‹ La nouvelle Allemagne musicale; Richard WagnerChapitre 3 sur 11 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

SÉJOUR A KOENIGSBERG. — WAGNER SE MARIE. — IL EST APPELÉ A RIGA. — IL Y COMMENCE

Bienzi. — départ pour paris. — séjour a Boulogne. — il y fait la connaissance

DE MEYERBEER. — SON ARRIVÉE A PARIS EN 1839. — SÉJOUR A PARIS, A MEUD0N. —

déceptions, traverses. — Rienzi achevé. — le Vaisseau-Fantôme entièrement

COMPOSÉ. — DÉPART POUR DRESDE EN 1842. — LE Menzi Y EST EXÉCUTÉ, ET AVAGNEI! EST NOMMÉ CHEF D'ORCHESTRE DU THEATRE ROYAL.

Le médiocre succès de la Novice de Païenne n'avait pas avancé beaucoup les affaires de Wagner. En même temps que son expérience mûrissait, que ses idées s'élevaient et qu'il entrevoyait plus clairement le but de son art, il avait à se débattre contre les plus dures nécessités de la vie. Le poste de chef d'orchestre à Kœnigsberg n'était pas précisément une sinécure; en Allemagne ces fondions, fort mal rétribuées aujourd'hui, l'étaient plus misérablement encore il y a trente ans. En outre, le futur auteur de Lohengrin se voyait condamné aux travaux les plus antipathiques à la nature de son

esprit. Il lui fallait conduire des œuvres niaises et insipides contre lesquelles se soulevait toute sa conscience d'artiste, se soumettre aux ridicules caprices du chanteur à la mode, essuyer ses points d'orgue et ses roulades, transposer, tronquer, bouleverser les partitions. C'était une triste besogne, et, par moments, il eût préféré la misère toute nue. Il allait cependant, rongeant son frein, puisant dans ces œuvres médiocres ou défigurées le peu qu'il pouvait y prendre, et trouvant, dans la répugnance même que lui inspiraient tant de platitudes, des forces nouvelles pour activer la réforme qu'il méditait.

Un grand changement se lit dans sa vie, à cette heure de découragement profond. Il épousa la première actrice du théâtre de Kœnigsberg, une femme de talent et de cœur qui avait deviné le génie de l'obscur chef d'orchestre, et qui s'associait courageusement à sa misère certaine, à sa gloire éloignée.

On lui offrit quelques mois après le bâton de maître de chapelle à Riga. Il part. Nouvelles luttes, nouvelles déceptions. 11 désespère de l'Allemagne, il ne croit plus à l'avenir musical d'un pays qu'ont ébloui les frivolités de la plus mauvaise école italienne ou française. Les mutilations qu'il doit faire subir aux opéras qu'il dirige l'humilient, le blessent de plus en plus. Il faut en finir, il faut sortir de cette atmosphère malsaine.

De nouveau sa pensée se reporte sur Paris; c'est l'image qui le poursuit, l'obsède, le fascine ; c'est là seulement qu'il trouvera le repos, la liberté, la renommée peut-être ! Paris est la ville des gloires rapides, de l'hospitalité enthousiaste! Son imagination s'échauffe; il rêve de composer un opéra qui convienne à notre grande scène lyrique, et dans lequel il puisse mettre en œuvre tous les moyens dont elle dispose. Le sujet de Rienzi, le dernier des Tribuns, se présente à lui. Le poëme est composé en quelques jours. En l'écrivant, il voit déjà toutes grandes ouvertes les portes de l'Académie lioyale de Musique; il accumule à dessein dans son œuvre les grands effets scéniques auxquels les Parisiens ont pris goût depuis

Robert et la Juive; il ne doute plus, il n'hésite plus. Il réunit à la hâte quelques économies chétives, et part pour Paris.

Ici se révèle, dans une circonstance décisive, le caractère dominant de la physionomie que j'esquisse : la volonté, une volonté de fer qui ne cède ni ne transige. Wagner a depuis longtemps mesuré la dislance qui le sépare du monde musical dans lequel il est appelé à vivre; il s'est dit que, pauvre et inconnu, il n'a dans les mains qu'une seule force pour surmonter les obstacles que d'autres aplanissent par la fortune ou le crédit; que son unique puissance, son unique auxiliaire, c'est sa conviction ardente, inflexible , sa haine des accommodements et des atténuations, sa volonté qui résistera à tout. Pour bien comprendre et l'homme dont je parle et son œuvre, il faut faire une large part à cet élément essentiel de son organisation; nous le verrons plus tard se jeter tête baissée dans les théories d'un philosophe qui a fait de la volonté l'unique fondement de l'activité humaine, puiser dans l'esthétique de Schopenhauer, dans sa morale certaines idées qui modifient profondément et son style et ses tendances. Au moment de sa vie où nous sommes arrivés, Wagner vient de s'embarquer hardiment dans l'inconnu; il a brusquement quitté le pain assuré pour s'interdire tout, retour à une vie stérile.

