‹ La nouvelle Allemagne musicale; Richard WagnerChapitre 2 sur 11 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

PREMIÈRES ANNÉES DE WAGNER. — SYMPHONrE EXÉCUTÉE A LEIPZIG EN 1832. — EN 1833, IL ÉCRIT L'OPÉRA DES FéeS. — NOMMÉ CHEF D'ORCHESTRE A MAGDEBOURG, IL Y COMPOSE

la Novice de Palerme : cet opéra est exécuté une seule fois. -— quelques détails

SUR CETTE REPRÉSENTATION. — IL VA A KOENIGSBERG EN QUALITÉ DE CHEF D'OR- CBESTRE.

Richard Wagner naquit à Leipzig le 22 mai 1813. Ses premières années ne furent pas heureuses. Il avait six mois quand il perdit son père. Sa mère, s'étant remariée quelque temps après avec Louis Geyer, artiste dramatique et peintre distingué, resta veuve de nouveau au bout de peu d'années.

Depuis son second mariage, elle habitait Dresde : c'est dans cette ville que le jeune Richard fit ses premières études , sans que sa vocation se dessinât d'abord aussi formellement qu'on l'a prétendu.

La poésie l'attirait invinciblement, comme d'ailleurs, la plupart des compositeurs de génie, comme Berlioz, par exemple, qui s'enflammait aux accents de Virgile et se délectait dans le commerce de La Fontaine avant d'approfondir les mystères de la flûte et de la guitare. Wagner fit des vers, des tragédies, des drames, des plans de poëmes symphoniques ; il venait à peine de mettre les doigts sur le piano et d'ouvrir un traité de composition quand il déclara nettement à son professeur qu'il ne marcherait pas plus longtemps en sa compagnie.

Je n'ai pu savoir le nom de ce premier professeur de Wagner, et je n'ai pas, sur sa méthode, de données très-précises ; mais je crains fort que ce théoricien ne ressemblât à certains maîtres de ma connaissance, qui enseignent l'harmonie aujourd'hui comme on enseignait au moyen âge les arcanes du syllogisme: or, je comprends aisément, dans ce cas, que Wagner ait reculé d'effroi.

En matière d'enseignement musical, nous sommes, plus que dans toute autre branche de l'instruction, abominablement arriérés. La plupart des professeurs qui ont écrit des solfèges , composé des traités d'harmonie, sont, je le reconnais, des hommes très-compétents sur le terrain où ils s'établissent, des docteurs très-forts sur la lettre de leur enseignement; je ne crois pas que les idées générales leur soient aussi familières, que Y esprit de la science les ait jamais illuminés, et qu'ils se soient suffisamment préoccupés, dans le cours de leur carrière, de cette défiance instinctive de Télève pour la théorie imposée, du « pourquoi » éternel de l'enfant, naturellement enclin à la révolte.

Pour tout dire d'un mot, l'esprit philosophique, l'esprit de généralisation et de haute méthode manque absolument à ces ouvrages didactiques, lourdement écrits d'ailleurs et hérissés de formules menaçantes.

On croirait vraiment que l'auteur s'est surtout proposé d'effrayer l'élève que l'arbre de la science a tenté, d'alourdir ses pas, d'entraver sa marche au sanctuaire ; je cherche vainement dans ces

glossaires diffus la claire intelligence des éléments essentiels de l'art, cette secrète et féconde géométrie qui en est la base et la lumière ; je n'y rencontre que la routine béate, le parti pris et le respect banal de la tradition.

Quoi qu'il en soit, Wagner sentit dès l'abord le besoin d'étudier l'harmonie ailleurs que dans les écoles officielles. Si plus tard il s'exerça avec l'obstination d'une volonté ardente au maniement de la fugue, aux évolutions du contrepoint, ce fut seulement pour se rompre à une gymnastique salutaire , bien décidé d'ailleurs à oublier au plus vite, pour parler comme Beethoven, les stériles formules de V école, et à se débarrasser, devant l'inspiration souveraine, de son bagage d'expérience.

L'audition des symphonies du maître des maîtres décida de la vocation de Wagner. L'impression qu'il en reçut fut profonde. En vain subit-il depuis des influences diverses, celle de Weber, celle de Mozart, c'est toujours à Beethoven qu'il retourne, c'est dans cet océan de sentiments et de pensées qu'il aime à retremper ses forces. Sa première œuvre de quelque valeur fut une symphonie exécutée à Leipzig avec un certain succès. 11 avait alors dixneuf ans.

