‹ La nouvelle Allemagne musicale; Richard WagnerChapitre 5 sur 11 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

RETOUR DE WAGNER A PARIS. — SES EFFORTS POUR FAIRE REPRESENTER UN DE SES OPÉRAS. — SES TROIS CONCERTS AUX ITALIENS EN FEVRIER 1860. — LE TatinhaUSer EST REÇU A L'OPÉRA ET EXÉCUTÉ LE 13 MARS 1861. — WAGNER QUITTE PARIS QUELQUES JOURS APRÈS. — EFFORTS DE WAGNER POUR FAIRE ENTENPRE Tï^Utll et Iseillt EN ALLEMAGNE. — LOUIS II DE RAVIÈRE l'aPPF.I .LE A MUNICH EN 18G4. -

Tristan est exécuté le 10 juin 1865.

Wagner apportait à Paris l'intention bien arrêtée de faire entendre, coûte que coûte, sa musique aux Parisiens. Vingt ans séparaient cette seconde visite de la première; pendanl ces vingt ans, le compositeur inconnu s'était fait jour dans son pays, le penseur s'était fortifié par de sérieuses études et une douloureuse pratique de la vie; mais c'était à peine si, chez nous, quelques artistes, quelques curieux connaissaient son nom. Avec cette naïveté primitive c'ont l'expérience du monde ne l'avait pas guéri, Wagner ne doutait pas qu'il ne pût assez prochainement produire un de ses

opéras sur une scène française; et cependant, il arrivait sans protection bien efficace, sans patronage certain. Se rappelant peutêtre le peu de succès qu'avaient eu jadis ses lettres d'introduction, il avait voulu affronter seul, avec ses seules forces, la redoutable partie qu'il engageait de nouveau.

Dans une lettre qu'il m'écrivit à Marseille peu de jours après son arrivée, Wagner m'annonçait en quelques mots ses projets; il me parlait, — et c'est ce qui me frappa le plus, — de son isolement complet au milieu du monde parisien. Il avait lu quelques études qu'à cette époque déjà j'avais faites sur ses ouvrages, et il m'engageait vivement à venir le voir.

A quelques jours de là, j'arrivais à Paris.

Je n'avais jamais vu Wagner, et la lettre que je venais de recevoir était la première qu'il nreût écrite, mais depuis deux ans, je vivais dans l'intimité de ses œuvres. Le lecteur me pardonnera si je lui raconte comment j'avais été attiré dans ce courant musical, si étranger à mon éducation toute française.

C'était dans l'été de 1857; je me trouvais à Bade, que je visitais pour la première fois. L'orchestre venait d'exécuter une fantaisie sur un opéra italien quelconque, quand, après quelques minutes de silence, j'entends une sorte d'introduction dont le caractère étrange, le rhythme excentrique, l'allure inusitée, me frappèrent tout d'abord. J'écoutai attentivement ; j'étais à mille lieues de la musique quotidienne ; ébloui, subjugué, je m'abandonnais à un monde nouveau qui s'était subitement ouvert. L'orchestre se tut. « De qui est cette musique? » demandai-je à Kontski le violoniste, près de qui j'étais assis. « C'est du Wagner, je crois, » me répondit-il. Je courus au kiosque où le programme était afficbé, et je lus ces mots : Marche des fiançailles de Lohengrin, par Richard Wagner. Le Lohengrin et Wagner m'étaient aussi inconnus l'un que l'autre, mais j'en avais entendu assez : j'étais en présence d'un grand musicien. Pendant toute la soirée, je pensai à ces hardiesses de rhythme et d'harmonie, à cette forme mélodique si neuve, à ce

coloris instrumental si chaud, si mouvementé, et, par-dessus tout, à ce style vaillant, à cette vigueur quasi sauvage qui m'avaient remué jusqu'au fond de l'âme.

Le lendemain, M. Hans de Bùlow,, l'élève favori de Liszt, l'ami dévoué de Wagner, m'initiait avec une bonne grnce infinie aux mystères du Tannhauser et du Lohenyrin; le surlendemain, je courais à Carlsruhe, où j'entendais le premier de ces opéras exéculé avec un ensemble remarquable, et j'en rapportais toutes les partitions du maître. La connaissance était faite.

