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CHAPITRE IX

Dans l'espace compris entre les grands lacs et le golfe du Mexique, il existe environ deux cents tribus et familles de Peaux-Rouges, ce sont: les Creeks, lesDakotas, lesMohicans, les Cheyennes, les Pawnies, les Shoshonies, les Cherokies, les Sioux, les Comanches, et autres peuplades de même race, qui présentent des différences plus ou moins marquées, tant intellectuelles que physiques. Ces tribus erraient autrefois sur les collines et dans les vallées, se teignaient d'ocre et de carmin pour aller en guerre et chassaient l'élan et le bison. Ce sont elles qui ont baptisé de noms longs et sonores un grand nombre de fleuves et d'États américains.

Quelle est la conduite à suivre à l'égard de ce peuple des forêts ? Cette question a constamment préoccupé les colons et les gouvernements, depuis le jour où le premier Saxon a foulé le sol du nouveau monde. Parfois, peut-être, quelque aventurier s'est laissé entraîner à les dompter par la carabine ou par l'ivresse, mais ses bons instincts et son éducation plus avancée l'ont bientôt amené à regretter cet usage de la poudre et du whisky, les deux anges exterminateurs de la civilisation: et, depuis Penn du moins, l'Indien a vu ses droits constamment soutenus par les philosophes et les gens de lettres ; les lois ont même fini par constater son droit de propriété sur les chasses de ces parages, et par lui assurer une compensation quand elles lui étaient enlevées.

Cette politique, qui consiste à payer le sol dérobé par l'homme blanc à l'homme rouge, est d'autant plus juste, d'autant plus noble, que les Indiens n'ont aucune notion précise de ce que l'on entend par droits territoriaux. Le territoire ? Ils ignorent ce que cela signifie. Un Sénéca pourrait bien comprendre -son droit de pêcher dans l'Hudson; un Walla-Wallah se rendrait bien compte de son droit de chasser le bison dans les plaines qui s'étendent au pied des montagnes Bleues; mais le sol, considéré comme chose destinée à être labourée et plantée, dans laquelle on creuse des puits et sur laquelle on bâtit des maisons, représente exactement pour eux ce que sont pour nous la mer et le ciel. Ils réclament le droit de parcourir leurs territoires. Mais les posséder, en défendre l'accès aux autres chasseurs, c'est là une prétention que l'homme rouge n'a jamais eue et qui, du reste, lui serait toujours contestée par les hommes civilisés, s'il s'avisait jamais d'apprendre à la formuler. Aucune tribu de chasseurs ne possède pareil droit. Peut-être même serait-il plus vrai de dire qu'aucune tribu de chasseurs ne saurait le posséder ; car, d'après les règles rigoureuses de la morale et de la politique, le seul droit exclusif qu'un homme puisse acquérir sur le sol, qui est un don de la nature, c'est celui qu'il se crée à lui-même par les travaux qu'exécute son travail. Quiconque se borne à tuer du gibier ne fait rien pour la terre qu'il parcourt; il ne défriche pas les forêts, ne draine pas les marais, n'endigue pas les rivières, ne plante pas d'arbres, ne cultive pas de jardins et ne bâtit pas de villes. A sa mort, il laisse les choses dans l'état où elles étaient lors de sa naissance et, dans ces conditions, le sol ne lui appartient pas plus que l'atmosphère. Toutefois, lorsqu'il s'agit de tribus comme les Sioux et les Delawares, est-il vraiment sage de mettre en avant nos principes de logique politique ? Une pareille loi que l'on ne peut pas abolir complètement, que le fort est chargé d'appliquer et qui pèse uniquement sur le faible, doit être tempérée par la clémence.

Avec un peu d'amour on va loin, disent les philantropes. Le sol est là ; nous arrivons et nous nous en emparons ; nous chassons devant nous les anciennes tribus bannies tout à coup des

bois et des rivières qui nourrissaient leurs familles. Ainsi nous nous assurons d'immenses richesses. Tout le bénéfice est pour nous, toute la perte est pour eux. Il n'est guère possible d'admettre que nos besoins soient la mesure de nos droits ; et, si le Walla-Wallah n'a que bien peu de droit sur le sol, l'étranger qui le déplace n'en a aucun, sauf ce vague droit commun que tout être humain est censé posséder dans le principe sur le globe terrestre. La seule solution convenable serait de faire un compromis. Aussi, à titre d'Anglais, cousins ou frères des Yankies, sommes-nous fiers de constater que dans ces discussions entre les Américains et les Peaux-Rouges, les forts ont toujours ménagé les faibles.

