L INDIEN PEAU-ROUGE
Pour nous qui avons lu les romans de Fenimore Cooper et les poèmes de Longfellow, l'Indien est devenu un personnage de théâtre et de fantaisie. Nous le voyons, non comme une réalité, une force et un être humain de chair et d'os, comme nousmêmes, mais idéal et transformé ; figure nécessaire au paysage, tantôt partant pour le combat enluminé d'ocre et de vermillon, tantôt prêtant l'oreille à la voix du tonnerre dans le nuage, assis sous l'arbre du conseil, puis disparaissant sous l'ombre épaisse des chênes , ou veillant le sommeil de la jeune Minnehaha, ou brandissant le couteau à scalper, ou commençant la danse guerrière. C'est moins une réalité qu'un rêve, tant nos coutumes nous éloignent de lui, tant il nous est difficile ou impossible de le dégager du brouillard poétique et de la vapeur théâtrale qui l'enveloppe.
Les citoyens des États-Unis sont mieux édifiés que nous à cet égard ; ils le fréquentent, commercent avec lui et entretiennent avec cet ennemi naturel toutes les relations sociales. Le sol américain était à lui, et c'est un droit que personne ne veut lui disputer. Il a une pensée personnelle, ce qui le place au-dessus delà race noire.- Il a ses traditions, ses industries, sa politique. Moins souple et moins malléable que le noir, il a plus d'idées et se fait respecter davantage,
Toutes les fois qu'une race vient s'établir en conquérante dans un pays, elle y rencontre un génie local, traditionnel, invincible, qui réagit sur les conquérants eux-mêmes. L'homme est une force électrique et double, qui reçoit l'impulsion et qui la rend ; le faible, môme vaincu, exerce une influence sur le vainqueur.
Le nombre fait la force ; et quand la race supérieure a le désavantage du nombre, elle retombe en quelque sorte au niveau de ses adversaires, en dépit de l'excellence. primitive de ses qualités physiques ou morales. C'est ainsi que le Romain adopta, lorsqu'il eut conquis la Grèce, non-seulement l'art, la langue, la religion du pays, mais jusqu'à la patrie du vaincu.
Au bout de trois générations, ceux qui avaient suivi Strongbow se montrèrent plus Irlandais que les Celtes. Les soldats du duc Rollon devinrent aussi doux que les Siciliens. Les Tartares Mandchoux se transformèrent en Chinois.
Il en fut à peu près de même quand on employa le fer et le feu pour détruire les populations primitives. Le Seigneur commande aux Israélites d'égorger sans pitié Hettéens, Amorrhéens, Chananéens, Phéréséens, Jébuséens.
On obéit; mais les coutumes et les idées de ces païens restent enracinées dans le sol, et plusieurs générations du peuple élu tombent dans le péché en courant après les faux dieux de leurs victimes. Dagon,Moloch,Astaroth enlèvent desâmesàJehovah; les arts de Tyr et de Sidon pénètrent ceux que l'épée de Jabin n'avait pu chasser du pays.
Ces exemples donnés par la Bible ont été suivis en Amérique. Les premiers colons américains ont chassé devant eux tous les Peaux-Rouges qu'ils rencontraient sur les bords de l'Atlantique.
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Et ces malheureux, à demi exterminés, poursuivis le fer et le feu dans les reins, des Alleghanis à YOMo, puis au Mississipi ; et enfin, acculés aujourd'hui aux montagnes Rocheuses, ont cependant laissé dans les mœurs, dans la science, dans la politique du nouveau peuple des traces vivantes de leur existence ; on trouve ces traces chez les polygames mormons comme chez les spiritistes de Boston. Un peuple, ainsi qu'un homme, s'assimile ce qu'il absorbe. Nos aliments font de nous ce que nous sommes ; et l'homme blanc ne s'assimile la race indienne que pour subir lui-même une réaction dont la puissance se proportionne au degré de résistance opposé par l'élément conquis. La race rouge est dure et difficile à détruire. Celles des tribus qui ont reçu le choc de l'anglo-saxonisme, et qui ont survécu, ont été douées par là même d'un surcroît d'énergie, capable d'exercer aujourd'hui même son influence sur les blancs.
