‹ La nouvelle AmériqueChapitre 14 sur 71 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Au bout de cet océan de prairies, on rencontre Denver, la ville des Plaines. Il y a quelques mois, Denver ne possédait pas une seule femme; mais deux mois, c'est beaucoup dans ces régions lointaines. Deux ans vous reportent au moyen âge, et cinq ans de résidence font un patriarche.

« Monsieur, me disait un individu qui logeait avec moi dans la baraque de bois, bien connue des émigrants et des mineurs sous le nom de la « Maison du Planteur », je vous assure que, il y a cinq ans, lorsque je suis arrivé pour la première fois à Denver en revenant des mines, j'aurais volontiers donné dix dollars pour apercevoir le jupon d'une servante à un mille de distance. »

Ce personnage était assis aux pieds d'une dame déjà sur le retour et dont la beauté était à son déclin. Environ une heure après, je dis à cette dame : « Seriez-vous assez bonne pour m'apprendre si la personne qui aurait volontiers donné dix dollars pour voir le jupon d'une servante est votre mari?

— Pourquoi cette question, monsieur?

— Sur ma parole, madame, j'avais imaginé que le bon lot lui était échu à la loterie du mariage.

— Non, me dit-elle en souriant, je ne suis pas sa femme, je pourrais l'être demain si je voulais. Il vient d'en enterrer une ; et il veut en essayer une autre. »

En arrivant à la Maison du Planteur, j'avais vu se balancer, auprès de la porte, une petite enseigne sur laquelle étaient peints les mots suivants :

MADAME MORTIMER, Médecin lucide.

J'avais aperçu, aux vitrages de quelques boutiques, une petite affiche chiffonnée et malpropre, portant que la célèbre madame Mortimer venait d'arriver et qu'elle donnait des consultations sur ces affections délicates que j'appellerai, si l'on veut, « maladies du cœur ». Aucune adresse n'était indiquée. Cette dame occupait dans l'hôtel une chambre voisine de la mienne, et comme sa porte, discrètement fermée à clef, était surmontée d'un châssis de verre donnant de ma chambre dans la sienne, j'aurais pu tout à mon aise, depuis trois ou quatre jours et autant de nuits, me donner la satisfaction de faire sa connaissance en me haussant simplement sur la pointe des pieds. Chose extraordinaire, je n'avais même pas pensé à jeter un coup d'œil furtif dans le camp ennemi et à me prémunir contre les pièges qui pouvaient m'être tendus. Quand je m'adressais à la dame qui ne voulait pas épouser le monsieur, j'ignorais qu'elle était la célèbre madame Mortimer, le médecin lucide, la sorcière qui, pour deux dollars, vous montre votre femme future ou votre futur mari.

Pauvre devineresse! Elle ne brille pas d'un grand charme poétique. Elle n'a pas conservé la moindre tradition de l'art, de la grâce et de la subtilité qui sont l'apanage des sorcières de bon aloi. Au moment où elle passait devant ma porte, dans le corridor, suivie de son tendre adorateur, elle m'a vu chercher quelque chose à terre. C'était simplement une allumette que j'avais laissé tomber,

« Vous avez perdu quelque chose? me demanda-t-elle.

— Madame, ce n'est qu'une allumette ; ne pourriez-vous m'en procurer une d'un autre genre (1)?

(1) Il y a ici un calembour intraduisible, le mot match, signifiant à la fois allumette et mariage. (Note du traducteur.)

— On n'en fabrique pas à Denver, répondit-elle d'un ton de profonde tristesse.

— Permettez-moi d'en douter, dis-je en la saluant; il me semble impossible que l'on n'en fasse pas là où vous êtes.

Elle pâlit, bien que son adorateur commençât à rire.

— Comment cela? reprit-elle en soupirant.

— Comment? Mais par la grâce et avec le concours du ciel, où se font les mariages et les allumettes.

Elle sourit enfin.

— Ah! monsieur, dit-elle, je vous remercie. Voilà un joli mot; il me plaît et je ne l'oublierai pas. »

Puis elle descendit au salon avec son adorateur, et j'allumai mon cigare à l'aide d'une fusée de poche.

