‹ La nouvelle AmériqueChapitre 15 sur 71 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Le chef de la justice à Denver est Robert Wilson, personnage très-important.

Il est sheriff, premier magistrat de Denver, commissairepriseur et juge de paix. Son nom réel est « Rohert Wilson. » Les habitants du Colorado auraient grand'peine à le reconnaître si je le leur désignais ainsi. De même que Quintus Horatius Flaccus, poëte et bon vivant, est pour nous simplement Horace; de même Robert Wilson est appelé Bob tout court par les gens peu cérémonieux, ou Bob Wilson par ceux qui se piquent de politesse.

La jeunesse du sheriff a eu ses orages. Joueur effréné, ou quelque chose de pire, il s'est rangé. On ne lui donnerait pas plus de quarante à quarante* deux ans. C'est un homme de petite taille, solidement bâti, avec une tête qui rappelle celle de Jupiter Olympien. Le récit des exploits audacieux que lui attribuent les habitants des Prairies glace le sang dans les veines et donne la chair de poule. Il vient de passer quelques heures avec moi, ne me parlant que de la ville et de la province où il est venu chercher fortune.

n — A Denver, dit-il, le meurtre est peu de chose; selon le code moral du pays, c'est un délit tout au plus. Il y a deux ou trois ans seulement rien n'était ici plus commun, naturel et journalier que le meurtre. En général l'assassinat n'était pas prémédité. A la suite d'une rixe, presque tous les matins quelque cadavre gisait en face d'une des maisons mal famées de la ville. Notez que dans la grand'rue, sur dix habitations on compte un tripot public, où les amateurs trouvent leurs liqueurs

favorites, des cartes, de la musique et tous les stimulants. Vers minuit la roulette s'entoure de joueurs qui se battent toujours. On arme les revolvers; les balles partent, et le plus lent ou le plus maladroit tombe frappé. Quant au motif de la querelle, nul ne s'en inquiète; un mauvais drôle de moins n'est pas grosse affaire. C'est autant de gagné pour la ville, qui ne porte pas le deuil. La vie humaine ne compte ici pour rien. »

La femme du maire de Denver me rapporta que sur soixante personnes enterrées dans le petit cimetière pas une n'était morte de mort naturelle. Cela me parut exorbitant et je me renseignai. Le chiffre était à peine exagéré. Aussi se bat-on dans la rue sans que personne s'inquiète de mettre le holà.

« — Un soir ■ (c'est Bob Wilson qui parle) j'étais dans ma chambre, occupé à écrire, quand j'entendis une détonation; ouvrant ma croisée, j'aperçus un malheureux frappé d'une balle et qui se tordait sur le pavé. Ses camarades l'emportèrent; nul d'entre eux ne poursuivit l'agresseur, qui resta inconnu. Un autre soir, il était très-tard, quand deux soldats s'arrêtèrent devant un puits qui se trouve aussi en face de ma fenêtre.

« — Tiens ! dit un des soldats à son camarade ; voilà un savetier sur sa porte ! Ne le manque pas.

« En effet, la boutique d'un savetier était ouverte non loin de nous.

« L'autre fit feu ; le pauvre homme se hâta de fermer ses volets, que la balle traversa pour aller se loger dans la muraille. Les soldats ne furent point punis. J'en fus surpris, et je le dis tout haut ; mon étonnement étonna ceux à qui je m'adressais. Il faut qu'un coquin ait assassiné sa bonne demi-douzaine de personnes pour qu'il soit un peu inquiété. J'ai vu un malfaiteur, qui, au su de tout le monde, avait six ou sept meurtres sur la conscience, habiter paisiblement le voisinage de Central-City. Pauvre garçon ! n'avait-il pas beaucoup de remords de ce qu'il avait fait? Quand il vidait son verre avec ses bons amis ne se déclarait-il pas las de son sanglant métier? Un jour qu'il traversait à cheval les rues de la ville il rencontra un ami et l'invita à boire. Sur le refus de celui-ci, son ami le tua. Oui, au milieu d'une place publique; en plein jour, une balle frappa le

cœur de cet ami, et notre drôle, avec une comique expression, facétieuse presque, — comme s'il eût fait cet acte à contrecœur :

« — Mon Dieu! s'écria-t-il, est-il possible que je sois obligé de tuer quelqu'un toutes les fois que j'entre en ville!

« La foule, tardivement indignée, s'empara de l'incurable bandit, le jugea sur place, ne lui laissa que le temps de se reconnaître, et l'envoya enfin se repentir au sommet du fameux gibet du pays, arbre lugubre, que l'on voit, quand on arrive à Denver, projeter sur la ville son ombre formidable, et qui s'appelle le cotonnier de justice. »

Ainsi me parla le grand juge Bob ;

Un matin on s'aperçut qu'il manquait cinq bons chevaux dans un corral de Denver. Wilson consulté soupçonna tout de suite trois individus récemment arrivés des mines par la route des montagnes, joueurs et mauvais sujets qui s'appelaient Brownlee, Smith et Carter. Après avoir cherché ses héros dans toutes les tavernes et les mauvais lieux, Wilson ne les y trouvant pas ne douta plus qu'ils ne fussent les vrais coupables et se mit à leur poursuite.

