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CHAPITRE VIII

Les Cheyennes et leurs alliés parcourent, en bandes de quinze à quarante hommes, bien armés et bien montés, la route que nous suivons ; ils pillent les stations, menaçant du fer et du feu les postillons et les gens des postes. Une guerre avec les Peaux-Rouges n'arrive jamais à l'improviste ; il faut décider beaucoup de tribus et de nations à y prendre part, ce qui exige un grand va-et-vient, une énorme consommation de tabac et d'interminables discours. Quand un Peau-Rouge désire la guerre, il faut d'abord qu'il inspire à son chef et à sa tribu le courage de l'entreprendre ; puis monter à cheval et faire une tournée chez les tribus environnantes, qu'il cajole, harangue et agite jusqu'à ce que le sang des jeunes braves bouillonne dans leurs veines. Il y a des réunions à convoquer chez les alliés, des avis à comparer, une résolution à formuler. Si ces espèces de parlements, où les guerriers les plus âgés et les plus timides jouent le principal rôle, traînent en longueur, quelques-uns des jeunes héros pénètrent sur le sol ennemi où ils provoquent une vive irritation en pillant un rancho, en dérobant des mules et en enlevant des femmes, dès que l'occasion se présente. Ils savent

que les blancs prendront les armes, que deux ou trois Indiens seront probablement tués; il est presque certain alors que les nations qui auront souffert dans la lutte demanderont et exigeront vengeance.

En général les blancs, étant peu nombreux et ne pouvant compter sur l'appui de leur gouvernement, se résignent à ces attaques des Indiens, à moins qu'on n'ait massacré les leurs ou enlevé des femmes. Lorsqu'il ne s'agit pas de crimes de ce genre, les visages pâles trouvent qu'il en coûte moins de nourrir le Peau-Rouge que de le combattre. Un blanc n'osera pas tirer sur une troupe de Comanches, quand même il serait parfaitement sûr qu'il a affaire à des ennemis qui veulent le massacrer. S'il tue un Indien, on le poursuivra comme assassin. Le Peau- Rouge a donc le privilège de choisir l'heure et le lieu de l'attaque et l'immense avantage de tirer le premier, à sa convenance. Ce n'est qu'après avoir vu tomber un des leurs que les blancs croient pouvoir riposter à un coup de feu sans risquer d'être pendus. Aussi, lorsque des bandes d'Indiens envahissent dans les plaines un rancho ou une station solitaire, leurs ennemis sont-ils obligés de tuer le veau gras ; — d'étaler leurs provisions de lard, de viande, de langues de buffle fumées, de haricots et de conserves ; il faut mettre toutes les casseroles sur le feu pour nourrir les chenapans qui vont assassiner le blanc; il lui faut sacrifier jusqu'à sa dernière livre de viande, jusqu'à sa dernière croûte de pain , trop heureux si les visiteurs regagnent les prairies sans emporter femmes et chevelures. Naturellement, on rencontre peu de femmes dans ces dangereux parages; je ne pense pas qu'il y en ait plus d'une douzaine entre Wamego et Denver.

Or les petites bandes de Cheyennes et d'Arappahoes qui nous menacent viennent du grand camp des Six-Nations, établi près du fort Ellsworth, sous les ordres de Nez Romain. Elles sont chargées de tàter le terrain et de remplir le rôle de provocateurs ; elles nous précèdent à peu de distance, insultant les blancs et volant toutes les provisions le long de la route. Après avoir dépassé le fort Riley, nous découvrons à chaque station les traces de leur présence et de leurs déprédations.

Néanmoins, le Peau-Rouge ne se laisse apercevoir que lorsqu'il a de bonnes intentions et veut mendier quelque chose. Au moment où nous franchissons une des longues crêtes basses de Smoky-Hill, nous découvrons une troupe de Cheyennes qui cheminent sur une hauteur voisine; ils sont à cheval et mènent en laisse des chevaux de rechange. Comme nous voyons briller leurs rifles, nous savons qu'ils sont bien armés. Chaque Peau- Rouge a un revolver à lui ; quelques-uns ont deux ou trois de ces pistolets passés dans la ceinture; presque tous possèdent un fusil que les cavaliers portent en travers de leur selle. Ceux que nous apercevons semblent se proposer de nous barrer le chemin. Je m'adresse au cocher, à côté duquel je me suis installé sur le siège :

— Quels sont donc ces Indiens ?