La traversée de Riga à Boulogne-su r-Mer fut difficile. Le navire où Wagner et sa femme avaient pris passage fut jeté par l'ouragan sur la côte de Norwége. Au plus fort de la tourmente, le jeune maître s'obstina à rester sur le pont, tout entier aux cris de la manœuvre, aux colères de la mer, aux sifflements du vent. Il se complaisait dans ce tumulte, dans ce danger. Celte scène si nou-

velle pour lui resta longtemps gravée dans sa pensée. Quand plus tard il écrivit l'ouverture du Vaisseau-Fantôme, il se souvint delà mort qu'il avait vue de près, des rugissements de la vague, de la voix sinistre du vent dans les cordages. Quel que soit le jugement que Ton porte sur cette ouverture, qui, au premier abord, semble désordonnée et confuse, il est certain que cette longue tempête musicale porte un vigoureux cachet de vie et de réalité.

A Boulogne, il fallut s'arrêter: les subsides manquaient pour continuer la route. Nous sommes en plein dans la vie de privations et de misère. Wagner a vingt-six ans, il peut supporter la pauvreté, mais il n'est plus seul. La halte n'est pas permise, il faut 5 tout prix donner du pain à la jeune femme qui s'est héroïquement associée à ces rudes combats.

Au lieu de demeurer à Boulogne même, on logeait à la campagne; les vivres étaient moins chers, et Wagner pouvait travailler en plein calme. Je lui ai entendu raconter plus d'une fois ces heures difficiles sur lesquelles sa pensée se reportait pourtant sans amertume. 11 avait, pour lutter, tant de foi et de jeunesse! il se croyait si près du but! il était si sûf que Paris allait le dédommager de toutes ces épreuves!

Un jour, il rencontra Meyerbeer; il lui montra quelques pages de son Rienzi; il lui raconta ses projets, ses espérances. Meyerbeer hocha la tête, l'auteur des Huguenots connaissait Paris; mais il ne voulut pas décourager ce jeune homme si pauvre et si sûr de lui. 11 lui donna plusieurs lettres : pour Anténor Joly, directeur du théâtre de la Renaissance; pour Léon Pillet, directeur de l'Opéra ; pour Habeneck, pour l'éditeur Schlcsinger, et même pour

M. Gouin, Yalter ego du grand maître. Quelque temps après, Wagner débarquait dans Paris.

J'ai à resserrer ici en quelques lignes l'histoire de trois années ; je n'entends pas raconter minutieusement le premier séjour de Wagner à Paris, ses démarches de chaque jour, ses illusions tenaces, ses espérances confondues; j'insisterai seulement sur les épisodes de sa vie qui se rattachent plus particulièrement à ses travaux de compositeur.

A peine arrivé, il va se loger dans la vieille rue de la Tonnellerie, au fond d'un appartement garni d'assez triste apparence qu'il avait découvert je ne sais comment. Singulier quartier pour un artiste à qui il faut avant tout du calme, du recueillement, de riantes perspectives! Peut-être avait-il été attiré là par le buste de Molière, qui, aujourd'hui encore, désigne au passant l'emplacement de la maison où est né le grand écrivain ; peut-être se croyait-il plus sûr, en s'exilant dans ce quartier peu artistique, d'échapper au tyran invisible qui s'embusque partout ailleurs derrière chaque porte, à chaque étage, harcelant sa viclime sans trêve, sans miséricorde : j'ai nommé le piano, l'infernal piano, le grand tourmenteur des temps modernes.

Il s'installe donc tant bien que mal, et, armé de ses lettres d'introduction, il commence sa grande campagne à travers Paris, celle dont il attend tout. Voilà la bataille engagée; Riga est bien loin.

Sur la recommandation de Meyerbeer, toutes les portes s'ouvrent devant lui. Léon Pillet lui tend les bras, Schlesinger lui fait mille offres de service, Habeneck le traite d'égal à égal ; bref, Wagner

revient chaque soir pendant tout un mois dans sa rue de la Tonnellerie, enchanté de Paris et des Parisiens, émerveillé de l'accueil qu'on lui fait, attendri des prévenances dont on l'accable. 11 se croit près du but, il Ta atteint.