L'Anglo-Saxon possède une force d'action considérable; mais le Dacota et le Cheyenne sont des matières réfractaires sur lesquelles les dents les plus acérées ont de la peine à mordre. Rabelais aurait pu dire que les Peaux-Rouges sont dévorés, mais que l'élaboration nécessaire n'est pas accomplie, et qu'à certains symptômes on peut reconnaître une digestion douloureuse. La fibre indienne est coriace et l'Anglo-Saxon s'en ressent:
Oserait-on même affirmer que l'action des blancs sur les Peaux-Rouges ait été plus marquée que celle des Peaux-Rouges sur les blancs? Visitez ces prairies de l'Ouest, où les deux races sont aujourd'hui confondues, vous verrez que chacune d'elles a emprunté les vices de l'autre. L'Indien est devenu plus débauché que son frère au visage pâle, et celui-ci n'a pu qu'égaler son frère sauvage en ruse et en férocité. Si l'un a reçu de l'autre des leçons d'ivrognerie, ce dernier, à l'instar de son frère, s'est entouré de servantes et de squaws. Presque tous les vieux trappers et bouviers qui ont vécu avec les Indiens sont polygames. Jem Baker, de Clearcreek, a deux femmes ; Mageary, de la Platte du Sud, en a trois; Bent, de Smoky-Hill, passe pour en avoir épousé six. Un chef indien disait au colonel Marey : « Première chose pour VYengee (Yankie), avoir leaucoup femmes. »
Si Petit-Ours s'enivre comme un frapper et assomme sa compagne, Jean Smith scalpe les gens aussi bien qu'un Indien, et s'en fait gloire. Jack Dunkier, de Central- City, scalpa cinq Sioux en présence d'un ami. Un beau jour on le vit arriver à Denver portant une cuisse d'Indien à sa selle. Le drôle prétendait n'avoir pas eu d'autre nourriture pendant deux jours. On n'en croyait pas un mot; mais quel symptôme qu'une fanfaronnade de ce genre ! Tel autre s'est vanté publiquement (comme pourrait le faire un Pawnie) d'avoir grillé et mangé des côtelettes humaines.
Le blanc, en fait de crimes indiens, a bientôt achevé son apprentissage. Un jour un volontaire de Sand-Creek rentre à Denver, portant au bout d'un bâton le cœur d'une Indienne; après avoir tué sa victime d'un coup de feu, il lui avait ouvert la poitrine pour lui arracher le cœur ! Personne ne le blâma. Son trophée fut salué dans les rues de la ville par les acclamations de quelques drôles. Je dois rendre à la population blanche cette justice, qu'elle ne vit plus de très-bon œil ce personnage sanglant et que les mauvaises plaisanteries dont on l'accabla (sans d'ailleurs le punir autrement), les sarcasmes et les allusions nombreuses à son exploit, le poursuivant dans les tavernes, les maisons de jeu et les tabagies de la ville, le forcèrent à la quitter. Chez les Peaux-Rouges ce modèle de crime eût élevé le guerrier au rang des premiers chefs. Ici le succès fut médiocre.
J'avoue qu'une action commise presque sous mes yeux par les faces pâles me révolta plus encore que cette férocité du cannibale de Sand-Creek.
Le gouvernement avait envoyé dans ces parages une troupe à laquelle un trappeur servait de guide. Celui-ci indiqua aux hommes le tombeau d'un chef indien. Aussitôt nos drôles se jetèrent sur le tumulus, dispersèrent à coups de pied les ossements du guerrier, ramassèrent son arc, ses flèches, une cuiller en corne de buffle (un officier au service des États-Unis m'a donné cette cuiller comme souvenir!), les perles, les ornements divers, et les lambeaux d'une robe de peau de buffle, dans laquelle on avait enseveli le héros.
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L'Yankie a emprunté aux Indiens, avec beaucoup de leurs vices, quelques-unes de leurs simples vertus — leur hospitalité, leur respect profond pour la parole donnée, leur souverain mépris pour la souffrance et la mort.
Les Peaux-Rouges ont appris à l'univers à fumer l'herbe indienne. Ont-ils reçu des visages pâles un seul bienfait qui soit comparable à ce don fait par le sauvage à l'homme civilisé ?
Ce n'est pas une figure de rhétorique d'affirmer qu'à travers de l'Amérique blanche, l'influence rouge s'est fait sentir très-vivement, dans la sphère des institutions aussi bien que dans celle de la pensée.
La confédération des Cinq-Nations fut le modèle qu'adoptèrent les blancs lorsqu'ils organisèrent la confédération des Treize-Colonies; — cette remarque s'applique non-seulement au principe fondamental de leur union, mais à ses détails les plus originaux. Les Iroquoi s avaient inventé la théorie du droit des Etats, que les colons leur empruntèrent. Cette théorie indéfinissable et dangereuse, impliquant le droit d'agir isolément et, au besoin, de 'se retirer de l'Union, devait susciter mille querelles et aboutir à la guerre civile.