— Ma foi, répond-il de ce ton délibéré commun aux gens de l'Ouest, je me figure que ce sont de fichues mauvaises pratiques. Puis il ajoute, après s'être donné le temps de réfléchir : — « J'ai idée qu'il n'y a pas moyen de deviner ce qu'ils veulent ; s'ils ne songeaient pas à nous massacrer, ils s'approcheraient pour mendier ; si c'étaient tout simplement des voleurs, ils se cacheraient au fond de la crique, de façon à ne pas être vus ; j'ai idée que ces gaillards se sont engagés sur le sentier de la guerre. »

Les voilà qui se rassemblent — nous pouvons les compter; ils ne sont que cinq et conduisent quatre chevaux en laisse, outre ceux qu'ils montent. Cinq Indiens ne s'aviseront jamais d'attaquer la malle, qui peut contenir une douzaine de voyageurs armés de fusils. Ceux-là y songent d'autant moins que nos stores restent baissés et qu'ils ne sauraient, de leur poste d'observation, vérifier le nombre des passagers. Dans la tactique indienne ri s'agit d'abord de reconnaître quelles sont les forces de l'ennemi, car ces guerriers s'enorgueillissent encore plus de leurs succès que de leur valeur. Fertiles en stratagèmes, ils redoutent les embuscades, et osent rarement affronter un ennemi, lorsque l'obscurité ou une autre cause les empêchent de calculer toutes les chances de la partie.

La prudence des Peaux-Rouges nous est fort utile en ce mo-

ment. En présence de ces terribles Cheyennes, nous tirons de notre mieux les rideaux, de sorte que nos adversaires, qui voient deux personnes sur le siège — le cocher et moi — ne devinent pas combien de porteurs de revolvers les guettent de l'intérieur. Ils savent qu'en général un passager ne s'expose guère à la chaleur suffocante de ces régions, sans que la malle soit complète. Ce n'est pas exact, quant à nous, puisque les places sont occupées par des sacs de dépêches; mais les Cheyennes et les Comanches ignorent notre situation. Cinq Peaux-Rouges attaqueront volontiers un seul homme ou même deux hommes; sous la condition que ceux-ci ne seront pas mieux armés, et que les sauvages auront le privilège de tirer les premiers. Ce fut donc sans surprise, mais avec une vive satisfaction, que nous les vîmes se mettre à la file les uns des autres, après avoir tenu conseil, et suivre la crête dans une direction qui, à chaque pas, les éloignait davantage de nous.

En arrivant à la station suivante, nous apprenons que cette même bande de Cheyennes, avec leurs chevaux supplémentaires (qu'ils ont sans doute volés à quelque convoi), nous y ont précédés. Ils ont parlé avec insolence, en maîtres, sans mâcher les mots et sans ménager les menaces. Us se sont adjugé toutes les provisions : — la viande de cerf desséchée, la langue de buffle, le lard, les conserves de fruits; ils ont forcé les domestiques à leur faire du café, à leur apporter de l'eau fraîche, à ferrer les chevaux, puis ils sont partis en déclarant à l'hôte qu'il fallait supprimer la diligence , faire tout disparaître et brûler la station.

Après avoir bu un peu d'eau saumâtre, corrigée par quelques gouttes de cognac, dont nous nous étions, fort heureusement, approvisionnés à New-York, nous quittons la station sur la piste de ces braves aux allures menaçantes. Nous franchissons au galop des ravins, où, au dire du conducteur, l'ennemi doit se tenir aux aguets ; nous passons devant plus d'un tumulus, sous lequel les crânes sans chevelure des blancs, qui ont péri dans les récentes rencontres , ont à peine eu le' temps de refroidir. La longue ligne verte de la Colline Fumante s'étend à notre gauche, à moins d'un demi mille du chemin que