Le voilà donc, le revolver à la ceinture, armé dubowie-knife, qui monte à cheval et galope vers la route de la Platte. Le printemps était peu avancé et la neige commençait à fondre. Les eaux étaient très-hautes ; Wilson lança son cheval à la nage et, tenant son revolver au-dessus de sa tête, traversa la rivière. A cent cinquante milles de Denver, au milieu d'une prairie, à plus de cinq milles de toute habitations il aperçoit ses voleurs; il avait galopé nuit et jour. Carter et Smith, tous deux à cheval, en menaient un autre en laisse. Brownlee, qui chevauchait seul, formait l'arrière-garde. Le jour naissait. Nos voleurs ne connaissaient le sheriff que de réputation ; celui-ci noua conversation avec eux, ou plutôt avec celui qui fermait la marche, Brownlee, auquel il se donna pour un mineur malheureux qui voulait regagner les États. Bob les accompagna ainsi depuis huit heures jusqu'à midi, dans l'espoir de rencontrer ou la voiture publique ou quelque petite caravane assez forte pour lui prêter la main.

Mais midi a sonné ; personne ne se montre. Le magistrat se résout à faire seul la besogne du gendarme, de l'archer, du commissaire et du juge d'instruction. Tout à coup il rassemble son cheval, l'arrête brusquement, et changeant de ton et de visage :

« — Messieurs, leur crie-t-il, assez voyagé comme cela ! Retournons à Denver.

« — S ? Qu'est-ce que vous nous chantez-là? hurla Brown-

lee, tirant un revolver de sa ceinture !... Qui donc êtes-vous? »

Le shériffne se troubla pas; et présentant aussi son revolver :

« — Je suis Bob Wilson. Je vous ramène à Denver. Vous êtes accusés du vol de cinq chevaux. Il faut rendre vos armes. Vous serez jugés selon la loi.

« — Jugés! A tous les diables! » hurla Brownlee, qui leva son pistolet. L'imprécation errait encore sur ses lèvres et il n'avait pas pressé la détente, qu'il roulait sur le gazon, une balle dans le crâne. Au bruit de la querelle, Smith et Carter se retournèrent et s'apprêtèrent à faire feu.

Mais Smith, ayant laissé tomber son revolver, sauta de cheval pour le ramasser, et Carter, frappé à mort, fut renversé dans la poussière.

« — Avance à l'ordre ! cria Wilson à Smith, qui tendait vers luises mains suppliantes! Tiens mon cheval. Si tu bouges, je tire ; tu sais que j'ai le coup d' œil juste !

« — Oui, vous visez bien, répliqua le bandit!

« — Fais attention! je vais te conduire à Denver. avec les chevaux. Si tu as volé ces bêtes, tant pis pour toi ; si tu ne les a pas volées, tant mieux. En tous cas, tu seras jugé... et bien jugé.

« — Je ramassai, dit Wilson qui me détaillait son aventure, les trois pistolets amorcés, et, toute réflexion faite, je les nouai dans mon mouchoir tout chargés. Puis je rechargeai aussi mon revolver et je forçai Smith de remonter à cheval et de se laisser attacher avec des courroies. Les cadavres restèrent gisants; les chevaux volés furent lâchés dans le pâturage, et je menai ma capture au Ranclw prochain. Cette ferme des Prairies était occupée par un colon français marié à une anglaise. Dès que

j'eus décliné mon nom et annoncé le but de ma visite, le couple se mit à ma disposition.

« Smith fut lié à un poteau; je m'éloignai avec le mari, recommandant bien à la femme d'achever le prisonnier s'il essayait de se dégager.

u — Elle n'y manquera pas, » s'écria le mari.

« Nous nous rendîmes au lieu de l'exécution, où nous creusâmes une fosse pour les deux corps. Après avoir rattrapé les quatre chevaux, fouillé les poches des voleurs et en avoir tiré les objets qui pouvaient constater leur identité, nous revînmes au RancJio. La fermière était à son poste et Smith enchaîné pleurait. En vain s'était-il mis en frais d'éloquence pour décider sa geôlière à le remettre en liberté ; en vain avait-il fait appel à sa pitié, à sa vanité, à sa convoitise , la sentinelle était restée inexorable. Enfin elle lui avait déclaré que s'il ne se taisait pas elle lui fermerait la bouche d'une façon efficace. Tout pâle, il attendit son sort. Cela n'était pas une longue affaire. Ramené le lendemain à Denver, il devenait le surlendemain l'un des fruits de l'arbre historique.

« C'est ainsi, monsieur, que je rends la justice à Denver. »♦

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