‹ La nouvelle Allemagne musicale; Richard WagnerChapitre 6 sur 11 · FêU* nuptial (introduction du 3e acte) et Épitha · texte numérisé non relu

FêU* nuptial (introduction du 3e acte) et Épitha

lame ;

L Orchestre et les Chœurs seront dirigés par Hichard WaCiNKR.

L'annonce de ce concert fit grand bruit dans Paris. Un parti très-ardent, très-actif, s'était formé autour de Wagner; les ennemis ne s'endormaient pas davantage, et il était évident, longtemps avant le 25 janvier, que la bataille serait acharnée. Enfin le concert eut lieu. J'emprunte au Ménestrel du 29 une description très-vivante de la physionomie de la salle pendant cette chaude soirée; M. Paul Bernard n'est pas, que je sache, un fougueux partisan de l'auteur du Lohengrin, et sa véracité ne peut être mise en doute. Je discuterai plus tard la valeur des compositions diverses que Paris entendait pour la première fois.

« Quoi qu'il advienne, dit M. Paul Bernard, constatons avant toute chose que la musique de l'avenir vient de faire beaucoup de bruit dans le présent. Nul ne sait ce que la postérité lui réserve, mais toujours est-il qu'en l'an de grâce 1860, le vingt-cinquième jour de janvier, à huit heures de relevée, elle a, dans la bonne ville de Paris, bien calme, bien endormie le matin encore dans une douce quiétude artistique, soulevé l'une de ces tempêtes qui réveillent les plus indifférents, passionnent les gens tranquilles et affolent les enthousiastes.

» Ceux qui n'ont pas vu la salle des Italiens ce soir-là n'ont rien vu. Je ne connais que la tour de Babel ou les séances de la Convention nationale qui puissent leur donner une faible idée de l'agitation fébrile qui régnait dans l'auditoire, même avant la première note du premier morceau . . . etnous n'en étions qu'au prélude.

» Richard Wagner n'était pas encore là. A son entrée dans la salle devaient commencer les éclats de ce 93 musical. Seulement les partis se trouvaient en présence, on s'observait, on se comp-

tait. Allemands et Français, esprits sains ou malades, classiques et romantiques, chacun préparait ses arguments, et pendant que quelques-uns étaient décidés à approuver sans entendre, certains autres portaient à l'avance sur leur visage un parti pris de condamnation.

» Tout Paris artiste était là. Le ban et l'arrière-ban des compositeurs, des virtuoses et des professeurs se trouvaient réunis sans avoir été convoqués. On voyait la presse au grand complet, comme pour une revue. L'Académie était représentée par Auber. Berlioz, en pleine première loge, venait soutenir de sa présence son émule d'outre-Rhin. Des notabilités de toute sorte, un monde élégant à côté d'un autre plus modeste, et surtout une salle comble, prouvaient à quel point la curiosité avait été excitée par cette première audition des œuvres d'un symphoniste qu'une certaine partie de T Allemagne, — minime il est vrai, — présente comme un régénérateur de la musique.

» C'est sous l'empire des impressions les plus diverses qu'après des alternatives de hausse et de baisse, — une véritable Bourse en délire, — tout l'auditoire, comme un seul homme, se jetait au foyer entre les deux parties du concert.

» Là, les événements prirent des proportions vraiment colossales. L'émeute était à son comble ; je crus qu'on allait nommer un gouvernement provisoire. C'était un tohu-bohu à nul autre pareil. Ab ! s'écriait un fanatique, c'est du Meyerbeer sublimé! — Pardon, répondait un Girondin, c'est du Weber travesti! — C'est le ciel sonore ! — : Par trop sonore, s'écriaient cent autres! — C'est le carnaval musical ! — C'est le nec plus ultra de l'instrumentation! — C'est le chaos!

» Et les groupes se formaient et se déformaient avec une fiévreuse agitation. Les Gluck istes et les Piccinistes ont dû frémir dans leurs tombeaux en voyant leurs arrière-petits-neveux marcher sur leurs traces passionnées. Certes ! je ne croyais pas les artistes de Paris capables de s'émotionner à ce point. Sainte mu-

sique, tu n'es donc pas morte, et ton empire est donc bien réel, puisque tu nous révolutionnes ainsi! »

Wagner avait réussi à passionner Paris, à déchaîner la presse, mais ses concerts n'avaient pas été un succès dans le sens matériel du mot 11 était temps, grand temps, que l'horizon s'éclaircit par quelque côté. C'est au moment où il n'y comptait plus que la nouvelle tant désirée lui parvint. Sur les instances pressantes de Mme de Metternich, l'empereur avait ordonné la mise à l'étude du Tannhaxiser à l'Opéra.