nous parcourons, et qu'il nous faudra suivre, jour et nuit, pendant trente -six ou quarante-huit heures, le long de la rivière Smoky. Arrivés à Low-Creek, nous trouvons les hommes de cette station en proie à une grande terreur, bien que le fort Ellsworth ne soit qu'à quelques milles de distance. Une bande de Cheyennes était venue, avait dévoré les provisions, emporté tous les objets à sa convenance et promis de revenir dans quinze jours, pour brûler la hutte et massacrer les habitants. Les gens de la station prétendent que les Indiens reviendront avant l'époque fixée par eux. Certains symptômes, invisibles pour nous, leur révèlent l'hostilité des Peaux-Rouges. Le forgeron est sorti dans la matinée , mais il a trouvé des indices si alarmants qu'il est rentré au bout d'une heure. Un fermier qui habite un rancho dans le voisinage, a rappelé son domestique et ses chevaux qui travaillaient dans la plaine. Tout le monde est sur le qui-vive, et prêt à combattre. Ils sont là cinq hommes contre quelques cinq mille Peaux-Rouges. Nous apprenons avec une certaine satisfaction, que sept soldats, appartenant au fort, sont à cheval devant nous à la recherche des Indiens et des buffles. On attèle les mules ; nous déchargeons et rechargeons nos revolvers, nous avalons quelques gorgées de mauvaise eau, puis nous allumons nos cigares, et nous remontons en voiture.

Au moment même où nous quittons la station, un cheval sans cavalier se précipite dans la cour, pantelant et couvert d'écume. On reconnaît immédiatement cette monture comme appartenant à l'un des soldats qui sont passés au point du jour. Le pauvre animal paraît avoir rencontré ou le buffle ou l'Indien. Bill, notre postillon, retient ses chevaux, ne sachant trop s'il doit se risquer et repartir; après un instant de réflexion, accompagné d'une contorsion de la mâchoire et d'un énergique froncement de sourcils, il allonge un grand coup de fouet à son attelage qui s'élance au grand galop à travers la plaine brûlante.

A un demi-mille de la station, un cheval agonisant est étendu à terre ; le postillon nous apprend que c'est celui d'un des soldats qui nous ont précédés. Il a une large blessure au flanc ; mais la rapidité de notre course ne nous permet pas de nous assurer s'il a été éventré d'un coup de corne ou d'un coup

de couteau d'un Indien. La selle et le harnachement ont été enlevés: par qui? c'est ce qu'il nous est impossible de savoir.

Le doigt posé sur la détente de nos revolvers, attentifs à tout ce qui se passe de près et de loin, l'œil au guet, nous continuons notre route.

A Chalk-Bluff, nous trouvons Kelly et Walden, les deux gardiens de la station, horriblement effrayés. Kelly, qui est Irlandais, fait la grimace en plaisantant sur le compte de cette « sale vermine » dont ils viennent de recevoir la visite ; mais Walden, Américain qui a servi pendant toute la guerre civile, fait peine à voir, tant il est pâle et abattu. Ils ne doutent pas des intentions hostiles des Cheyennes. Nous donnons un peu d'eau-de-vie à ces braves gens, nous les rassurons de notre mieux, et nous voilà bondissant à travers la plaine.

Je dois ajouter, à mon grand regret, que, trois semaines plus tard, ces deux hommes furent massacrés par les Cheyennes. Les Indiens envahirent la station, et, suivant leur habitude, demandèrent de la nourriture et du tabac. Kelly leur servit un repas qu'ils dévorèrent immédiatement. Comment ces pauvres gens furent-ils assez imprudents pour se livrer sans précautions aux sauvages? C'est ce que j'ignore. Toujours est-il que les Cheyennes les attaquèrent à l'improviste et tuèrent Kelly d'un coup de lance dans la poitrine, et Walden d'un coup de fusil dans le ventre. Kelly tomba raide mort et Walden survécut quelques heures à sa blessure. Il donna des détails sur cette attaque à un compatriote formant partie de l'escorte d'un convoi qui survint peu après l'événement.

La route est ouverte et complètement sans défense. Les deux forts Ellsworth et "VYallace, chacun avec une double garnison, mais très-faible, sont éloignés l'un de l'autre de deux cent vingt milles. A peine sont-elles en état de défendre leur poste, ce qui leur paraît suffisant. Pond-Creek se trouve à un mille du fort Wallace. C'est une habitation où vivent deux femmes, madame Bartholomew et sa fille. La veille, une bande de Cheyennes ayant envahi la station et dévoré toutes les provisions, avec menace de mettre le feu à la maison, la mère avait envoyé un

homme au fort, gardé par cent cinquante soldats et deux pièces de campagne, pour demander du secours.

Le lieutenant Bâtes, qui commande ce poste, répondit que, si elle avait besoin de protection pour elle et pour sa fille, il fallait qu'elles se réfugiassent dans le fort, — qu'il ne pouvait détacher un seul homme pour veiller à la sûreté de cette route, — celle-là même que nous suivons, ayant pour mission de défendre la malle du gouvernement !

