CHAPITRE X
L'opinion publique a toujours rejeté sur les Peaux-Rouges la non-réussite des expériences tentées pour fonder des établissements indiens chez les Iroquois et les Algonquins. Cette accusation est-elle juste?
Est-ce la faute des Delawares s'ils ne peuvent pas en une seule génération passer de l'état de peuple chasseur à celui de laboureur? Supposez qu'une hutte fût construite de faibles joncs et non de poutres solides, le premier orage va emporter le bâtiment : mais à qui la faute ?
L'homme, comme le savent tous les philosophes, pour passer de l'état sauvage à la civilisation, a trois grandes étapes à franhir, qui correspondent, en quelque sorte, à son enfance, à sa jeunesse et à son âge mûr. Pendant la première période l'homme est chasseur et vit principalement des produits de sa chasse. Dans la seconde période il est pasteur et trouve surtout ses moyens d'existence dans l'élève des chèvres, des moutons, des chameaux et des vaches. Dans la troisième période il est laboureur et vit principalement des produits de la culture du froment et du maïs, de fruits et de plantes potagères. Ces trois conditions de la vie humaine peuvent être considérées comme représentées dans leur type le plus pur par les Iroquois, les Arabes et les Saxons ; mais chacune de ces conditions est essentiellement une affaire de développement et non de race. L'Arabe, actuellement pasteur, a été chasseur autrefois. Le Saxon, qui maintenant cultive le sol, a commencé par être chasseur, pour devenir ensuite pasteur et enfin laboureur. La marche de l'humanité est continue ; elle obéit à des lois de modification
physique et morale. Ce progrès est lent, uniforme, silencieux et invisible. C'est le développement.
Il n'est donné à personne de passer sans transition d'un degré à l'autre, encore moins de sauter par dessus un des degrés. Le développement est l'œuvre du temps, aucun artifice n'y peut rien ; tout au plus l'homme peut-il en seconder le progrès, jamais il ne peut le précipiter. Il faut attendre que la nature agisse, qu'il soit question de yégétation d'un arbre ou de l'éducation d'un enfant.
Ces trois phases dans le progrès de la civilisation sont nettement tranchées. La distance qui sépare l'Iroquois de l'Arabe est équivalente à celle qui sépare l'Arabe du Saxon.
Les habitudes du chasseur sont celles de la bête fauve. Tout ce qui a vie doit tomber sous sa dent, animaux des bois, oiseaux dans les airs ; — autant d'ennemis que menacent sa flèche et sa massue. En s'élevant à la dignité de pasteur, il s'habitue à la société des chevaux, des chiens, des chameaux et autres animaux de mœurs moins sauvages. Il se voit chargé du soin des moutons et des chèvres, des bestiaux et des oiseaux de basse-cour, créatures qu'il est obligé de protéger et de surveiller et dont il doit satisfaire les besoins sous peine de les perdre. S'il veut se nourrir de leur lait et de leurs œufs, se vêtir de leur laine ou de leurs peaux, il est forcé d'étudier leurs besoins et de les entourer de soins presque paternels. Il devient leur serviteur et leur protecteur obligé. C'est à lui de leur fournir de l'herbe et de l'eau, de surveiller les modifications périodiques de leur nature et de leur préparer un abri contre la chaleur du jour et le froid glacial de la nuit. Dans ces conditions, les rapports de l'homme avec les êtres inférieurs doivent nécessairement changer. Lui qui, dans l'état sauvage, aiguisait son arme pour frapper tout ce qui avait vie, il étudie maintenant la nature et devient en quelque sorte le père nourricier d'une famille sans cesse croissante d'animaux et d'oiseaux domestiques.
Tous ces détails, dont s'occupent les tribus de pasteurs, l'Arabe sous sa tente, le Cafre dans son krall et le Kirghiss dans sa hutte, sont tout à fait étrangers au Sénéca, au Shos-
honie et à l'Ute. Les chasseurs ne connaissent point ces relations presque paternelles entre l'homme et les animaux qui le servent.
Bien des générations intermédiaires séparent le Seneca chasseur de l'Arabe pasteur; un nombre au moins égal de générations sépare ce dernier du Saxon, qui trace le sillon et le féconde. Il faut savoir attendre. C'est ce que n'ignore pas le voyageur qui a visité Nahr Dehab, en Syrie, et qui a vu avec quelles peines le Turc parvient à fixer l'Arabe sur le sol qu'il doit cultiver.