Cette pauvre devineresse est vraiment un type dans la ville des Plaines. On m'a assuré que, lors de son arrivée au milieu de ces mineurs, elle souleva un vif sentiment de curiosité et fit une ample moisson de dollars. Mais aujourd'hui le charme semble rompu. Le propriétaire de l'hôtel, protégé par la présence d'une épouse légitime et doué d'ailleurs d'une nature peu poétique, met une insistance désagréable à réclamer le montant de ses notes, si bien que la fortune adverse oblige la pauvre femme à chercher des ressources dans des affections passagères. Dans cette cité, peuplée d'aventuriers et de joueurs, elle a dû mener une existence des plus pénibles. La ville la moins éloignée se trouve à six cents milles de distance. Le prix d'une place dans la malle est d'environ deux cents dollars. Malheureuse artiste de la destinée ! la dame de trèfle semble se montrer bien dure envers elle pour le quart d'heure.

Note. A mon retour de la ville du lac Salé, je vis que sa petite enseigne avait disparu de la devanture de l'hôtel, et je commençai à craindre que des anges ennemis ne l'eussent forcée à chercher fortune à Denver ou à Omaba; mais en montant l'escalier pour gagner ma chambre, je rencontrai la pauvre femme sur le carré et je lui adressai le plus distingué de mes saluts. Un habitué de la maison m'apprit que mon ancienne voisine avait renoncé à l'exercice de sa profession pour rentrer dans la vie bourgeoise. Je regrette d'avoir à ajouter que dans

son ménage on ne lui donnait que par courtoisie le titre d'épouse.

Les hommes de Denver ont beaucoup d'excellentes qualités : ils sont braves, persévérants, généreux, entreprenants, et ne se laissent pas abattre par la souffrance. Bref, ils possèdent les qualités héroïques des vieilles divinités Scandinaves ; mais, comme les dieux du Nord, ils mènent une existence fort peu morale. Toute société dont la moralité est faible déteste le mariage comme coutume, comme sentiment et comme institution. Des hommes qui ont vécu célibataires, isolés, loin de l'influence d'une mère ou d'une sœur, croient assez peu aux vertus du sexe faible; et sans cette religion, qui devrait animer le cœur de tous, l'homme désire rarement contracter des liens durables et vivre en famille. On peut aimer beaucoup la société des femmes sans vouloir se lier pour la vie ; il n'y a pas de mauvais garnement qui ne prétende à la plus parfaite des épousés, mais il y a peu d'épouses qui après avoir quitté la Pensylvanie consentent à s'exiler dans les sauvages contrées du Colorado. Quelques mineurs sont mariés, sans doute; mais ceux qui ne le sont pas n'ont guère envie de le devenir.

Ces robustes gaillards tomberont, au mariage près, dans toutes les embûches qu'il plaira à une femme de leur tendre. Ils se laissent aisément captiver par les charmes d'une Indienne ou d'une noire. Un des plus riches habitants de Denver, dont je m'abstiens de citer le nom, vient de partir pour une excursion dans les montagnes, en compagnie de deux femmes Cheyennes. Nos jeunes dieux Scandinaves ont terriblement peur, lorsqu'il s'agit de franchir le seuil d'une église chrétienne.

Denver est une ville de 4,000 âmes. On y compte de dix à douze rues, deux hôtels, une banque, un théâtre, une demidouzaine de chapelles, cinquante maisons de jeu et cent buvettes. Le voyageur qui se promène à travers ces rues boueuses, où règne une chaleur étouffante, croît être tombé dans la cité des démons.

Sur cinq habitations, il y en a une où l'on vend de la bière et des liqueurs fortes; sur dix, il y en a une qui sert d'asile aux joueurs et aux filles perdues; quelquefois, c'est en même temps un tripot et une maison de prostitution. Dans ces horribles

bouges, la vie d'un homme ne vaut pas celle d'un chien. Il y a deux ans, les citoyens paisibles étaient souvent réveillés au milieu de la nuit par des détonations d'armes à feu. Le lendemain matin on trouvait dans la rue un cadavre que l'assassin avait lancé de quelque fenêtre. Les honnêtes gens se contentaient de dire : « Allons, il y a un chenapan de moins à Denver ; puisse le meurtrier avoir le même sort demain soir ! » Personne ne s'avisait de provoquer une enquête.