L'indemnité à payer à chaque tribu repoussée des rives de la mer dans l'intérieur des terres a été fixée par Washington : c'est une redevance annuelle. Les arrangements de ce genre sont conclus entre un agent du gouvernement et un chef accrédité. Jusqu'à ce jour, ces sortes de rentes ont été honorablement payées par le gouvernement des Etats-Unis aux tribus et aux familles des Arappahoes et des Algonquins.

Mais l'accomplissement légal de cette obligation contractée envers les Indiens était bien loin de satisfaire les hommes consciencieux qui comprenaient parfaitement que, en s'établissant dans les plaines et dans les forêts, ils refoulaient une race de. chasseurs loin de son territoire et lui étaient ses moyens d'exis tence. N'était-il donc pas possible de faire davantage pour les Peaux-Rouges ? Les blancs voyaient bien que le passé était devenu irrévocable. Une tribu de chasseurs, qui se nourrit de la chair des antilopes et des buffles, ne peut plus habiter une province couverte de fermes et de pâturages. La première hutte que l'on a construite dans ces plaines a forcé au repos l'arc des chasseurs. Cet arc sera brisé tôt ou tard, ce n'est qu'une que s tion de temps.

Le même terrain qui suffirait à entretenir mille laboureurs nourrit à peine l'homme qui vit de sa chasse. Une planète aussi peuplée que la nôtre n'est pas faite pour les chasseurs: elle n'offre pas assez de place pour eux. Le castor, l'élan et le bison qu'ils poursuivent ne vivent que dans des contrées et des soli-

tudes rarement troublées par l'homme. La fumée d'une cheminée met en fuite le buffle et le daim. Ce n'est qu'en Asie et en Afrique, pays où la tente est ennemie mortelle de la ville, qu'une tribu pastorale peut subsister; et cependant, il lui faut beaucoup moins d'espace pour faire paître ses troupeaux qu'au chasseur pour suivre la bête fauve dans les bois.

Quoi donc ! anéantir les indigènes ! Des milliers de voix charitables protestent contre cette cruelle sentence. Au moins faut-il que le blanc, auteur de la situation essaye tous les remèdes et épuise tous les moyens de sauver les races exposées par lui à la destruction.

Ici se présente un second problème, que l'avenir seul peut résoudre. Les Sénécas, les Delawares, les Onéides et les Chippewas peuvent-ils se convertir à la vie civilisée ? S'accoutumeront-ils à vivre sous un toit, à choisir une résidence fixe, à y demeurer paisibles, à semer du blé, à planter des arbres, à porter des pantalons et des souliers et à envoyer leurs enfants à l'école?

Un grand nombre de personnes pieuses, remplies d'un charitable zèle pour la race indienne, et ne comprenant rien aux façons de procéder de la nature, se sont donné beaucoup de mal et ont dépensé beaucoup d'argent dans des expériences de ce genre. Ces réformateurs avaient grande confiance dans leur méthode de civiliser les gens; — de les élever pour ainsi dire à la vapeur ; ils prétendaient greffer la civilisation sur un peuple et la faire pousser ensuite en serre. Ils se mirent à l'œuvre avec une ardeur extrême. On distribua des terres aux Peaux-Rouges, on leur donna des instituteurs, on bâtit pour eux des écoles, des chapelles, des moulins à scier le bois et enfin des maisons ; on leur fournit tous les ustensiles de labourage, des charrues et des fléaux à battre le grain, des semences et des arbres fruitiers, des chevaux et des bœufs, des porcs et des volailles, le tout en plus ou moins grande quantité et tiré des magasins des hommes blancs. Eh bien! ces expériences, qui exigeaient de grands sacrifices, ont échoué presque partout. L'histoire complète de ces tentatives serait celle d'admirables intentions, toujours trompées par le résultat : il a été impossible

d'intervertir l'ordre de la nature et de transformer le chasseur en laboureur.