Ce qui m'avait frappé dans Wagner, je le répète, c'est un cachet de puissance et d'énergie que je n'avais rencontré nulle part, un dédain visible pour les formes reçues, et, dans l'ensemble de chaque composition, une harmonie profonde, une irrésistible clarté. Que le lecteur veuille bien observer que je parle exclusivement de mes impressions premières, celles qui résultaient de l'audition rapide de quelques pages choisies. Je ne juge rien, je ne précise rien, je raconte seulement de quelle façon ma curiosité fut tentée, comment je fus invinciblement attiré vers l'homme qui venait de m'être révélé tout à coup.

Je l'ai dit au commencement de cette étude, j'ai eu toute ma vie une tendresse naturelle pour les chercheurs, les aventureux, les inquiets ; je ne puis séparer l'idée de l'art de celle de lutte et de sacrifice. Je vais instinctivement à ceux qui cherchent le progrès et dont la route est embarrassée. En pensant que l'auteur de la Marche des Fiançailles, de l'ouverture du Tannhauser que je venais d'entendre, était absolument inconnu en France, très-vivement discuté en Allemagne, je fus pris pour lui d'une sympathie soudaine. Elle s'est éclairée depuis, elle n'a pas faibli.

J'allai faire visite à Wagner; il demeurait rue Matignon, clans un appartement qui ne re semblait guère à celui qu'il avait occupé rue de la Tonnellerie. « Je vous attendais impatiemment, » me dit-il en me tendant la main. Et nous causâmes.

Wagner avait quarante-six ans à cette époque, je ne lui en aurais pas donné plus de trente-six. Je fus d'abord frappé de sa froideur excessive, de sa réserve, de l'impassibilité de ses traits. Bientôt, la conversation s'échauffant, sa physionomie s'anima, et je le retrouvai tel que je me l'étais représenté d'après ses œuvres. Tous les traits de son visage portaient bien l'empreinte de cette volonté indomptable qui est le fond même de sa nature ; elle éclatait partout : sur son front large et saillant, dans la courbe exagérée d'un menton vigoureux, sur ses lèvres minces et pîissées, et jusque sur ses pommettes osseuses où se lisaient les longues agitations d'une vie tourmentée. C'était bien là le lutteur dont je savais l'histoire, le censeur mécontent du passé et toujours tourné vers l'avenir. Dans ce regard tantôt clair et reposé, tantôt inquiet et fiévreux, je reconnaissais bien l'homme qui avait parlé avec l'Eisa du Lohengrin le doux langage des passions éthérées, avec la Vénus du Tannhauser la langue abrupte d^s désirs sauvages ; dans cette extrême mobilité des traits contre laquelle lutte en vain une volonté despotique, je retrouvais le dramaturge ardent, l'explorateur obstiné de l'âme humaine, qu'il a fouillée, poursuivie jusqu'en ses derniers replis, et pour qui le repos, la résignation, le relâchement est un travail encore, une concentration, une violence. Au fond de ces expressions diverses de la physionomie, je démêlais le Tristan découragé par de trop lourdes épreuves, et aspirant déjà, sans s'en douter peut-être, au grand anéantissement; le disciple convaincu i du Bouddha et de Schopenhauer qui a pris en grande pitié ce monde

et ses comédies, et dont l'attitude générale est celle du prêtre et de l'ascète. Quand enfin, l'ayant mis aux prises avec un sujet qui lui était cher, avec ses projets du lendemain, avec les perspectives nouvelles de sa vie, je le laissais se débattre héroïquement avec notre langue française, qu'il parlait encore assez mal, je voyais un homme jeune, enthousiaste, plein de vie et de foi, et, en dépit de ses théories, fort éloigné du Bouddha et de ses stériles contemplations.

Je fus un peu effrayé de ses confidences; je connaissais mieux que lui les directeurs parisiens qu'il pouvait croire changés à vingt ans de distance, et j'étais parfaitement convaincu qu'à moins d'un miracle, le Tannhanser et le Lohengrin ne poseraient jamais le pied sur une scène française Je dirai tout à l'heure comment le miracle s'opéra.