Depuis, grâce à l'initiative de William Gilpin, fondateur et gouverneur de Colorado, grâce au concours du Comité de vigilance, grâce aussi à la terreur qu'inspirent la clairvoyance et la résolution du shériff Wilson, grâce surtout à la présence de quelques dames américaines et anglaises dans les rues de Denver, les mœurs de ce pandémonium de l'Ouest commencent à s'améliorer un peu. Des Anglaises, qui habitent la ville depuis deux ou trois ans, m'assurent qu'elles remarquent une grande réforme. Naturellement Gilpin n'approuve pas — en théorie, du moins — l'intervention arbitraire du Comité de vigilance ; mais pour le moment, comme les citoyens ne jouissent d'aucune sécurité, que la justice reste aveugle et boiteuse et que les malfaiteurs sont alertes et puissants, il faut bien souffrir que ces juges irresponsables violent la loi afin de maintenir l'ordre au moyen du revolver et de la potence, surtout lorsqu'il s'agit d'un assassinat. Nul ne sait les noms des membres de ce tribunal inexorable ; on suppose que tous les gens riches et actifs de la ville en font partie. Peut-être vous citera-t-on tout bas telles ou telles personnes qui passent pour en être les chefs, les ministres ou les exécuteurs. Ce tribunal est une société secrète ; il compte de nombreux agents ; et l'on m'affirme qu'aucun crime ne lui échappe et qu'il lui arrive rarement d'épargner le coupable. Un individu disparaît de la ville, ce serait se compromettre que de demander ce qu'il est devenu; vous verrez vos voisins hausser les épaules; peut-être entendrez-vous prononcer les mystérieuses paroles : « Il est monté à l'arbre. » L'arbre en question est un certain cotonnier qui croît dans le fossé de la ville. Dans l'argot de Denver, cela signifie tout simplement que celui dont on parle a été pendu. Le tribunal secret

tient ses séances la nuit; ses sentences sont exécutées entre minuit et deux heures du matin, heures silencieuses durant lesquelles tout honnête citoyen doit se livrer au sommeil. Parfois, lorsque les boutiquiers de la grande rue ouvrent leurs portes, ils aperçoivent un cadavre accroché à une branche; mais, en général, la corde est coupée avant l'aube et le corps porté jusqu'aux faubourgs, où on le jette dans un trou comme celui d'un chien. Presque toujours on garde le secret sur le lieu de la sépulture, de sorte qu'il devient impossible de fournir une preuve légale de la mort du condamné.

Quelques milliers d'hommes, dont la majorité n'a ni femme ni enfants, passent leur temps à jurer, à se battre et à boire, comme s'ils avaient pris pour modèles les anciennes divinités Scandinaves. C'est là, répète sans cesse "William Gilpin, le noyau d'une nation nouvelle. À la bonne heure! Mais, assurément, nos jeunes dieux Scandinaves qui se livrent à cette orgie infernale sont loin de se douter de l'œuvre divine qui doit sortir de leurs mains.

« Eh bien, monsieur, que pensez-vous de nos gars de l'Ouest? — me demanda un jour un robuste inconnu au regard plein d'audace, à la bouche souriante.

Me rappelant la phrase de Gilpin, et croyant devoir formuler une réponse flatteuse, je répliquai :

— Vous êtes en train, à ce qu'il paraît, de créer une nation nouvelle dans ces parages.

— Hein? — fit mon interlocuteur que sa barbe et ses bottes paraissaient couvrir tout entier.

Comme il ne me comprenait pas, il crut que je me moquais de lui, et s'écria :

— Les gars de l'Ouest n'aiment pas que Ton se moque d'eux.

Sa main se rapprocha instinctivement *de son bowie-knife.

— Vous êtes en train de créer une nation nouvelle? — répétai-je avec un point d'interrogation cette fois, de manière à ne pas m'exposer à le froisser et à recevoir un coup de couteau.