Le Cheyenne est l'homme sauvage des bois que ni le froid ni la faim n'engageront jamais à travailler pour lui, ses femmes ou ses enfants. Pourquoi travailler? Un homme qui meurt de froid et de faim ne déshonore pas sa tribu. Un guerrier ne doit pas souiller ses mains par le travail. Son unique mission sur la terre est de chasser et de combattre. Faut-il semer du maïs, cultiver des plantes potagères, allumer du feu ou puiser de l'eau? la femme est là. Il y a certainement peu de besogne à faire dans la hutte d'un Cheyenne ; mais qu'il y en ait peu ou beaucoup, l'homme ne s'en mêle pas. Tuer l'ennemi, atteindre la proie, tel est, en deux mots, l'unique devoir d'un Cheyenne. Alors même qu'il meurt de faim, il ne se croit pas obligé de travailler pour lui ou pour les autres.
Dans quelques tribus de l'Ouest, là où le gibier devient rare et où les castors évitent les pièges du chasseur, les femmes indiennes et leurs enfants sèment quelques poignées de grains; mais les hommes ne s'en préoccupent nullement et, à l'approche de l'hiver, lorsqu'ils reviennent dans leurs villages, s'ils voient que les femmes ont oublié de semer du maïs, ils s'asseient à leur foyer en riant de cette négligence. Quand la tribu manque de vivres, le chasseur n'a qu'une ressource, c'est de marcher contre la tribu voisine ; c'est sur son arc et son tomahawk qu'il compte pour rétablir une juste proportion entre le nombre de bouches à nourrir et la quantité de viande de buffle et d'élan dont il peut disposer en leur faveur. Ce parti extrême est le seul remède qu'il connaisse contre la famine. Telle est la simplicité de son esprit qu'il ne pense même pas que des ruches d'à-
beilles ou l'élève des bestiaux puissent l'aider à joindre les deux bouts. Ses ancêtres ayant toujours été chasseurs, la seule ressource de sa tribu, lorsqu'elle manque de provisions, est ce moyen primitif de s'en procurer par la violence. Faut-il donc s'étonner que les Sénécas, une fois installés sur les réserves des Alleghanies, dans un pays fertile et riche en fruits, où l'on trouve en abondance le pin blanc et d'autres arbres précieux, n'aient presque rien planté ni ensemencé, qu'ils aient vendu aux blancs leurs bois de construction, qu'ils aient loué leurs scieries mécaniques et leurs droits de bac à des blancs, qu'ils aient affermé leurs chantiers et leurs embarcadères? Il est indubitable qu'entre les mains industrieuses de l'Yankie, la richesse réelle du sol se serait transformée en dollars, tandis que le pauvre Peau-Rouge meurt de faim sur le même territoire à peine sustenté par le maigre produit de sa location. Travailler c'est l'affaire des femmes — non des guerriers.
Il est donc de toute justice d'attribuer l'insuccès des efforts tentés pour convertir, d'un seul coup, les chasseurs en laboureurs, à de grandes lois naturelles et non à la perversité de l'homme. C'est faute d'avoir étudié ces conditions primitives, que les amis des Indiens, quelque généreuses qu'aient été leurs intentions, n'ont réussi qu'à précipiter la ruine de ceux qu'ils voulaient servir. Dépossédés de leurs territoires et •ne recevant en échange que des loyers insuffisants, les Indiens, incapables de se livrer à d'autres occupations, n'ont plus fait que rôder autour des habitations, boire et manger, fumer et se battre. Ils sont devenus vieux avant l'âge. Sur une somme de cent millions de dollars, on affirme que cinquante millions au moins ont passé dans les tavernes et dans les mauvais lieux. Leur malheur est d'être exposés, dans leur état sauvage, à toute l'activité ardente de la civilisation. Imaginez que les joncs et les bruyères de leurs forêts fussent transplantés tout à coup en plein soleil; ces végétaux trop chauffés périraient promptement. Ainsi des hommes.
Les agents que le gouvernement charge d'entretenir des relations avec les Peaux-Rouges se trompent souvent par le même motif.
Dans la partie du territoire indien qui dépend des États- Unis, l'absence de justice est la règle. Dans la partie indienne du Canada, au contraire, le manque de justice est extrêmement rare. C'es.t que les trappeurs et les marchands qui vivent au delà de la frontière canadienne appliquent aux voleurs et aux assassins des procédés d'une simplicité sommaire. Mon ami Jem Bayer, vieux trappeur vigoureux qui demeure avec ses femmes et ses enfants à Clear-Creek, près de Denver, m'a expliqué tout cela en quelques mots.
