CHAPITRE VII
Chez ces enfants des prairies et des lacs il existe, comme l'a bien prouvé l'admirable poëte qui a écrit l'histoire de la Source qui rit (Minnehaha), un corps de traditions dont la poésie et le roman peuvent faire profit. Quand le sauvage suit la piste de guerre, chasse le bison et le cerf, courtise sa maîtresse en lui montrant la chevelure d'un ennemi tué dans un combat loyal ou par surprise, lorsqu'il bondit dans la danse de guerre, ensevelit la hache et dépose le couteau, harangue les siens dans le conseil, brave la cruauté de ses vainqueurs, s'assoit sous les pins ou fume le calumet de la paix , sa vie est un roman. Toute sa personne est pittoresque, toute sa conduite poétique. La forêt qu'il habite, la plaine où il chasse, la rivière sur laquelle il vogue, sont peuplées, pour lui, d'une myriade d'esprits. Son canot est une arche, son wigwam une tente. De tous côtés, il se trouve en contact avec l'àme intime des choses ; la nature lui parle dans chaque feuille et dans chaque pierre. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner si sa poésie non écrite affecte un caractère sauvage et audacieux, singulier, d'une grande fraîcheur de ton et pourtant peu semblable aux inspirations primitives des temps homériques, ossianesques ou gothiques.
Un jeune chasseur s'éprend d'amour pour une belle fille qu'il veut épouser, et comme par son courage à la guerre et sa vitesse à la course, il est l'orgueil de sa tribu, sa demande est favorablement accueillie. Le jour même du mariage, la fiancée meurt. Après avoir creusé une fosse de leurs mains, les matrones entourent le cadavre du drap funéraire, pleurent sur la
défunte, la couchent sur un lit d'herbes et l'enterrent. Mais le. jeune chasseur refuse de s'éloigner. Il a laissé dans le wigwam son arc ; sa massue inutile gît sur le sol ; car son cœur est enseveli dans cette tombe de la forêt, et il demeure sourd à l'appel des guerriers ou des chasseurs. Une seule joie lui reste en ce monde : s'asseoir seul auprès du monticule sous lequel repose sa bien-aimée, songeant à la fiancée qu'il a perdue et que sa pensée accompagne au pays des esprits. Les vieillards lui ont dit, aux jours de son enfance, que les âmes s'en vont après la mort aux Iles Bénies, situées au loin dans le sud, sous le soleil, au milieu d'un lac paisible, où se reflète l'azur d'un ciel sans tache. Un jour, assis sur la terre glacée, sous des arbres chargés de neige, l'idée lui vient d'aller à la recherche de l'île qu'habite sa maîtresse. Tournant son visage vers le sud, il commence son voyage qui, pendant longtemps, le conduit à travers un pays de lacs, de collines, de vallées, assez semblable à celui qu'il vient de quitter; à mesure qu'il avance, moins de neige sur les arbres, moins de glace dans les sources, plus d'éclat dans l'air, plus de verdure sur le sol; puis il aperçoit des boutons qui commencent à s'épanouir, il voit des fleurs dans les prairies et entend des gazouillements dans les buissons. Avisant un sentier qui mène à travers un épais bocage, il le suit et atteint une cabane indienne qui se dresse au sommet d'une colline. A la porte de cette demeure, un vieillard à cheveux blancs , au visage pâle , aux yeux flamboyants , vêtu de peaux de bêtes sauvages et appuyé sur un bâton, accueille le chasseur avec un sourire plein de tristesse. Le jeune homme commence son histoire.
— Silence! lui dit le vieillard; je t'attendais et je me suis levé pour te souhaiter la bienvenue. Celle que tu cherches s'est reposée ici un instant, puis elle est repartie. Entre chez moi.
Quand le chasseur eut mangé et dormi, son hôte le mena hors de la cabane et lui dit :
— Vois ce golfe et la plaine que baignent ces eaux, c'est la patrie des âmes. Tu es sur ses limites, et ma demeure en est l'entrée. Dépose ton paquet et ton carquois, laisse ici ton corps et ton chien... et passe dans le royaume des esprits.