— Quant à cela, je n'en sais rien, répliqua-t-il en reprenant sa mine souriante et en retirant sa main de sa ceinture,

ce qui est sûr, c'est que je suis en train de ramasser pas mal d'argent. »

William Gilpin est peut-être le personnage le plus remarquable des Plaines, comme Brigham Young est l'homme le plus remarquable de la vallée du Lac Salé. Si l'on disait que son bureau de Denver (petite chambre de la « Maison du Planteur » qui lui sert à la fois de dortoir, de bibliothèque, de salle d'audience, d'atelier, et dont l'aristocratie de Colorado semble faire son crachoir de prédilection) est l'école normale où les habitants des régions aurifères et des districts montagneux viennent apprendre la politique, ce serait à peine une figure de rhétorique . La nature et l'expérience ont fait de lui un chef d'empire, un fondateur. Appartenant à une des meilleures familles quakers de sa province (il a pour aïeul le Gilpin qui accompagnait Penn et Logan), il s'est pénétré, en lisant l'histoire, de la nécessité de cette large tolérance religieuse qui honora Guillaume Penn à la cour de Charles II d'Angleterre, et que ses coreligionnaires ont pratiqué sur les rives du Susquehannah. Doué de beaucoup des qualités qui font le génie ; patient, clairvoyant, enthousiaste, éloquent; il a joué et joue encore un rôle des plus dramatiques et des plus singuliers dans cette contrée de l'ouest. Il se qualifie de qioaker-catJiolique , c'est-à-dire qu'il embrasse les deux extrêmes de la pensée religieuse, — le sentiment de l'individualité et le dogme de l'autorité, — la liberté la plus absolue et la règle la plus sévère.

C'est là un mélange d'idées et de sympathies auquel on n'arrive pas en un jour, qui a son origine, non pas dans un caprice individuel, mais dans une longue expérience historique et de nombreuses traditions de famille. De notre temps, une combinaison de ce genre ne peut guère se rencontrer que sur la frontière où les quakers de la Pensylvanie vivent à côté des catholiques du Delaware.

Gilpin n'est que contradictions. Quaker et soldat, artilleur de West-Point et très-distingué dans son arme, il prit part avec honneur à la guerre des États-Unis contre le Mexique, et devint le plus jeune lieutenant-colonel au service de l'Amérique. S'il n'eût pas donné sa démission pour aller s'établir dans

l'Ouest, il aurait sans doute pris un commandement supérieur sous Grant et Sherman. Par bonheur son devoir ne l'appela pas à remplir d'emploi important dans la récente guerre civile. On avait besoin de ses services ailleurs que sur un champ de bataille, — dans ces contrées de l'ouest dont il est le défenseur et l'idole, — qu'il a résolu d'explorer, de faire valoir, de civiliser et de soumettre.

Sous l'empire de cet homme Denver a subi une transformation véritable, et la réforme y fait des progrès rapides. Toutefois, si je dois en croire le témoignage des habitants, la présence de quelques dames, arrivées avec leurs maris, a contribué beaucoup plus que le génie ou l'éloquence de William Gilpin à rendre moins sauvages les mœurs de la ville. Dans ce pays une dame est une puissance. A dater du jour où, pour la première fois, on a vu une robe de soie et un châle de dentelle dans la grande rue de Denver, cette rue devint plus propre et plus tranquille; on y entendit moins de jurons; on y donna moins de coups de couteau et on y tira moins de coups de pistolet. Aucun de ces genres de distraction n'est tombé en désuétude, tant s'en faut; Denver est loin, bien loin de pouvoir passer pour une cité paisible; mais nos enfants d'Odin commencent à comprendre vaguement qu'il est honteux de jurer ou de dégainer le couteau en présence d'une femme.

La réforme s'est effectuée lentement, mais sûrement. D'abord, les dames ont eu un très-vilain moment à passer. Elles n'osaient pas trop se fréquenter l'une l'autre, chacune supposait que sa voisine pourrait bien ne pas valoir grand'chose. Aujourd'hui, elles se connaissent mieux; et je puis certifier, en m'appuyant sur mon expérience personnelle, que Denver possède une société féminine des plus aimables, sinon des plus nombreuses.

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