— Voyez-vous, colonel, m'a dit Jem (pour Jem, tout homme bien vêtu est un colonel), voici la différence : Si un Sioux tue un blanc dans les environs du fort Ellice, vous autres Anglais, vous dites : « Qu'on l'empoigne, mort ou vif, et vous aurez « deux cents dollars; » et lorsque les Indiens vous l'ont livré, vous ajoutez : « Jugez-le, et, s'il est coupable, pendez-le à « l'arbre le plus voisin. » L'affaire est terminée en un jour, et le sang du coupable retombe sur la tète des Indiens. Mais que, aux environs du fort Laramie, un Sioux tue un blanc, nous autres Américains, nous disons : « Amenez- le, prenez-en soin, « ne négligez pas les témoins. » Et lorsque les Indiens Font amené, nous ajoutons : « Cet homme, accusé d'un crime capital, « doit être jugé avec les formalités usitées. Il faut qu'il soit cité « par un officier de justice et renvoyé devant un juge; qu'on « nomme un bon avocat pour le défendre, et, pour le juger, un « jury qui ne sache absolument rien du crime qu'on lui impute. « Aussi se tire-t-il presque toujours d'affaire; il reçoit même souvent quelque présent d'une dame compatissante et retourne dans sa tribu où il devient immédiatement un grand chef. »
Il arrive trop souvent (je l'ai déjà dit et j'aurai lieu de le répéter encore) que l'amour de la légalité et la complication des formes assure l'impunité aux Indiens coupables, C'est pour réparer de telles iniquités judiciaires que la vengeance populaire s'exerce ; — on se rappelle à ce propos la sanglante affaire de Sand-Creek.
La vérité est que les Américains de l'Est ont peur de la question indienne, devant laquelle ils reculent, espérant qu'elle tombera d'elle-même et qu'ils en seront quittes.
Le secrétaire d'État Seward, voulant me rassurer, me disait : « Nous marchons. Mon grand-père, il y a quatre-vingt-dix ans, était inquiété par les Peaux-Rouges à soixante mille de New- York. Aujourd'hui, vous ne les rencontrez qu'à six cent mille par delà Saint-Louis. Vous voyez! nous avançons. » — J'ai souvent admiré la confiance magnifique des Américains et leur conviction que tout doit céder et s'aplanir devant eux. Quant à l'excellence de cette tactique qui consiste à expulser du continent les tribus indigènes, je ne suis pas certain qu'elle soit la meilleure.
Si des raisons politiques obligent le gouvernement des États- Unis à ouvrir une nouvelle route de Saint-Louis à San-Francisco, il faut nécessairement que la sûreté de cette route soit garantie. Mais comment l'assurer, cette route? Elle traverse les chasses indiennes ! Suffit-il d'envoyer tous les ans demander à Nez-Romain et à Chien-Moucheté s'ils veulent conclure un traité de paix moyennant quelques couvertures, des tonneaux 'de whisky et beaucoup de paroles? C'est la méthode enfantine que l'on suit aujourd'hui et qui ne satisfait personne, excepté les agents du gouvernement. A mon avis, un pareil procédé ne peut produire qu'un seul résultat, celui de tromper les Peaux- Rouges et de leur persuader que les blancs n'ont aucune force. Les Cheyennes se croient réellement plus puissants, plus braves et plus nombreux que les Américains. Si quelque Indien, à son retour de Saint-Louis, raconte à sa tribu que les blancs du lever du soleil sont innombrables comme les fleurs de la prairie, les Peaux-Rouges disent que le mauvais esprit l'a saisi et lui a soufflé tous ces mensonges. Leur mépris pour les blancs s'en accroît encore.
Si l'on veut que ces nouvelles routes restent ouvertes et épargner le sang humain, il faut remettre chaque chose à sa vraie place. Que l'indigène se sente le plus faible et qu'il sollicite la paix. Si l'on admet ses droits à la propriété du sol, il faut le lui acheter. Qu'on lui fasse des conditions avantageuses et qu'on l'oblige ensuite à observer religieusement les traités. Un peu de sévérité sera indispensable au début; le Cheyenne n'a jamais deviné la prépondérance des blancs. Une attitude
nette, généreuse et ferme ne tarderait pas à produire une vive impression sur les enfants de la prairie. Mais les Indiens ne cesseront pas d'inquiéter et de harceler ces contrées tant que les choses resteront dans la situation présente; tant que le voyageur et le négociant auront à se frayer seuls et sans secours un passage à travers ces vastes déserts.