Le chasseur bondit en avant comme s'il eût possédé les ailes d'un oiseau. Forêts, lacs, montagnes, rien n'est changé; mais il les voit avec d'autres yeux, et ressent une impression étrange. La nature semble devenue lumineuse, on dirait qu'elle parle. L'air est plus doux, le ciel plus brillant, l'herbe plus verte qu'ils ne l'avaient jamais été aux yeux d'un simple mortel. Les oiseaux perchés dans les arbres lui adressent leurs chansons et les animaux passent près de lui en jouant. Nulle créature ne le redoute, car on ne peut répandre le sang dans le pays des esprits. Il s'avance sans effort, glissant plutôt qu'il ne marche, traversant rocher et arbre avec autant de facilité qu'un être matériel traverse une colonne de vapeur ou un nuage de fumée. Enfin voici un lac étincelant au milieu duquel apparaît une île ravissante. Un canot de pierre blanche $e balance au bord du lac, avec des avirons disposés pour le départ. Il saute dans le canot, s'éloigne de la rive; il a vaguement conscience, comme dans un rêve, d'une autre barque près de lui, où se tient sa fiancée, aussi pâle et aussi belle que le jour où il l'a vue pour la dernière fois. Il part; elle part; et les rames du bateau de la fiancée s'accordent avec les siennes, comme deux notes à l'unisson. Une joie paisible remplit l'âme du chasseur à mesure qu'il approche de l'Ile Bénie. Cependant, lorsqu'il dirige ses regards vers la terre, il commence à trembler pour sa bien-aimée ; devant lui se brise avec colère une grande ligne blanche qui annonce des récifs; et dans les profondeurs des eaux limpides il peut distinguer les corps d'hommes prêts à périr et les ossements de milliers de victimes. Ses muscles n'avaient rien perdu de leur force et il conservait son courageux sang-froid; il ne redoutait aucun péril pour lui-même; mais son cœur volait au-devant de sa compagne, exposée à la colère des flots dans cette barque étincelante. Néanmoins lorsqu'ils s'aventurèrent bravement parmi les brisants, leur barque les franchit comme si elle eût vogué dans l'air. Autour d'eux il y avait beaucoup de canots, qui transportaient tous une âme. Quelques-uns couraient de grands dangers; d'autres étaient déjà naufragés et perdus. Les barques chargées de l'âme d'un enfant glissaient sur l'onde avec la légèreté de l'oiseau. Celles
qui contenaient des jeunes gens ou des jeunes filles rencontraient des rafales et des vagues formidables. Les vieillards essuyaient le choc d'un ouragan ou d'une tempête, chacun était traité selon ses œuvres, car le calme ou l'orage résidait non pas dans l'esprit du lac, mais dans l'àme des passagers. Gagnant doucement la rive, le chasseur et sa fiancée abordèrent dans l'Ile Bénie. Quel changement! Ce n'était plus ce monde sombre et froid où le chasseur avait vécu. Pas une seule tombe. Aucun cri de guerre. Nulle tourmente ne troublait l'atmosphère, nul brouillard ne cachait le soleil. La glace était inconnue dans cette contrée fortunée. On n'y répandait jamais le sang; on n'y ressentait ni la faim ni la soif; l'air qu'on y respirait servait à la fois de nourriture et de boisson. La marche ne fatiguait point; les pieds et la tête ne souffraient d'aucune douleur. Le chasseur eût volontiers continué à rester auprès de sa fiancée dans le pays des âmes; mais un grand esprit, le maître de la vie, vint trouver le jeune homme et lui dit, d'une voix aussi douce que la brise la plus caressante :
« Retourne au pays d'où tu viens; ton heure n'a pas encore sonné. Regagne ta tribu, sois homme; ta vie terminée, tu viendras retrouver l'àme que tu aimes. Ta fiancée est admise; elle restera toujours jeune, toujours belle, aussi heureuse qu'au jour où elle a quitté, à mon appel, la terre des neiges. »
La voix se tait, le jeune chasseur se réveille et voit à ses pieds la terre soulevée par les restes de sa fiancée ; la neige blanchissait les arbres et une douleur muette pesait sur son cœur. C'était un rêve.
Le Peau-Rouge croit à un dieu, ou plutôt à plusieurs dieux; il croit à une vie future que doivent partager son cheval, son faucon et son chien. Il reconnaît un bon esprit et un mauvais esprit, égaux en force, auxquels sont soumis une multitude d'esprits, — : du rocher, de l'arbre, du nuage, de la rivière, de la glace; esprits du soleil, des étoiles et du vent. Le Cheyenne et le Pawnie voient dans leurs plaines, dans leurs montagnes, dans leurs criques et leurs forêts, dans leurs lacs et leurs cieux, des essaims d'êtres intermédiaires et rayonnants. Le berger grec peuplait ainsi les solitudes de F Hy mette et de l'Arcadie de
o2 LA. NOUVELLE AMERIQUE
nymphes, de faunes et de sylvains. L'Indien ne sait pas construire de temple. Il a son Dieu dans l'orage, dans l'arbre, dans la fleur, dans le rayon de soleil, dans le faucon, la truite et le castor. Sa seule religion est celle de la nature, son seul culte une sorte de magie. Il croit aux sorcières et aux magiciens, qu'il imagine capables de ravaler les hommes au rang des bètes et d'élever les bêtes au rang des hommes. Le sommeil n'est pour lui qu'un autre aspect de sa vie; pour lui, le rêve est un acte de la vie réelle. Il se figure l'espace peuplé de dieux et d'esprits, qui se tiennent à ses côtés lorsqu'il chasse ou combat, qui entendent sa prière et peuvent lui faire connaître leur présence et leur volonté par des signes et des bruits.
