‹ La notion philosophique de la Trinité chez Saint AugustinChapitre 14 sur 36 · LA SYMPATHIE · texte numérisé non relu

LA SYMPATHIE

A la vérité, la conception de l'esprit, avant l’avènement du Christianisme, était moins féconde que celle du Logos. C’est, sans doute, qu’elle se dégageait péniblement de ces origines animistes, où le principe de vie, envisagé du point de vue exclusivement matérialiste, se localisait dans le corps. On le situait tantôt dans l’œil ou la main, tantôt dans le sang, le

souffle ou le cœur. « Le corps périt, déclarent les peuples alogiques, mais l’homme qui est dans nos yeux ne meurt pas : il erre çà et là (1). » En particulier, si la prière a pour but de lier le dieu, c’est afin que la grâce jaillisse du rayonnement de son regard. La main du Dieu, que figurent les ex-voto des religions sémitiques, ne semble-t-elle pas se tendre, à son tour, vers les mains des suppliants, pour le contact nécessaire à la transmission du principe vital ? On sait, au surplus, le rôle prépondérant que joue le sang dans certains sacrifices. C’est parce que le sang est vie que les Israélites le réservaient à la Divinité.

Mais la vie ne s’exprime-t-elle pas aussi dans le rythme de l’aspir et du respir ? Telle est la « rouah » du Dieu biblique, qui donne une âme dans un souffle. Les religions assyro-babyloniennes n’évoquent point sans une certaine analogie le souvenir de l’antique déesse Baou dans l’éveil de Goudéa (2). C’est encore un Souffle, qui répond à Assourbanipal de la part de Nébo, son Seigneur : « Ne crains rien, je t’accorderai une longue vie (3). » Ne retrouve-t-on pas chez les Bassoutos une idée identique, quand ils disent d’un mort que « son cœur est sorti ». Et si les chamanes de l'Asie se distinguent des non-initiés, c’est

(1) Cf. TyLon, La civil. primit., p. 500. — Cf. MowsEur, L'âme pupilline, dans Rev. de l’hist. des Religions, pp. 1-23.

(2) Cf. Daorme : La relig. assyro-babyl., p. 187.

(3) Ibid., p. 205.

46 NOTION PHILOSOPHIQUE DE LA TRINITÉ qu’ils possèdent, avec l’iè-kyla des Yakoutes, ou quelque autre esprit céleste, un ou deux esprits supplémentaires (), pour l'exercice spécial de la bonté.

L'une des traditions les plus suggestives de cet esprit est manifeste dans cette curieuse Dialectique affectiviste, qu’enseigne le grand dieu hindou à son disciple Purna, prêt à porter à un exotérisme farouche le bienfait et l’apaisement de la diseipline nouvelle. « Ce sont des barbares, lui dit Bouddha, des hommes emportés et cruels. S'ils t’adressent en face des paroles méchantes et grossières, s’ils se mettent en colère contre toi, que penseras-tu ?.… Voici ce que je penserai : Ce sont certainement des hommes bons, ces hommes qui m’adressent en face des paroles méchantes, mais qui ne ne frappent ni de la main ni à coups de pierre. — Mais s’ils te frappent de la main et à coups de pierre, que penseras-tu ? — Je penserai que ce sont des hommes bons, des hommes doux... ceux qui ne me frappent ni du bâton, ni de l’épée. — Mais, s'ils te frappent du bâton et de l’épée ? — Ce sont des hommes bons, ce sont des hommes doux ceux... qui ne me privent pas complètement de la vie. — Mais, s’ils te privent complètement de la vie ? — Ce sont des hommes bons, ce sont des hommes doux, ceux qui me délivrent, avec si peu de douleur, de ce corps rempli de souillures ! — Bien, Purna! délivré, délivre ; consolé, console ; parvenu au Nirvâna complet, fais-y arriver les autres (2).

Le concept de charité de ce védisme panthéistique domine également l’ontologie dualiste de l’Avesta. Seulement, Zoroastre, qui l’a codifié, a soin de substituer à la métempsycose des Hindous l’idée neuve d’une évolution purificatrice ; car, pour le parsisme, s’il s’agit encore de passer le « thirta » fameux, dont parle le Bouddhisme, et de parvenir ainsi à la rive éternelle, ce ne sera plus le résultat de transmigrations indéfinies, mais « l'œuvre de l'effort spirituel de l’âme » (3). Cet idéal cathartique (4) de l’Iran comporte, en effet, une morale essentiellement

(1) C£. W. Srenoszewsxr, Du Chamanisme, d’après les croyances populatres des Yakoutes, dans Rev. de l’hist. des Relig., 1902, 11, p. 205, sqq.

(2) Cf. Eug. Burnour, l’Zagna, p. 252.

(3) Cf. E. LAsBAX, op. cit., p. 43.

(4) C£. Farnezr, Evolut. of Religion, p. 127. — « Au commencement,

Ormuzd.…. était. avec la pureté, dans la lumière du monde. » De là le précepte fondamental de l’éthique zoroastrienne : « Soyez purs comme

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