La pauvre femme est en train d'envelopper quelques objets dans un mouchoir ; au moment où nous quittons la station, nous la voyons partir avec sa fille pour se rendre au fort.

A Big-Timber, un groupe d'arbres nous réjouit la vue. Les Peaux-Rouges viennent de quitter la station. Ils y ont passé trois jours, au nombre de vingt-huit guerriers, commandés par Petite-Couverture. Ils y ont mangé le lard de réserve, bu le café, et traité les pauvres gardiens de la station comme des rois traitent leurs esclaves. Le pays est à eux, disent-ils, et tout ce qu'on y apporte est à eux. Au moment de se retirer, ils ont compté les arbres, au nombre de cinquante-deux. « N'abattez pas ces arbres, ont-ils dit, nous aimons les voir rester debout dans cette crique. » Puis, montrant du doigt une meule de foin destiné aux mules, ils ont ajouté avec une sauvage ironie : « Coupez de l'herbe, coupez-en beaucoup, cela fera un grand feu ! » Avant de s'éloigner, le chef tourna bride et dit : « Dans quinze jours nous reviendrons; si vous êtes partis, bien ; si vous n'êtes pas partis... Ugli ! » Et il accompagna cette menace d'une épouvantable pantomime représentant le bondissement des flammes.

A Cheyenne-Wells, nous sommes témoins d'une autre scène domestique. Longtemps avant d'arriver à cette station, les postillons et le conducteur nous avaient parlé de Jack Dunbar, le gardien du relais, comme d'un démon enragé du Colorado, un de ces héros de Sand-Creek qui avaient fusillé White Antelope (l'Antilope Blanche). Nous espérions donc rencontrer sur notre route un homme qui n'eût pas peur des Peaux-Rouges ; en pénétrant dans la cour de la station, nous fûmes détrompés.

Dunbar a près de lui sa femme, et, comme les Indiens savent

parfaitement qu'il a pris part à l'exploit de Sand-Creek, il craint qu'elle ne devienne la première victime de la guerre qui est à la veille d'éclater. Sur la simple inspection de la feuille de route, il reconnaît que le chargement est complet, et que, faute de place, il a fallu laisser des voyageurs qui pourtant avaient payé des centaines de dollars. Ici, c'est une question de vie ou de mort pour une pauvre femme. Aussi le voyons-nous venir à nous, la casquette en main, pour nous supplier d'emmener sa femme en lieu de sûreté. Pour sa part, il est décidé à rester et à se défendre, lui et ses mules, jusqu'à la dernière extrémité. Quant à sa malheureuse compagne, elle ne peut pas l'aidera faire le coup de feu, et s'il est tué avant elle, les traitements qu'elle sera forcée de subir font frémir tout homme civilisé.

Comment refuser? Nouvelle installation des sacs de lettres, nouveau tassement de nos personnes ; et nous parvenons à produire un vide dans lequel notre héros introduit sa frêle et gracieuse moitié.

Un oreiller placé sous sa tête la protège contre les chocs et les cahots de la voiture ; ce qui n'empêche pas que, lorsque nous l'aidons à descendre, trente heures après, il nous est impossible de dire si elle est morte ou vivante.

Pendant la nuit, comme nous sommes plus vigoureusement trempés que notre compagne, nous allons nous dégourdir un peu et nous reposer sur l'impériale. Là nous respirons un air frais, et de temps en temps nous réchauffons nos jambes sous le cuir protecteur. C'est l'ardeur du jour qui tue le voyageur. Dès que le soleil commence à décliner vers l'ouest, l'air devient plus vif, il rafraîchit la peau et les poumons. Nous sentons comme une nouvelle source de vie qui jaillit et s'infiltre dans nos veines. Notre pouls bat plus vite, notre poitrine se dilate, et nos membres retrouvent leur vigueur. La solitude lugubre et sauvage de la prairie pénètre nos âmes; peu à peu les étoiles apparaissent au ciel, le croissant léger de la lune s'élève à l'horizon et baigne d'une tendre lumière les herbes qui ondulent comme un vaste océan. Telle est la souveraine et majestueuse beauté de la nature que nous sentons nos cœurs épris d'une universelle tendresse, et si quelque Sioux ou Co-

manche se présentait, à moins cependant que nous ne sentissions notre chevelure se détacher sous son couteau, nous serions capables de l'aimer et de le saluer comme un frère.

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