C'est de l'indigène américain que nous viennent les esprits frappeurs et les tables tournantes ; et quand il s'agit d'exécuter ces sorcelleries dont l'Europe se préoccupe, l'Indien laisse bien loin derrière lui les Home et les Davenport.
Ses rites religieux sont peu nombreux et cabalistiques. Par exemple, il chante pour guérir les malades et offrir de la nourriture aux morts; il attache une amulette à son oreille, à son nez et autour de son poignet, afin de se garantir contre les mauvais esprits. D'ordinaire, cette amulette est un coquillage provenant de l'Océan. Il n'a pas de prêtre, dans le sens européen du moins; mais il se soumet avec une déférence abjecte à son prophète (jossakiedj et à son devin, en ce qui concerne le corps comme en ce qui concerne l'àme. Ce prophète est aussi son médecin ; la maladie, aux yeux de l'Indien, étant une affection à la fois spirituelle et physique, il faut pour la vaincre un personnage qui ait le pouvoir d'expulser le péché et la mort. Brigham Young remplit à l'une des extrémités du lac Salé à peu près les mêmes fonctions dont le devin Shoshonee s'acquitte à l'extrémité opposée.
Les Peaux-Rouges n'ont pas de lois fixes. Leur gouvernement est patriarcal, le pouvoir étant en grande partie exercé, comme chez toutes les hordes sauvages, par les vieillards de la tribu, sauf en temps de guerre ; alors ce sont les plus braves et les plus rusés qui prennent en main les rênes. Le système des votes secrets ou publics leur est inconnu; lorsqu'ils ont à
choisir un chef, ils annoncent leur préférence en acclamant le plus digne. Ils n'ont pas la moindre idée de l'utilité et de ia puissance du travail; et ce n'est que bien à contre-cœur que les plus intelligents d'entre eux consentent à exercer un métier. Ils savent qu'ils ont toujours été une tribu sauvage, une race de chasseurs et de guerriers, seigneurs de la flèche et de la massue ; et ils sont trop orgueilleux pour entreprendre aucune besogne, pour accepter un rôle qui ne convient qu'aux femmes et aux poltrons. Si la faim ne les obligeait pas à chasser, ils se contenteraient de s'enivrer et de se battre. Pour ce qui est de l'accomplissement de ces deux derniers devoirs, les Creeks et les Dakotas rendraient des points aux rowdies les plus distingués de Denver, de Leavenworth et de New-York.
Je ne saurais affirmer que leurs mœurs domestiques soient nobles ou aimables. Un brave des prairies, monté sur un robuste poney, avec un rifle accroché à sa selle, une couverture attachée derrière lui, orné de perles et d'aiguillettes, tandis que sa femme chemine lourdement à ses côtés, un enfant sur le dos, les mains encombrées de provisions ; tel fut un des premiers échantillons qui me donna l'idée de cette vie chevaleresque des Indiens. Une troupe de guerriers Utes se précipitant à travers les rues de Denver, faisant irruption dans les boutiques et se teignant le visage, sans s'occuper de leurs épouses et de leurs babies qui pataugent derrière eux dans la boue, chargés de choux, de peaux de buffles et d'autres denrées hétéroclites, me fournit un second échantillon de ces mœurs peu recommandables. Une troisième fois, je fus édifié par le spectacle d'une foule de Pawnies paresseux et insolents, qui fumaient et s'enivraient sur la ligne du chemin de fer du Pacifique, où travaillaient, en qualité de terrassiers, les femmes de ces braves. Mes héros les avaient louées à raison de cinquante cents par jour, plus une ration de maïs et de viande crue. Frappé par des exemples de ce genre, je commençai à penser que le noble Indien n'est pas un aussi parfait gentleman que pourrait le supposer un lecteur convaincu du Dernier des Moliicans.
— Pourquoi ces gaillards-là ne travaillent-ils pas eux mêmes, au lieu de flâner dans les magasins d'épiceries et dans
les buvettes, tandis que leurs femmes creusent des tranchées et transportent de lourdes charges de bois?
Un citoyen d'Omaha, qui se tenait près de moi, me répondit en souriant :
— Comment donc! Ne voyez-vous pas que ce sont des gentilshommes et des guerriers? Le travail les avilirait.