Ces mêmes Iroquois avaient aussi adopté la théorie qui consiste à étendre la puissance et le territoire d'un pays, non en reculant les limites des États déjà entrés dans la confédération, mais en y admettant des tribus ou des nations nouvelles. C'est là un principe d'accroissement politique que les blancs leur ont également emprunté. Grâce à ces deux principes, les Cinq- Nations étaient devenues les Huit-Nations; et les Treize-Colonies, suivant la même voie et achevant l'œuvre, se sont développées au point de former une union de quarante-six États ou Territoires :
Dans la conférence de 1774, lorsque les commissaires de la Pensylvanie, du Maryland et de la Virginie allèrent consulter les sachems Iroquois à Lancastre, le grand chef Casannatego leur adressa la parole dans des termes dont aurait pu se servir un orateur grec de la ligue Achéenne :
« Nos sages pères, dit-il, ont établi l'union et l'amitié entre les cinq nations. Cette union nous a rendus redoutables. Elle nous
a donné une grande force et une grande autorité auprès des nations voisines. En suivant la même méthode, vous verrez sans cesse augmenter vos ressources et votre puissance. Donc, je vous conseille, quoiqu'il vous arrive, de ne jamais vous armer les uns contre les autres. »
Des rapports officiels, adressés au Congrès par le bureau indien, reconnaissent que la confédération iroquoise a été le vrai germe politique des États-Unis.
Les hommes des Cinq-Nations avaient sur la liberté politique et individuelle des notions fort élevées. Tout homme était l'égal de l'homme. Le sachem, lors même qu'il appartenait à une famille privilégiée, n'exerçait ses fonctions qu'en vertu d'une élection. Ils ne reconnaissaient aucun rang héréditaire, et ne décernaient d'autres titres que ceux qui servaient à désigner un emploi, tels que : guerrier, conseiller, devin. Ils déclaraient que les Iroquois, aussi bien que leurs alliés, naissaient libres et égaux; que nul d'entre eux, par conséquent, ne pouvait être réduit en esclavage. De fait, ils s'opposèrent à l'esclavage sous toutes ses formes. Leurs prisonniers de guerre étaient mis à mort ou naturalisés et adoptés par la tribu. Le sentiment de la liberté parlait même si haut chez les confédérés des Cinq-Nations, que l'on ne trouvait pas un esclave dans les régions où chassaient ces Pe^aux-Rouges, à l'époque même où l'on achetait et vendait des nègres dans les rues de Boston, de Philadelphie et de New- York. Ils avaient déclaré le sol libre comme eux-mêmes; ce ne fut que plus tard que les Cherokees, Choktaws, et Chickasaws, tribus inférieures, apprirent des blancs à dérober ou à acheter le nègre, pour le tenir ensuite en servage, comme une mule ou un chien.
Parmi beaucoup de tribus indiennes (moins rarement toutefois dans les provinces sauvages de l'ouest que chez les Delawares, les Mohicans et les Sénécas), les femmes jouissent d'une autorité singulière, non-seulement dans le wigwam, où elles occupent les sièges d'honneur, mais dans les lieux publics et dans la vie politique; elles ont même le droit de se réunir et de discuter la question de paix et de guerre. Les braves des tribus les plus civilisées mettent leur orgueil à témoigner à leurs
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squaws un respect dont la mesure dépasse nos simples courtoisies de citadins et que Ton pourrait souvent, faute d'une meilleure épithète, qualifier de chevaleresque. C'est là un noble sentiment de compassion que le fort témoigne au faible, en tant que faible. Le guerrier s'adoucit en se penchant vers la ménagère. Les sociétés civilisées, qui protègent les droits de chacun et assujettissent le caprice individuel à la loi écrite, n'ont pas besoin de ce relief chevaleresque, qui, chez le sauvage et le demi-sauvage, chez le Sénéca indien et l'Anézi arabe, brille d'une si touchante et si poétique beauté.
Qui peut douter que les idées des Indiens sur la sorcellerie, la polygamie, la pluralité des dieux, la migration des âmes, la présence des esprits et les récompenses qui nous attendent dans un autre monde, n'aient laissé une impression profonde sur le caractère populaire des Américains et n'influent aujourd'hui d'une façon favorable ou défavorable sur le cours de leurs opinions religieuses?
Leur système de division en tribus est. ce qui frappe le plus l'observateur après leur vermillon de guerre et leur coiffure de plumes. C'est un système oriental que l'on retrouve en Médie et aux Indes, en Arabie et en Scythie, chez toutes les nations nomades et pastorales. Dès qu'un peuple fait un pas pour passer de la vie sauvage à la vie civilisée, il commence par se diviser en tribus, qui ont pour point de départ une famille ou un clan. A Sparte on voyait trois de ces tribus mères, à Athènes quatre, en Palestine douze et à Rome trois; dans chacun de ces pays, une tribu semble avoir revendiqué une sorte de supériorité dominatrice : l'Hylléen à Sparte, l'Eupatride à Athènes, la maison de Juda, les Ramnès à Rome. Parmi les nombreuses tribus de la race rouge, aucune ne se prétend souveraine ; le Cheyenne se croit l'égal du Sioux, le Mohican du Sénéca; chaque nation forme un corps distinct, et toute,, la politique de la race consiste à maintenir l'indépendance de chaque tribu.
C'est évidemment la source du droit des Etats, revendiqué récemment avec tant de zèle et de violence.