En attendant, Wagner faisait tout ce qu'il pouvait pour décourager les plus intrépides. Un soir, en arrivant chez lui, j'entends un vacarme inusité. J'entre. Wagner était au piano; devant lui était ouverte une partition du Tannhanser, à côté de lui se tenait M. Carvalho, directeur du Théâtre-Lyrique. M. Carvalho avait entendu à Bade l'ouverture du Tannhanser, il l'avait applaudie avec tout le monde, et il avait témoigné à Wagner le désir de connaître sa partition. Au moment où j'ouvrais la poile du salon, Wagner se débattait avec le formidable (inale du second acle ; il chantait, il criait, il se démenait, il jouait des mains, des poignets, du coude, il écrasait les pédales, il broyait les touches. Au milieu de ce chaos, M. Carvalho restait impassible comme l'homme d'Horace, attendant avec une patience digne de l'antique que le sabbat fût fini. La partition achevée, M. Carvalho 'balbutia quelques paroles de politesse, tourna les talons et disparut.

Certes, il est permis à un compositeur de jouer très-médiocrement du piano, il lui est même permis de n'en pas jouer du tout ; il peut impunément ne pas chanter ou chanter faux, mais cela n'est permis qu'avec des amis très-intimes. En face d'un directeur qui ne sait pas le premier mot de l'œuvre que vous lui faites entendre, un peu de cérémonie ne messied pas. Il n'était pas trèsdifficile à Wagner de déterrer dans Taris un accompagnateur, un ou deux artistes doués d'une voix sortable, et M. Carvalho eût entendu le Tannhauser. Mais ce sont là de ces précautions vulgaires que Wagner n'a jamais su prendre ; il avait cru de la meilleure foi du monde donner au directeur du Théâtre-Lyrique une idée suffisante de sa partition; suffisante, en ell'et, M. Carvalho ne reparut plus.

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Au bout de quelques mois, Wagner s'installa rue Newton, près de l'Arc-de-Triomphe, dans un fort joli petit hôtel que les démolitions ont emporté depuis, il y était seul avec sa femme, à l'abri des voisins et des pianos. Sa vie s'y écoulait, incertaine assurément, mais facile. Tous les mercredis, il réunissait quelques amis ; c'est là que j'ai vu M. Villot, conservateur des musées impériaux, auquel il a dédié ses poëmes d'opéras traduits en français, Emile Ollivier, Mme Ollivier, cette jeune femme si charmante, si profondément artiste, si regrettée de tous ceux qui l'avaient approchée. Berlioz était aussi des nôtres, et Edmond Hoche, un des traducteurs du Tannhauser et que la chute du Tannhauser a tué, et Jules Ferry, esprit élevé et délicat, et Léon Leroy, artiste plein de cœur, écrivain distingué, et M. Emile Perrin, qui n'avait pas repris encore la direction de l'Opéra-Comique, et Champfleury, et Lorbac, et Baudelaire, et tant d'autres qu'attirait cette intelligente ligure.

Vers la fin de Tannée, fatigué de ses démarches quotidiennes, convaincu de la parfaite inanité des promesses qu'on lui faisait de tous côtés, désespérant de voir jamais représenter son Tannhauscr^ poussé d'ailleurs par ses amis qui le pressaient de sortir de son inaction et d'engager la bataille avec le public, Wagner se décida à donner quelques concerts sur le modèle de ceux qu'il avait dirigés à Zurich.

Le choix de la salle fut chose difficile et longtemps débattue. On se décida pour celle des Italiens, que la direction loua fort cher, mais où l'orchestre et les chœurs pouvaient manœuvrer à Taise. De nombreuses répétitions furent faites à la salle Herz, à la salle Beethoven,, où H. de Bùlow conduisait les chœurs. Enfin, la Presse Théâtrale du 15 janvier annonça, pour le mercredi 25, le premier concert de R. Wagner, aux Italiens. Trois concerts successifs, de huitaine en huitaine, avaient été organisés à l'avance ; voici quel était textuellement le programme de la première soirée :

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