Ce fut précisément à la suite du succès de cette œuvre, péniblement, laborieusement écrite, que le jeune compositeur sentit tout ce qui lui manquait pour être entièrement libre de sa plume et de sa pensée, et qu'il se soumit aux exigences rebutantes de la fugue et du contrepoint.

A la môme époque remontent des tentatives de tout genre sur lesquelles il convient de ne pas appuyer : sonates pour piano, polonaises, trios, etc.... Rien n'est resté de ces essais où l'auteur

tâtonne et cherche sa voie. Emporté par une ardeur dévorante, il travaillait, il lisait, il étudiait la vie, il fouillait les sciences humaines, il amassait, à son insu peut-être, les matériaux qu'il devait mettre en œuvre plus tard.

Le succès ne venait pas, la fortune se faisait attendre. Je ne crois pas qu'il faille le regretter vivement ; il n'est pas bon que l'homme réussisse trop vite; la plupart des petits prodiges ont été étouffés dans leur pléthore de gloire ; le succès précoce tue le génie.

Le public est impitoyable : à celui qu'il a prématurément adopté, il ne permet aucun écart, aucune révolte ; il le circonscrit dans une étroite limite, il le dépouille peu à peu de ses qualités natives pour en faire sa chose, son jouet. En vain la conscience de l'artiste crie et s'insurge; en vain il veut échapper à ces violences de l'enthousiasme, à ces tendresses de la fortune, et se reconquérir et se dilater. 11 faut qu'il reste confiné dans la sphère qu'on lui a imposée, dût l'art qui l'a inspiré se dégrader dans ses mains! Vient le jour où l'artiste abandonne la lutte ; les tentations généreuses ont disparu; il est vaincu, étouffé, il accepte son rôle, il se résigne à la renommée, à la fortune, au triomphe ; il ne sent plus son abaissement, il en est fier.

Que d'âmes d'élite ont ainsi fini, qui auraient conquis leur vraie place si elles n'avaient trop tôt rencontré le succès ! Devant de tels spectacles, on cesse de regretter les entraves dont la vie de l'artiste de génie est presque toujours semée au début.

Rebuté de tous côtés, il se rejette dans le seul asile qui lui reste : la science. Comme cet élève de Rabelais, à qui « rien de ce monde ne devait rester inconnu, » il demande à l'étude opiniâtre , passionnée, l'oubli, la consolation du présent ; il s'arme, il se revêt de force pour l'avenir, en même temps que, poussé par les rudes nécessités de la vie, il se mêle aux formidables épreuves de la bataille quotidienne. Un beau jour, son apprentissage est fait, sa voie est trouvée, il produit sa première œuvre : ce n'est pas un artiste seulement, c'est un homme qui se révèle!

Vers l'an 1833, — il habitait en ce moment Wûrtzbourg, — Wagner sentit ses sympathies se tourner du coté du théâtre, et son premier essai fut un opéra en trois actes intitulé les Fers. 11 en avait écrit les paroles d'après un conte de Gozzi. Cet opéra ne fut jamais représenté; l'ouverture seule, je crois, a vu le jour à de rares intervalles. C'était de la musique sévère. En ce temps-là, l'Allemagne ne jurait que par l'auteur du Freyschùtz, et Wagner subit comme tout le monde l'influence de ce radieux génie. L'imitation de Weber est flagrante; on retrouve dans la conception générale de l'ouvrage, dans le style, dans l'orchestre, un chaud reflet de la grande manière du maître.

Nous sommes arrivés, dans cette étude, ta une époque décisive. L'histoire de la musique dramatique, aux environs de 1830, est riche de superbes éclosions ; c'est l'époque où éclatent coup sur roupies œuvres retentissantes qui transforment l'art et en élargissent les voies : la Muette, Guillaume Tell, Zampa, Robert le Diable* À ce moment précis, un singulier phénomène vient de se produire; les influences diverses des écoles allemande, italienne, française se sont momentanément combinées, et dans chacune 3e ces œuvres palpite le génie des trois grandes nations.