Une tribu de Sénécas avait été installée sur le fleuve Alleghany dans une excellente situation. Une tribu d'Onéidas avait été établie sur un territoire réservé, au centre même de l'État de New-York, sur un point nommé Oneida-Creek. L'argent et les soins de tout genre furent prodigués à ces débris de nations indigènes. Qn leur construisit des maisons et on leur défricha des terrains pour y établir des fermes; mais ils se refusèrent obstinément à tout travail manuel; ou, du moins, ils n'y apportèrent jamais le soin et la continuité nécessaires pour produire du grain et élever des troupeaux. ,Une moisson abondante les rendait paresseux et imprévoyants ; après une mauvaise récolte ils étaient décimés par la famine et les maladies. Une ou deux familles, qui avaient quelques gouttes* de sang blanc dans les veines, devinrent des colons passables. Les autres ne restèrent sur le sol que tant qu'ils y trouvèrent du gibier à vendre. Lorsque le bois devint rare et que le gibier eut disparu, ils se mirent à vendre leurs terres à des agents spéciaux ; puis ils se retirèrent dans la région solitaire de Green Bay. Aujourd'hui la majeure partie de la tribu a quitté Onéida ; dans quelque temps il n'y restera plus un seul Indien, à l'exception peut-être de la famille Walker. — Bill Beechtree, l'un de ceux qui sont restés, m'a taillé quelques cannes et m'a montré des arcs et des flèches qu'il vend aux Indiens. Il ne sait et ne veut faire aucun autre ouvrage. Bien qu'il n'ait jamais tiré une flèche contre un ennemi et qu'il possède une belle voix qui lui permettrait de chanter des psaumes comme pas un, il croit que le fils d'un brave guerrier doit se borner à couper des bâtons et à empenner des flèches.

Les Delawares, que nous avons vus aux environs de Leavenworth, et les Pottawattomies de Saint-Mary's Mission, sont à certains égards dans de meilleures conditions que les Onéidas; puisqu'ils vivent au milieu des blancs qui les traitent en amis. Us continuent d'habiter parmi eux, mais ils sont loin de prospérer. Ces deux tribus cultivent des champs et élèvent des bestiaux. Les Delawares sont une des plus nobles nations indiennes.

Leurs formes sont plus élégantes, ils sont plus propres et plus intelligents que les Cheyennes et les Pawnies. On pourrait sauver quelques débris de ce peuple en achevant de les amalgamer avec les blancs qui les entourent et qui éprouvent à leur égard moins d'antipathie qu'à l'égard des Sioux et des Utes. Les Pottawattamies ont été assez heureux pour attirer sur leur établissement du Kansas l'attention bienveillante d'un évêque catholique. A Saint-Mary's Mission, une demi-douzaine de prêtres ont fondé une école et des chapelles ; ils ont instruit les Indiens et leur ont inculqué les habitudes de la vie domestique. Deux mille enfants suivent les leçons de ces prêtres. Les cabanes de Saint-Mary's sont mieux bâties, le bétail y est mieux soigné, la terre mieux cultivée que dans les autres colonies de tribus indiennes, à une seule exception près. A Wyandotte, en effet, sur le Missouri, quelques familles de Shawnies ont été installées à demeure et, de tous les établissements fondés sur le territoire indien, c'est celui-là qui semble plaider le plus éloquemment en faveur de la réforme indienne. Armstrong, leur chef et le plus riche d'entre eux, a du sang anglais dans les veines, et un grand nombre d'autres Shawnies peuvent se glorifier d'avoir le même titre au respect de leur tribu. Ils cultivent le sol, élèvent des bestiaux et vendent les produits de leurs fermes. Quelques-uns épousent des blanches et d'autres donnent leurs filles en mariage à des blancs. Un petit nombre d'entre eux aspirent même aux mystères de la banque et de l'escompte. Ces Shawnies ont été reconnus par une loi spéciale citoyens du Kansas ; — à ce titre ils sont appelés à faire partie du jury et à voter dans les élections de députés au congrès. Ajoutons qu'il est difficile de tirer de cet exemple des conséquences absolues, puisque la race des Shawnies est mêlée de sang anglo- américain.

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