Celte bonne fortune inespérée fut une des grandes émotions de la vie de Wagner. Prompt comme un enfant à s'abandonner soit aux joies, soit au découragement, il vit dans cette faveur du sort toute une vie nouvelle qui commençait. En quelques heures, ii avait échafaudé projets sur projets, conquêtes sur conquêtes. À l'instant même il active la traduction du Tannhaxiser commencée par Edmond Roche, il fait traduire en prose quatre des poëmes de ses opéras, il écrit une longue lettre sur la musique qu'il place en tète de son nouveau volume; il voit enfin le succès assuré, éclatant, décisif. L'histoire du Tannhauser à l'Opéra, des répétitions, des trois représentations qui eurent lieu, est trop intéressante pour que nous ne nous y arrêtions pas un instant.

Wagner trouva d'abord à l'Opéra, dans l'administration, chez les artistes, beaucoup de bienveillance et de sympathie. Une parole tombée du trône avait ouvert à l' auteur du Tannhaxiser les portes du sanctuaire; on le savait, on le répétait avec force commentaires. La protection des grands, avérée, éclatante, n'a jamais été à l'Opéra, sur toute la ligne du personnel» une cause bien active de refroidissement pour ceux qu'elle a désignés.

En quelques jours, Wagner était devenu l'homme à la mode. Les journaux hostiles s'étaient subitement radoucis, les indifférents faisaient des avances. Au théâtre, sauf quelques rares artistes de l'orchestre, personne ne connaissait les œuvres du maître allemand; on avait entendu vaguement parler dans les journaux d'un croquemitaine dont l'unique joie était de ravager à belles dents les œuvres de Mozart et de Meyerbeer, d'un révolutionnaire farouche dont Marat était l'idole, mais on soupçonnait quelque exagération dans le tableau. D'ailleurs, on ne pouvait se décider à s'effrayer beaucoup d'un révolutionnaire chaudement appuyé par une princesse peu suspecte de jacobinisme, d'un iconoclaste qui paraissait très-fier d'entrer dans la maison de Meyerbeer et d'Halévy ; et, soit curiosité, soit attrait du fruit défendu, on fit un excellent accueil au compositeur de Vmenir.

La direction laissa le champ parfaitement libre à Wagner pour tout ce qui regardait les artistes, les décors, la mise en scène. Aux yeux de Wagner, il n'y avait qu'un homme au monde capable de jouer le rôle de Tannhauser : c'était Niemann, un ténor allemand, très-jeune, très-content de lui, très-beau garçon, qui, depuis plusieurs années, jouait en Allemagne dans les opéras du maître et avait contribué à leur fortune. On fit venir Niemann de Hanovre, on lui signa un somptueux engagement. Wagner, qui ne doutait pas du succès énorme de son chanteur, et qui le voyait déjà sollicité, circonvenu par des influences jalouses, compromis peut-être en plein triomphe par des cabales souterraines, avait stipulé par contrat que Niemann, sous aucun prétexte, ne pourrait chanter d'autre opéra que le sien. Niemann parlait très-imparfaitement le français ; il fut immédiatement confié à de nombreux professeurs, qui devaient lui assurer en peu de temps une diction épurée, une prononciation irréprochable, le style de la grande tradition.

Mmc Tedesco était naturellement désignée pour le rôle de Vénus, par la nature de sa voix belle encore, par la majesté de ses formes, par son talent de comédienne. Wagner s'était de prime-abord en-

Ihousiasmé pour cette cantatrice dont il s'exagérait les moyens et la puissance; en approchant de la représentation, il comprit peu à peu qu'il en avait peut-être trop attendu. Pour représenter Wolfram, l'amoureux platonique, l'onctueux chanteur, Wagner s'adressa à Morelli, malgré les inconvénients d'un style essentiellement italien, le seul que cet artiste eût jamais cultivé. « Je le guérirai bien de ses mauvaises habitudes, » disait le maître en riant ; et, de fait, il avait obtenu de Morelli des sacrifices dans sa façon de phraser, de poser la voix, de lier les sons, qui avaient dû coûter bien cher à ce digne enfant de l'Italie.