Le mois suivant, son enihousiasme se refroidit. H croit s'apercevoir que quand il parle de son opéra à Léon Pillet, quand il lui détaille les merveilles de son Rienzi, le directeur de l'Académie Royale de Musique enveloppe sa phrase laudative d'épithètes plus réservées; que quand il insiste et demande une audition à jour fixe, son interlocuteur recule visiblement et redouble d'aménités oratoires pour éviter un engagement formel. Il arrive avec sa ponctualité germanique à des rendez -vous auxquels ceux qui l'ont convié oublient trop souvent de se rendre1; partout, enfin, il rencontre des gens qui multiplient les politesses et les protestations à \. csùre qu'ils lui échappent davantage.

Un beau jour, il soupçonne qu'il fait fausse route, et que toutes ces prévenances ne sont que comédie. Bientôt le doute n'est plus permis; il est plus seul, plus abandonné (pie jamais, plus loin de l'Opéra, plus loin de la fortune que le jour où il a mis le pied sur le pavé de Paris.

Le coup fut rude; il en demeura étourdi pendant quelques jours, mais il n'était pas homme à se laisser désarçonner au début. A peine jeta-t-il un regard douloureux du côté de Riga, où du moins le pain du lendemain était assuré; il se remit hardiment en selle et recommença la grande chevauchée. Désormais il n'était plus un étranger dans Paris, il savait par cœur les finesces d'une langue riche en réticences et en subtilités, la langue de la diplomatie et de la nuance, comme dit agréablement M. Renan.

Tout à coup il apprend une excellente nouvelle : M. Anténor Joly, directeur du théâtre de la Renaissance, consent à monter Rienzi. Cette fois, la chose est certaine; le théâtre fait d'assez tristes affaires, et un grand coup d'audace frappé à propos peut tout sauver. Wagner quitte à la hâte la rue de la Tonnellerie, trop éloignée de ce monde d'artistes avec lequel il va se trouver journellement en contact. 11 achète des meubles et s'établit triomphalement rue du Helder. le jour même où son emménagement finissait, le théâtre de la Renaissance faisait faillite.

Le sort était impitoyable ; Wagner courba la tête, atterré sous ce coup de foudre. Que devenir? La misère, plus grande, plus poignante que jamais, était entrée dans le riant appartement de la rue du Helder. Les meubles n'étaient pas payés, et il fallait vivre. Wagner se multiplie dans la chétive sphère d'action qui lui reste, il affronte toutes les rebuffades, tous les dédains, il court d'éditeur en éditeur, offrant sa musique au rabais, heureux quand on acceptait une romance, une polka, que sais-je? Schlesinger fut presque généreux. Il prit pour sa Gazette musicale divers articles qu'il faisait traduire ; il daigna demander au futur auteur de Tristan des arrangements d'opéras pour flûte et cornet à pistons. Il existe une partition de la Favorite, réduite pour le piano par Richard Wagner !

Le théâtre des Variétés s'ouvrit aussi pour lui après des tentatives désespérées. Wagner était chargé de mettre en musique un vaudeville de Dumanoir, intitulé, je crois, la Descente de la Courtille. Malheureusement, les choristes du théâtre ne s'étaient pas aguerris encore à cette époque avec la musique de la Belle Hélène, et, après

quelques répétitions dérisoires, on déclara celle du jeune Allemand parfaitement inexécutable. On en conserva seulement une chanson : Allons à la Courtillel qui eut son heure de célébrité.

Toutes ces ressources étaient bien maigres ; pourtant, quelques rayons de soleil perçaient de temps en temps cette épaisse misère. Un de ses articles insérés dans la Gazette Musicale : Une Visite à Beethoven, fut très-remarque par Berlioz, qui en parla avec éloge dans le Journal des Débats. Quelques journaux crurent alors devoir s'adresser à Wagner, et lui demander différents articles de critique. Mais la situation n'était plus tenable; les créanciers bloquaient la place. Wagner sous-loue son appartement de la rue du Helder et part pour la campagne.

