17.

52. A quelles conditions le mouvement choisi peut-il mesurer les diverses durées temporelles ? — Si l'identité objective du temps et du mouvement continu nous laisse la plus grande latitude dans le choix du mouvement-mesure, il reste vrai cependant, qu'au point de vue pratique, ce choix n'est nullement indifférent.

D'abord, il semble que le mouvement local présente à ce sujet des avantages qu'on rechercherait en vain dans ses congénères : il est le plus commun, le plus facilement observable, et de plus, bien que lui aussi ne possède, comme les autres, qu'une existence essentiellement fugitive, l'espace nous' conserve la trace immobile de son passage et nous permet ainsi d'en évaluer la grandeur, même après sa disparition complète. A raison de ces titres incontestables, il doit avoir nos préférences.

Au mouvement local, ou ce qui revient au même, au temps intrinsèque concrétisé en lui, sera donc dévolu le rôle de mesurer la durée temporelle des êtres et des événements de ce monde.

Mais comment le mouvement choisi pour étalon, exprimera-t-il la durée des autres? Nous fera-t-il connaître directement le nombre absolu, plus ou moins grand, de positions spatiales parcourues par tel ou tel mobile ?

Nullement. Mais une partie déterminée de ce mouvement t3^pique étant prise pour unité de temps, nous attribuerons la même grandeur temporelle à toute partie des autres mouvements — quelle que soit d'ailleurs leur vitesse ou leur lenteur relative — qui commencera et finira avec cette unité choisie. Les parties correspondantes du mouvement mesurant et du mouvement mesuré seront donc identiques au point de vue de la durée, sans l'être nécessairement au point de vue des espaces parcourus. Nous aurons de la sorte une mesure directe de la quantité de temps et une mesure indirecte de la quantité de mouvement.

Mais pour remplir ces fonctions, le mouvement-étalon, doit

encore posséder une qualité d'une importance capitale : la constance et l'uniformité.

Les parties du mouvement disparaissent une à une après avoir joui d'un instant d'actualité. Nous ne pouvons donc v trouver ni mesure, ni grandeur mesurable, à moins de reconstituer la totalité des parties écoulées ou d'en conserver un souvenir fidèle. Heureusement dans le mouvement local, le successif côtoie l'immobile; l'espace, quantité permanente, nous indique l'étendue du mouvement effectué. Les unités temporelles du mouvement t5^pique vont donc se traduire pour nous en unités spatiales.

Mais deux espaces égaux, parcourus successivement par ce mouvement, exprimeront-ils toujours deux temps égaux?

Oui, à la condition exclusive que ce mouvement soit toujours animé d'une même vitesse, en un mot, qu'il soit uniforme. A défaut de cette uniformité, deux unités de temps, par exemple deux minutes ou deux heures, pourraient être de grandeur inégale, sans qu'il nous soit possible d'en percevoir l'inégalité, et nous n'aurions plus alors aucune garantie de la justesse de nos mesures.

L'uniformité, telle est la qualité fondamentale que doit revêtir le mouvement-mesure.

53. La vérification du mouvement uniforme estelle possible? — Si nous pouvions réaliser artificiellement ou découvrir dans la nature un seul mouvement uniforme, le problème de la mesure du temps n'offrirait plus aucune difficulté. Des quantités d'espace de même grandeur, prises dans le mouvement uniforme, nous indiqueraient toujours, à n'importe quel moment, des durées identiques. Du même coup, la durée extrinsèque de tout autre mouvement aurait sa mesure exacte dans la quantité d'espace parcouru pendant ce temps par le mouvement-étalon.

Mais comment savoir si un mouvement est réellement uni-

forme ? Tout essai de vérification n'est-il pas voué d'avance à un échec certain ?

Qu'est-ce en effet que le mouvement uniforme? On le définit : un mouvement qui parcourt des espaces égaux en des temps égaux.

La vérification de pareil mouvement suppose donc la connaissance d'une unité temporelle déterminée, concrète, toujours identique à elle-même ; et puisque ce temps uniforme concret doit s'identifier avec le mouvement, la vérification du mouvement uniforme n'est possible que si l'on connaît déjà l'uniformité de ce mouvement.

N'y a-t-il pas là un cercle vicieux des mieux caractérisés?

Que cette difficulté soit très grosse et même insoluble, M. Delbœuf le déclare sans hésitation. « Qu'est-ce que l'unité de temps? écrit-il. Elle est arbitraire, dit Laplace ; on prend par exemple la seconde. Mais toutes les secondes sont-elles de même valeur ? Pour vérifier un mouvement uniforme, il me faut d'abord une division uniforme du temps. Mais, quel que soit le moyen par lequel je crois obtenir cette division uniforme," sa construction se fonde nécessairement sur les lois de la mécanique, et admettre ses indications comme certaines, c'est admettre implicitement comme vraies ces mêmes lois qu'il s'agit pourtant de vérifier. Si, par exemple, je divise le temps par le mouvement oscillatoire du pendule, d'où sais-je que les oscillations du pendule sont isochrones ? Par les lois de la mécanique. Donc partir de l'isochronisme des oscillations du pendule pour vérifier les lois de la mécanique, c'est faire une pétition de principe » ')•