Une transformation autrement importante et inattendue fut celle de MUe Saxe. Cette artiste, chargée du rôle d'Elisabeth, rôle tout vaporeux, tout idéal, ne semblait point, au physique et au moral, en remplir les conditions essentielles. A cette époque, son éducation musicale était bien incomplète ; elle avait sans doute ce magnifique organe qui a fait sa fortune, mais sa voix était peu souple, peu disciplinée; elle disait sans conviction, sans chaleur, elle jouait gauchement. Dans les mains de Wagner, tous ces défauts se dissipèrent comme par enchantement au bout de quelques semaines, et encore qu'elle ait tenu bien peu de temps ce rôle si scrupuleusement étudié, je suis convaincu que l'influence du maître allemand n'a pas peu contribué au prompt développement de cette puissante organisation.

Dans les détails les plus secondaires on avait laissé, ai-je dit, toute latitude au compositeur; il se trompa plus d'une fois. 11 n'avait trouvé personne à l'Opéra à qui confier le rôle, si effacé pourtant, du jeune pâtre. Après bien des tentatives, il se laissa, je ne sais comment, séduire par la voix d'une élève du Conservatoire, M"e Reboux, très-évidemment au-dessous de la lâche qu'on lui destinait. Cette jeune personne chantait faux le plus gaiement du monde aux répétitions; ce fut bien pis encore le jour de la première représentation, où elle eût pu tout compromettre si la partie n'eût été perdue d'avance.

Voilà les artistes à l'œuvre, les répétitions commencées — ±k septembre 1860. — Les décorateurs sont entrés en campagne, ils apportent à Wagner leurs devis, leurs projets, ils n'attendent qu'un mot du compositeur pour attaquer la toile. Wagner commence à perdre la tête. Sur les scènes allemandes, les décors sont rarement la partie brillante de l'œuvre; ici il entrevoyait tout à coup des magnificences inouïes, des splendeurs inespérées; ses rêves les plus audacieux étaient dépassés.

Cette représentation tant désirée prenait à ses yeux des proportions formidables ; jamais il n'eût osé croire à cette réunion de merveilles, à une telle perfection dans les détails. Je le vois encore rentrant chez lui le soir, rue d'Aumale, après une répétition démesurément longue, d'où il sort écrasé, anéanti. Bientôt, à la pensée de ces préparatifs gigantesques, de ces masses chorales qui se disciplinent chaque jour davantage, de cet orchestre incomparable, son œil s'animait, ses joues s'empourpraient, et il avait oublié toutes les fatigues de la journée. « La voilà donc, s'écriait-il dans un emportement de joie, cette représentation idéale que j'ai si longtemps attendue ! la voilà! Royer est converti, il m'a compris, je le tiens! On pourra enfin juger de ce Tannhauser tant attaqué, et c'est à la France que je devrai cette gloire! »

Si je m'appesantis sur ces détaifs intimes, c'est qu'ils vont nous expliquer une des grandes fautes de Wagner, la plus grande faute peut-être qu'il ait commise dans toute sa vie de compositeur. Le succèsqu'il entrevoyait à quelques pas de lui l'avait littéralement grisé. Un jour, il lui sembla que son œuvre n'était /Tas à la hauteur de ce qu'on faisait pour elle, qu'il ne pouvait laisser perdre

une si belle occasion d'éprouver devant le public français les idées qui, depuis quelques années, fermentaient dans sa tête, et il prit cette résolution bizarre, insensée, extravagante, de retoucher son Tannhauser, d'y ajouter une scène tout entière, et d'écrire cette scène — pouvait-il faire autrement? — dans le style de ses derniers ouvrages. Une pareille détermination était évidemment le coup de mort du Tannhauser ; je lui lis à ce sujet, — et je n'étais pas le seul, — quelques observations amicales. Au nom de l'art même, au nom de son succès certain, de tous ses intérêts qu'il compromettait de gaieté de cœur, je le suppliai de revenir sur un pareil projet, de ne pas rompre violemment l'unité d'une œuvre de jeunesse, fortement conçue, franchement homogène. . . Tout fut inutile; il refil complètement les paroles de sa première scène, les donna à Nuitter, qui n'osa se refuser à traduire, et, quelques jours après, la première scène entre Tannhauser et Vénus était écrite, mise en partition et donnée à la copie.