Il y avait à cette époque, sur la route de Meudon à Bellevue, de fort jolies maisonnettes très-calmes, très-retirées, à quelques pas des magnifiques bois de Meudon. C'est de ce côté que Wagner dirigea ses recherches; vingt fois il crut avoir trouvé ce qu'il désirait, vingt fois il rebroussa chemin avec effroi : il avait découvert un piano, quelquefois deux, quelquefois trois, dans son voisinage immédiat. Un jour, enfin, il se crut sauvé. On lui offrait un appartement fort convenable dans une maison entièrement veuve du redoutable instrument; il s'y installe. 0 terreur! au bout de quelques jours, il entend sortir des profondeurs de la maison un bruit étrange. Il prête l'oreille : c'est bien un piano, mais avec aggravation de je ne sais quel accouplement monstrueux. 11 se précipite, il parcourt tous les recoins de la maison. Son propriétaire, un homme sur qui il avait cru pouvoir compter, était enfermé dans sa cave, en tête-à-tête avec une épouvantable machine qu'il faisait

laborieusement manœuvrer à vingt pieds sous terre ! Devant cet instrument sans nom, Wagner s'arrêta-; c'était une chose hybride, invraisemblable, inouïe; cela tenait du piano et de la harpe. Il s'était trouvé un homme pour imaginer un engin pareil, et un autre homme, un académicien, je crois, pour en jouer dans une cave !

Pris en flagrant délit de cavatine souterraine, l'académicien balbutia quelques excuses. Wagner ne put s'empêcher de rire de l'homme et de sa machine, et le piano-harpe fut jeté au feu.

Cependant Rienzi était entièrement achevé, et le Vaisseau- Fantôme allait grand train. Wagner eut l'idée d'offrir à Léon Pillet le poëme de ce dernier opéra, lui promettant la partition dans un très-bref délai. Léon Pillet crut faire acte de haute munificence en acceptant le poëme, qu'il se réservait de faire arranger à son heure pour la scène, et de confier à un compositeur de son choix. Le Vaisseau- Fantôme , malgré les vers élégants de M. Paul Foucher et l'honnête musique de Dietsch, sombra après quelques représentations. 0 destinée! vingt ans plus tard, le Tannhanser sombrait aussi sous la conduite du même pilote !

Wagner avait touché 500 francs d'honoraires.

Après trois ans de séjour à Paris, il lui était pleinement démontré qu'il n'avait rien à attendre de la France, et il pensait à rentrer en Allemagne dès qu'on aurait décidé à Dresde du sort de son Rienzi, qu'il y avait envoyé. Mais pour entreprendre ce voyage. il fallait de l'argent, beaucoup d'argent! ïl se remit à composer des valses, des galops, à écrire des articles. Pour se délasser de ces travaux ingrats et humiliants, il se plongeait le soir dans son Vaisseau-Fantôme t auquel il s'acharnait avec une ardeur fébrile. Il avait hâte de s'essayer enfin sur un théâtre digne de lui. Une voix secrète l'avertissait que son heure était venue, et que de tant de désenchantements, de tant d'amertumes, allaient sortir enfin la justice et la réparation.

Ces derniers jours passés en France sont remplis jusqu'au bout de tribulations et d'angoisses. Le Vanseau- Fantôme est achevé. Non-seulement il n'a plus d'argent pour partir, mais le papier lui manque pour mettre au net son ouverture. Une lettre de Dresde lui arrive. Grâce à l'intervention toute-puissante de la célèbre cantatrice Mme Schrœder-Devrient , le Rienzi est reçu à Dresde, et on appelle l'auteur à grands cris. Que faire? De nouveau il s'adresse à Schlesinger, sa providence dans les heures de crise ; de nouveau il arrange, il transcrit, il fourrage frénétiquement, à tort et à travers, dans les partitions; c'est le Guittarero, c'est la Reine de Chypre qu'il réduit cette fois pour le piano. Il aurait composé des tyroliennes, des varsoviennes, des variations sur la Marseillaise si on les lui eût demandées, tant il avait hâte d'en finir, d'être libre et d'engager une lutte décisive.

Cette fois encore sa volonté triompha de tout. Il avait en quelques semaines ramassé de quoi faire le voyage, et il arrivait à Dresde. Le Rienzi fut monté avec un soin extrême, comme si l'Allemagne eût tenu à faire oublier à Wagner les blessures de la terre étrangère, et un hourra d'enthousiasme accueillit l'œuvre du jeune maître.

A la suite de ce succès éclatant, Wagner, fêté, acclamé, porté en triomphe, put croire que les heures d'épreuve étaient passées. En même temps que la voix publique l'appelait unanimement au poste de chef d'orchestre du Grand Théâtre de Dresde, l'un des premiers de l'Allemagne, la famille royale le comblait de prévenances plus eflicaces que celles qu'il avait rencontrées à Paris ; le roi le nommait son maître de chapelle, poste très-enviable à tous égards, et que per-

sonne n'avait occupé depuis la mort de Morlacchi, successeur de \\ eber.

C'est sur ce nouveau terrain que nous allons voir Wagner donner l'essor aux idées qui depuis longtemps fermentaient dans sa tête. Une ère nouvelle s'ouvre pour lui, et Téclosion des grandes œuvres est proche.

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