Bien plus décisive encore paraît être la critique de M. Goedseels ; elle semble même toucher la raison philosophique qui condamnerait d'avance tout effort tenté dans cette voie. « Comme nous ne connaissons les causes que par leurs effets, et les effets que par les mesures de leurs éléments constitutifs,

■) Delbœuf. Essai de logique scientifique, p. 256.

notamment le temps mis par leurs éléments à s'accomplir, il nous est impossible de constater l'identité de deux phénomènes sans mesurer leurs durées. Il en résulte que la définition de l'égalité des durées par celle des phénomènes présente un cercle vicieux » ').

C'est la même pensée qu'exprime H. Poincaré dans son étude sur la mesure du temps. « Les mêmes causes, dit-il, produisent les mêmes effets. Soit. Mais il est clair que les causes qui ont produit un effet ne se reproduisent jamais qu'à peu près. Et puis, comment peut-on connaître l'identité des causes, sans connaître celle des effets où le temps a sa part d'intervention ? » ").

La critique de M. Calinon concerne spécialement la mesure communément admise : « Une des circonstances d'un phénomène quelconque, dit-il, est la vitesse de la rotation de la terre ; si cette vitesse de rotation varie^ elle constituera dans la reproduction de ce phénomène une circonstance qui ne reste plus identique à elle-même. Mais supposer cette vitesse de rotation constante, c'est supposer qu'on sait mesurer le temps » ^).

Telle est aussi l'opinion de M. Lechalas *).

54. Solutions insuffisatnes. — Sans doute on ne résout pas ce difficile problème en disant avec M. Boirac que la durée se mesure par le nombre de changements possibles qu'elle renferme ou de changements réels qui lui sont simultanés ^). Cette assertion, d'ailleurs vraie, laisse la question intacte. Ce qu'il s'agit d'établir ou de déterminer n'est-ce pas tout juste la grandeur temporelle de chacun de ces changements ?

') GOEDSEELS. Aîinales de la Société scientifiqtie de Brtixelles, 1893-1894. ') H. PoiN'CARÉ. La valeur de la science, c. II. La viesure du temps, 34-58. Paris, Flammarion, 1908.

^) Calinon. Etudes sur les diverses grandeurs. Paris, Gauthier-Villars, 1897. *) Lechalas. Etude sur l'espace et le temps. Paris, Alcan, 19 10. '') BoiRAC. L'idée du phé?iomène. p. 129. Paris, Alcan, 1894.

Mais il est un autre essai de solution qui appelle davantage notre attention. Dans le but d'éviter la pétition de principe signalée plus haut, certains auteurs distinguent dans le mouvement, deux quantités : l'une qui est propre au mouvement et que l'on peut mesurer par l'espace parcouru ; l'autre, la quantité temporelle. Cette dernière serait directement perceptible en elle-même et évaluable à sa juste valeur, pourvu qu'elle n'ait point une trop grande extension. Par la répétition ou la superposition de cet intervalle temporel bien connu, notre intelligence pourrait ainsi, avec la plus grande facilité et avec une entière certitude, se prononcer sur la grandeur d'une durée quelconque, comme aussi sur l'uniformité d'un mouvement.

On ne peut nier que cette solution soit ingénieuse. Seulement^ l'hypothèse sur laquelle elle s'appuie est-elle bien fondée ?

La quantité temporelle, que l'on dit directement perceptible dans le mouvement, doit, pour remplir son rôle de mesure concrète, être elle-même concrète, déterminée. Dès lors, ou bien elle s'identifie avec le mouvement et, dans ce cas, deux quantités équivalentes de mouvement ou d'espace parcouru nous représenteront toujours deux durées identiques : ces deux durées renfermant un même nombre de successions ou de positions spatiales. Mais alors, comment distinguera-t-on les mouvements lents des mouvements rapides ? La difficulté que soulève la détermination du mouvement uniforme ne demeuret-elle pas entière ?

Ou bien, seconde hypothèse, cette quantité temporelle saisie dans le mouvement se distingue réellement de ce mouvement comme une réalité sui generis irréductible à tout phénomène successif quelconque, bien que toujours unie en fait à ses parties. En d'autres termes, le temps serait considéré comme le flux ou l'écoulement continu et régulier de réalités temporelles, essentiellement distinctes des parties du mouvement qu'elles accompagnent.

Cette opinion qui compta de rares défenseurs au mo5'en

âge, et fut reprise par quelques philosophes modernes nous paraît inventée pour les besoins de la causée '). Nous aurons l'occasion plus tard de la discuter et d'en montrer les points faibles.

Avec H. Poincaré nous dirions volontiers : « Nous n'avons pas l'intuition directe de l'égalité de deux intervalles de temps.... Les personnes qui croient avoir cette intuition sont dupes d'une illusion » ").

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