Un détail assez curieux dans cette histoire, c'est que, pour la première fois, Wagner venait d'écrire une scène d'opéra sur des paroles françaises : il n'y a qu'à feuilleter les premières pages du Tannhauser public à Paris pour s'en convaincre; l'appropriation de la musique aux paroles, à l'accentuation de notre langue, mot par mot, syllabe par syllabe, saute aux yeux des moins exercés.

L'administration de l'Opéra goûta médiocrement cette modification grave dans l'œuvre originale ; les artistes s'en désolèrent, Mme Tedesco surtout, à qui Wagner n'épargnait pas d'horribles difficultés d'intonation, et qui, à partir de ce moment, commença à douter du succès. Il fallut reprendre à nouveau les répétitions qui traînaient en longueur depuis plusieurs mois, éloigner encore la date de la représentation tant de fois reculée ; bref, le mécontentement éclata de toutes parts. Sur ces entrefaites, Wagner tomba malade et fut forcé de garder la chambre pendant plusieurs semaines : nouveaux obstacles, nouveaux retards.

L'opposition qui grondait sourdement au théâtre môme, dans le monde, dans la presse, se fit jour sans ménagement. L'orchestre était fort divisé; on y discutait très-chaudement, et l'avantage ne restait pas toujours aux partisans de Wagner. On lui reprochait d'ailleurs cerlaiues allures un peu despotiques, certaines paroles irritantes, des prétentions peu justifiées. M. Royer, que Wagner avait cru conquis, sembla faiblir devant cette vaste conspiration. Ce fut, pour le compositeur, le coup le plus rude, le plus sensible. la confiance qui l'avait animé jusque-là s'évanouit tout à coup ; il vit son ouvrage compromis, sa fortune perdue, et il fut vingt fois sur le point de renoncer à la lutte, de retirer sa partition. Puis soudain le courage lui revenait; il avait trouvé en haut lieu, autour de lui, des consolations, du renfort. Le lutteur reparaissait plus convaincu, plus indomptable que jamais. Il stimulait les uns, il gourmandait les autres, il écrivait lettres sur lettre au directeur de l'Opéra qu'il faisait responsable de toutes ces défections, de toutes ces hostilités.

Je me rappelle avoir lu une lettre de M. Royer, écrite quelques jours avant la représentation. « Par grâce, monsieur, disait-il à Wagner, abstenez-vous de troubler les artistes à qui est confié le sort de votre œuvre ; il faut que les événements suivent leur cours, et par vos récriminations injustes, vos violences, vous vous démolissez de vos propres mains. » Je cite de mémoire, mais je suis sûr du sens de la lettre.

Wagner guerroyait toujours. 11 en était venu à se défier de Dietsch; il savait que le chef d'orchestre de l'Opéra était peu sympathique à sa musique, et particulièrement au style de la scène

surajoutée à la partition; il redoutait cette influence décisive, il eût voulu le remplacer au fauteuil. Dietscli s'opposa énergiquement à une prétention offensante. La question fut portée à un tribunal très-élevé et décidée contre Wagner. Quand le jour de la représentation arriva, le malheureux compositeur, irrité, navré, malade, mécontent de tous et de lui-même, avait perdu tout espoir, et désirait presque un cataclysme qui l'arrachât tout d'un coup à cette vie heurtée et misérable. Il ne se rendit pas au théâtre comme un homme qui va livrer bataille, il s'y laissa traîner comme un condamné. Dans les quelques jours qui avaient précédé l'heure décisive, il avait oublié ses amis les plus chers ; il était tombé dans un affaissement profond, incurable ; il aspirait seulement à la délivrance, au repos.

On se rappelle encore les trois représentations qui eurent lieu ; je ne veux qu'esquisser à grands traits ces mémorables journées. Une cabale très -active, très -puissante, très -déterminée, s'élait organisée de bonne heure. Un certain nombre d'abonnés de l'Opéra, qui savaient que la pièce n'avait pas de ballet, et qu'épouvantait cette perspective désastreuse, étaient parfaitement décidés à ne pas supporter cet empiétement sur leurs droits les plus sacrés, cette violation de leurs privilèges traditionnels. Ils s'étaient groupés par bandes, n'attendant qu'un signal pour commencer le feu. D'autre part, des ennemis de l'auteur, — il en a eu beaucoup de tout temps, il en aura toujours, — disséminés dans toute la salle, s'apprêtaient aussi à engager le combat. Quelques amis dévoués étaient à leur poste ; Wagner avait demandé en grâce qu'on supprimât la claque,

mais M. Royer s'y était vivement oppose, non pour l'auteur assurément, mais en considération des artistes, qui jouaient la une formidable partie. Je n'ai pas besoin de dire pour quelles raisons cette claque mal organisée, peu convaincue, était décidée d'avance à lâcher prise au premier feu.