Sans doute, la forme de l'opéra n'est pas absolument changée, le poëme subit toujours la tyrannie de la coupe consacrée, mais les vieilles enclaves sont méconnues, des éléments jusque-là hostiles l'un à l'autre se rapprochent en vue de l'unité ; un idéal nouveau se révèle. Prenez au hasard une des partitions que je viens de nommer, Guillaume Tell, par exemple, ou Robert, n'cst-il pas évident que Rossini, que Meyerbeer ont renoncé tous deux aux

habitudes exclusives de l'école italienne, que tous deux ont largement puise aux sources fortifiantes de la grande école allemande, pendant qu'il subissent, à leur insu peut-être, l'influence du génie français ?

C'est là un fait grave et capital. Pour quiconque étudie attentivement la marche delà civilisation et son expansion continue, il est clair que la fusion des peuples s'affirme chaque jour davantage, et qu'en musique comme sous toutes ses formes, l'art tend à une vaste conciliation des nationalités. On aime à retrouver dans l'histoire la confirmation de la théorie; si, à une heure donnée, des hommes dun génie si différent ont pu réunir des éléments opposés et réfractaires dans une œuvre commune, ne peut-on pas espérer une fusion plus intime, et les sources de Part futur ne reniunieront-elies pas jusqu'aux entrailles mêmes de l'humanité?

.1 aurai occasion plus tard de revenir sur ces idées. Certainement elles frappèrent l'esprit du jeune auteur des Fées, et instinctivement il se tourna vers Paris, d'où tant de gloire rayonnait sur le monde. Pris d'une vive sympathie pour Àuber, en qui il voyait la plus éclatante manifestation de l'esprit français, il fit de l'auteur de la Muette une étude approfondie, minutieuse, et le second opéra qu'il écrivit pendant qu'il était chef d'orchestre à Magdebourg porte l'empreinte visible de ses préoccupations nouvelles. La Novice de Païenne, dont il a emprunté In donnée générale à la comédie de Shakespeare, Measure for Measure, fut terminée en 1835, et exécutée une seule fois au théâtre de Magdebourg. Dès la première note de l'ouverture, vous sentez que linfluence française a passé par là. C'est vif, clair, entraînant. Point d'harmonies qui surprennent, point de combinaisons audacieuses; la mélodie circule dans toute la partition, abondante et lumineuse. Wagner a repris pour son Tannhauser une des meilleures inspirations de son second ouvrage ; à une scène de couleur religieuse, il a emprunté la mélodie, que répètent alternativement, dans l'introduction du troisième acte de Tannhauser, les instruments à vent et à cordes.

C'est la mélodie qu'entendent à Rome les pèlerins quand ils sont en présence du Saint-Père.

J'ai dit que la Novice de Païenne avait été représentée seulement une fois ; c'était à la fin de la saison. Malgré l'insuffisance évidente des interprètes, Wagner se décida à leur confier l'exécution de son opéra II eut des peines infinies à le faire apprendre à ses chanteurs ; enfin, comptant surtout sur le rôle de femme confié à la prima donna de la troupe, il se hasarde à faire afficher la Novice de Palerme. Toutes les fatalités s'acharnèrent contre ce malheureux ouvrage; au dedans, au dehors, les ohstacles naissaient à plaisir. Quelques heures avant la représentation, il était question de retirer l'affiche; on se résolut cependant à tenter l'aventure jusqu'au hou t.

On n'avait pas compté sur une scène de ménage qui faillit tourner au tragique. Le mari de la première chanteuse, furieux de la voir s'associer trop conaplaisamment, dans un duo, aux tierces amoureuses du premier ténor, asséna sur la jeune femme, qui rentrait dans la coulisse, un coup de poing si formidable que la malheureuse tomba évanouie. On fut obligé d'interrompre la pièce; on s'empressa autour de la victime, qu'on croyait morte. Probablement elle était accoutumée à ces sortes d'aventures, car, au bout d'une demi-heure, elle put reprendre son rôle. Mais le drame domestique, dont la salle avait appris les moindres détails, fit grand tort à la pièce de Wagner, et la Novice de Palerme s'acheva au milieu de l'indifférence générale.

L'année suivante, en 1836, Wagner était nommé chef d'orchestre à Kœnigsberg. Ses luttes avec la vie vont devenir plus sombres encore et plus douloureuses.

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