Chez les Sioux, les Pawnies et les Cheyennes, la femme (bien qu'elle jouisse d'une certaine autorité dans le wigwam et d'une liberté de parole très-peu certaine dans le conseil, lorsqu'elle est reconnue femme de tête) n'est pas, sous beaucoup de rapports et en thèse générale, mieux traitée qu'une esclave. Les quelques droits qu'on lui reconnaît, elle les exerce plutôt comme membre de la tribu que comme mère ou comme épouse. Son mari l'a probablement achetée moyennant une couverture, une vieille carabine ou un petit tonneau de whisky; il dépend de lui, selon son humeur ou sa tendresse, de la traiter comme une dame ou comme un chien. Il a le droit de la vendre, il a le droit de la donner. L'infériorité de l'épouse indienne vis-à-vis du chasseur est celle du cheval vis-à-vis de son maître. Elle fait partie du mobilier de l'homme, d'un nombreux mobilier, car le Peau-Rouge est polygame et entretient un harem. Toute la besogne intérieure du ménage, tous les travaux du dehors reposent sur elle. Elle plante les pieux qui doivent soutenir le wigwam, va puiser de l'eau à la source, rapporte du bois de la forêt, arrache du sol les racines comestibles, recueille les glands, fait la cuisine, confectionne les vêtements, sèche les chevelures scalpées, répare latente, porte les enfants durant la marche. Et pour compenser les mille labeurs qui lui sont imposés, elle possède à peine un privilège comme femme ou comme épouse. Son maître la chassera pour la faute la plus légère. On peut lui enlever l'enfant qu'elle porte au sein. Sa pudeur n'est pas toujours respectée, et son mari, qui la châtie avec férocité pour le moindre caprice, va la contraindre à des actes d'immoralité qui dégradent la femme non-seulement à ses propres yeux, mais aux yeux de ses complices. Si elle est adultère sans la permission du mari, celui-ci a le droit de lui fendre le nez; mais il la vendra au premier hôte de passage, si telle est sa fantaisie.
Elle n'a qu'un rôle, obéir; sa beauté, ses services, tout en elle appartient au maître ; et dans la liberté de la vie sauvage rien n'est plus commun que de voir un Comanche offrir sa femme au voyageur.
La femme indienne est telle que doit la faire une telle situation. Si son maître est cruel, elle est féroce; s'il est malpropre, elle est révoltante ; s'il mène une vie déréglée, .elle est éhontée. Quand il y a une tâche ignoble ou monstrueuse à accomplir, on la donne aux squaws. S'il y a un ennemi à torturer, on le livre aux femmes. Un brave pourrait tuer son prisonnier d'un seul coup; ce sont les démons qui se sont incarnés sous la forme des femmes, que l'on charge d'infliger les supplices les plus douloureux et les plus lents, qui consistent à enlever la peau par lambeaux, à arracher les ongles, à briser les articulations des doigts, à brûler les pieds, à faire jaillir les yeux de leurs orbites.
Tous ceux qui ont combattu les Indiens à Sand-Creek, et auxquels j'ai parlé, déclarent que les squaws se battent avec plus de fureur encore que les hommes ; et toute femme de racer blanche, qui a subi le double malheur de tomber entre les mains de ces sauvages et de survivre pour raconter l'histoire de son déshonneur, affirme (à ce que l'on m'assure) que l'iniquité et la cruauté de la femme sauvage sont mille fois plus redoutables que celles de l'homme. Le récit de la captivité d'une femme blanche, parmi les Sioux et les Arappahoes, est un sujet que l'on ne devrait jamais traiter. Le Colorado contient peut-être aujourd'hui une cinquantaine ou une centaine de femmes qui ont subi dans leur vie la honte d'un pareil épisode. Si vous avez le malheur de parler du Cheyenne autrement que comme d'un chien enragé qu'il faut tuer sur place, vous entendrez autour de vous les voix menaçantes du père, du fils et du fiancé; vous verrez flamboyer tous les regards; rien n'est plus dangereux pour l'étranger que de vouloir prononcer une parole d'excuse en faveur de la race sauvage.
En dépit de leurs nombreux défauts, les Indiens ont quelques vertus et beaucoup de capacité. Ils sont braves. En général ils sont chastes. Peu de peuples montrent autant de patience,
et aucune nation n'endure la douleur avec le même stoïcisme. Ils témoignent de l'affection à leurs enfants et conservent à leurs femmes une fidélité passable. Leur respect pour la vieillesse, la sagesse et la valeur tient du sentiment religieux et égale presque la vénération qu'ils témoignent au Grand-Esprit. En temps de guerre et contre un ennemi ils se croient tout permis; mais on peut rarement leur reprocher ce grand vice des races primitives, le Mensonge.