La représentation du mercredi 13 mars, la première, s'annonça assez paisiblement. L'ouverture, froidement exécutée, produisit néanmoins un effet considérable, et on applaudit avec véhémence. Dès la première scène entre Tannhauser et Vénus, les chuchotements commencèrent; les uns bâillaient, les autres ricanaient, d'autres s'épanchaient en traits d'esprit dont ils se félicitaient bruyamment. Pais le tumulte alla croissant de scène en scène ; on n'entendit ni le premier chœur des Pèlerins, ni le beau septuor qui suit, ou du moins ne les entendit-on que traversés d'interruptions et de lazzis de toutes sortes. La grande marche du second acte fit taire un moment ces aimables plaisants, qui se prirent à oublier le mot d'ordre convenu et le sifflet classique, mais le finale, encombré de harpes et de troubadours , fut le signal du déchaînement. A partir de ce moment, les sifflets, les quolibets, les interpellalions couvrirent la voix des artistes; on ne s'arrêtait un instant que pour redoubler plus vigoureusement. On se serait cru aux Folies-Dramatiques un jour de paye.

11 y avait des enthousiastes et en nombre respectable. Bien des indifférents, voyant ce parti pris scandaleux et cet outrage gratuit, s'étaient mis à applaudir plus fort que les plus intrépides, et, par moments, en dépit de l'organisation savante des opposants , on put croire que la \ictoire resterait aux amis de l'auteur. Mais le troisième acte acheva la déroute; le long récit de Niemann, — le chefd'œuvre de la partition, — fut accueilli avec des trépignements de joie railleuse. D'ailleurs il fallait se hâter : la pièce finissait, et une grande beauté, faisant explosion tout à coup, pouvait emporter la salle. On avait pensé à tout. Ce troisième acte fut une vaste débâcle; les sifflets s'élevèrent à la fin à des diapasons terribles , et

toute la furie des applaudissements ne put contre-balancer cet effroyable charivari.

Il était évident que la pièce ne tiendrait pas. La seconde représentation fut plus orageuse encore que la première, et à la troisième, pas une note des chanteurs n'arriva aux oreilles du public. La victoire des abonnés et de leurs amis était définitive, écrasante.

La pièce fut retirée par ordre supérieur.

Ce serait ici le lieu de parler de l'attitude de la presse ; je ferai tout à l'heure de ce côté de la bataille une description spéciale; j'ai hâte de terminer la partie purement biographique de cette étude.

Peu de temps après l'immense désastre que je viens de raconter, Wagner quitta Paris. De grandes consolations accompagnaient l'illustre vaincu; il avait recueilli d'ardentes sympathies et touché le cœur de plus d'un ennemi. Il partait, incertain de l'avenir, indifférent aux surprises de la destinée, plus que jamais avide de calme, de repos, de recueillement. Il avait un besoin immense d'oublier et de se retremper dans la solitude, au sein de la nature, Y aima parens toujours jeune, toujours souriante, toujours hospitalière ; il avait compté sans les manifestations de l'Allemagne, jalouse de réparer une fois encore le mal fait par la France à l'un de ses enfants préférés.

Partout on organisait des représentations de ses opéras, partout où Wagner passait, il était reçu avec des transports de joie frénétique; on eût dit que l'accueil humiliant fait par Paris à Richard Wagner avait éclairé l'Allemagne sur la valeur réelle du maître, et qu'elle regrettait d'avoir douté si longtemps.

L'enthousiasme se maintint pendant quelques mois à ce diapa-

son violent. Wagner voyagea. Il cherchait le repos, et le repos le fuyait. Son idée fixe désormais, c'était la représentation de Tristan et Iseult. Pendant des années, il poursuivit le hut désiré sans jamais l'atteindre. Ici c'était l'orchestre qui faisait défaut, là les chanteurs ; plus loin, il se heurtait à une opposition froide et impénétrable. A Vienne, il crut un moment qu'il avait triomphé ; l'empereur le soutenait, la route était aplanie. Au bout de quelques répétitions, il s'aperçut que tout était à refaire. On lui demandait des retranchements, des corrections, des additions, que sais-je? 11 ne répondit même pas à ces exigences d'artistes impuissants, il comprit que l'heure de son œuvre n'était pas arrivée, et il n'en parla plus. Seulement, il retomba plus avant que jamais dans un découragement morne, et il accepta l'offre d'un de ses amis, qui venait de mettre à sa disposition, au milieu de la Suisse, une campagne retirée, où il pourrait oublier les hommec et finir ses jours dans une pleine paix. Il part, il quitte Vienne ; c'est à ce moment que la fortune lui réservait le retour le plus inespéré.

Le jeune roi de Bavière Louis II était à peine monté sur le trône qu'il expédie à Wagner son secrétaire intime. Celui-ci arrive à Vienne : Wagner était parti depuis quelques jours, et personne ne peut dire à l'ambassadeur de quel côté s'est dirigé Fauteur de Tristan. On croit seulement qu'il est à Zurich. Le secrétaire des commandements retourne en Bavière , et vient rendre compte au roi de sa mission infructueuse : « Vous partirez demain pour Zurich, » dit simplement le jeune monarque. Wagner avait quitté Zurich, et il était à la campagne à deux ou trois journées de là, quand arrive le secrétaire intime. Voilà l'ambassadeur remonté en

wagon, et, cette fois, il atteint Wagner. « Monsieur, dit-il au compositeur, j'ai ordre de vous prier de venir à Munich, et, comme je cours après vous depuis longtemps, vous voudrez bien permettre que nous nous mettions en route au plus vite. » Le lendemain ou le surlendemain, les deux voyageurs arrivaient à Munich.

Wagner se rendit chez le roi; l'accueil de Louis II fut d'une affabilité exquise : « Je connais vos œuvres, monsieur, lui dit le jeune monarque, j'ai lu vos livres, tous vos livres, et je dois à votre Vaisseau-Fantôme une des plus chères impressions de ma jeunesse. Demeurez à Munich ; je mets à votre disposition les ressources dont je dispose; je veux que vous puissiez donner avec tous les développements qu'elles comportent, et sans rien céder de vos idées, les œuvres que vous n'avez pu produire encore. Comptez sur ma royale sympathie. » Wagner, subjugué par cette parole affectueuse et persuasive, n'a pas quitté Munich depuis. Le courage lui était revenu.

Quelques mois après son arrivée, on se mettait à l'œuvre ; Wagner engageait les deux seuls artistes allemands qui fussent capables de chanter son Tristan , M. et Mme Schnorr; il appelait à lui M. Hans de Bulow, celui à qui il avait déjà, dans sa pensée, confié la délicate mission de diriger l'opéra inexécutable, l'architecte Semper, son ancien ami à Dresde, plus-tard son compagnon d'exil; tout un noyau enfin d'hommes solides, d'auxiliaires dévoués.

Après des atermoiements sans nombre, Tristan fut représenté le samedi 10 juin. On n'avait pas changé une note de la partition originale. Je reviendrai très-longuement plus tard sur les représentations de ce prodigieux ouvrage, interrompues après quatre soirées au milieu d'un succès étranere, dont la nature même est toute une étude, tout un problème.

Wagner a cle grands projets. 11 est question de construire un théâtre-modèle, de reconstituer sur de nouvelles bases le Conservatoire de Munich ; on parle pour l'an prochain de représenter Tannhauser, Lohengrin, d'après les textes originaux qui ont été

rarement respectés, de donner les Nibelungen, les Maîtres Chanteurs enfin, un opéra comique, un véritable opéra comique, qui montrera sous un jour bien inattendu le génie de l'auteur.

Louis II croit à Wagner; il est d'une famille où l'on se complaît dans les sérieuses entreprises , dans les hautes fêles de l'art. Je ne doute pas qu'il ne soutienne Wagner jusqu'au bout. La lutte sera acharnée : le disciple d'Hegel et de Schopenhauer a des ennemis nombreux dans la catholique capitale de la Bavière; mais, si j'en juge par certains traits d'une physionomie déjà sérieuse, cg roi de vingt ans est de ceux qui s'obstinent à une idée et s'y attachent par les obstacles.

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