CHAPITRE XIV
Le camp des Pics qui forme la Sierra-Madre est couronné au centre par le Pic de Fremont, dont la hauteur dépasse de trois cents pieds celle du mont Rosa ; il laisse écouler ses eaux par trois pentes neigeuses : à l'est, vers le Mississipi et l'Océan Atlantique, — à l'ouest, vers la rivière Colombie et l'Océan Pacifique, — au sud, vers le Colorado et le golfe de Californie. Au sud-ouest de ce pic s'élève la chaîne du Wasatch, qui protège contre l'irruption des pluies la vallée d'Utah et le grand lac Salé. Entre les deux vastes chaînes de montagnes de la Sierra- Madre et du Wasatch, s'étend la région de Bitter-Creek (crique amère), un des points les plus stériles que présente la surface du globe.
Ce désert du Sahara sauvage, entre Sulphur-Springs (les sources de soufre) et Green- River (la rivière verte) , a cent trente-cinq milles de large. Le sol, couvert de sable et de pierres, est sans arbres, sans arbustes, sans une seule source. La route est jonchée de squelettes d'élans, d'antilopes, de chevaux et de bœufs. Vous heurtez çà et là une tombe humaine ; ces souvenirs sont plus nombreux qu'ailleurs, et tous ont leur histoire tragique que les gens du pays racontent.
Telle pierre a été élevée en mémoire de cinq gardiens d'une station voisine que les Sioux ont massacrés ; tel poteau indique la place où repose une jeune émigrante qui a péri en cherchant à gagner la terre promise; tel arbre a servi de potence à un malheureux que ses compagnons ont pendu à la suite d'une rixe provoquée par l'ivresse.
Partout des squelettes, des tragédies partout. Le paysage est lui-même funèbre et redoutable. Du sein d'un gazon court et rougeàtre s'élèvent quelques touffes éparses de sauge cendrée; la belle fleur du soleil disparaît et se réduit à la proportion d'une pâquerette des champs ; les collines basses, sont d'un jaune sale. On prendrait pour une couche de neige cette vapeur légère qui s'échappe de la soude et qui tapisse le sol, tantôt par taches étincelantes, tantôt par longues bandes. Lorsque la crique qui donne son nom à la vallée se trouve remplie d'eau, — ce qui n'arrive qu'au commencement de l'été, à l'époque de la fonte des glaces, — le goût de cette eau, bien que nauséabonde, est supportable; dès qu'elle diminue, vers la fin de l'été et au printemps, les hommes ou les bêtes ne l'avalent pas sans danger; elle devient un véritable poison qui irrite les entrailles et corrompt le sang ; — il faut cependant la boire, hommes et bêtes, ou mourir de soif.
Le sol est argileux, la route exécrable. Il faut au moins une semaine, souvent dix ou quinze jours pour traverser, au milieu des privations les plus dures, ce pays maudit. Les bœufs, affaiblis par le manque de nourriture et empoisonnés par la mauvaise eau, renoncent souvent à tramer leur charge sur ce terrain sablonneux; ils se couchent; — et rien ne peut plus les décider à se relever ; quelques-uns commencent à chanceler et re-
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fusent de tirer leurs chaînes. C'est en vain que le fouet s'abat sur leurs flancs, il ne reste plus d'autre alternative que d'enlever leur joug et de les abandonner sur la route. Loups et corbeaux ne tardent pas alors à mettre un terme aux souffrances de ces pauvres bêtes. On ne voit partout que leurs ossements blanchis. Nous rencontrons à chaque instant des convois qui ont un tiers de leurs attelages à l'ambulance, c'est-à-dire qui ont dû laisser une partie de leurs bœufs et de leurs mules se reposer, tantôt sous la garde d'un enfant, tantôt dans quelques pâturages ou on les abandonne. Lorsqu'un certain nombre des quadrupèdes tombe malade, la tâche imposée aux autres devient rude ; — et la caravane entière, hors d'état d'avancer, se voit obligée de camper pendant une huitaine de jours sur les terrains les plus insalubres.
Dans la vallée de Bitter-Creek, située entre les deux grandes chaînes des montagnes Rocheuses, à une hauteur dont la moyenne égale celle du mont Pilate, le froid est naturellement très-intense. Au dire des bergers, l'hiver finit au mois de juillet pour recommencer au mois d'août. Beaucoup de mules et de bœufs meurent de froid , surtout en automne, lorsqu'une nuit glaciale succède à une chaleur accablante; la fraîcheur saisit les bestiaux à l'improviste ; ils se sentent d'abord soulagés et paraissent s'endormir en parfaite santé, mais au point du jour on reconnaît qu'ils ne se relèveront plus. De même pour les hommes; souvent quand ils sont étendus parterre sur leurs peaux de buffles, ils sentent d'abord un léger engourdissement; ce n'est presque rien, les orteils seulement sont un peu gelés, mais pour peu qu'ils s'y connaissent, ils savent trop que ces membres ne leur serviront plus.
On m'a cité un chef de convoi qui périt victime de son dévouement à son escorte. Une nuit, faisant halte près des Buttes- Noires, comme on craignait une attaque des Sioux et qu'il se trouvait plus chaudement vêtu que ses compagnons, il se chargea de relever la sentinelle qui montait la garde à l'entrée du camp. Il resta à cheval jusqu'à l'aube, tremblant un peu de froid, sommeillant par moments ; mais au moindre bruit il redevenait alerte. Au point du jour, lorsque le camp commença à s'animer
il appela un des muletiers et voulut retirer un de ses pieds de la courroie de cuir qui lui servait d'étrier; sa jambe s'était roidie et il lui fut impossible de la soulever; dans sa surprise il essaya de dégager l'autre pied; cette fois encore les muscles refusèrent d'obéir à sa volonté. Quand on l'enleva de sa selle, on s'aperçut qu'il avait les deux jambes gelées jusqu'à la hauteur du genou. Trois jours après il expira.
Rien n'est plus commun que de rencontrer dans les prairies et les montagnes des hommes qui ont eu plusieurs doigts gelés et qui les ont perdus.
Sur ce plateau redoutable s'élèvent en outre des tempêtes imprévues, furieuses, qui ne sont pas moins cruelles au voyageur et à l'habitant que la neige et que la glace. A notre retour du lac Salé, quand nous traversâmes de nouveau Bitter- Creek, nous fûmes assaillis par un orage déneige, de grésil, de grêle qui nous frappait en plein visage et nous trempa jusqu'aux os en moins de dix minutes. D'abord nous résistâmes avec toute la bravoure imaginable et nous continuâmes à nous avancer lentement, en dépit de la rafale. Mais nos chevaux ne tardèrent ■pas à perdre courage. Épouvantés par le bruit formidable du vent, glacés par la grêle qui les aveuglait, ils se tinrent immobiles ; ni la voix, ni le fouet du cocher ne produisaient d'effet sur eux. Sachant par expérience qu'il ne parviendrait pas à vaincre l'opiniâtreté de ces bêtes effarées, le conducteur fit tout à coup volte-face, comme pour rebrousser chemin, tourna le dos à l'orage, détela les chevaux et les abrita de son mieux derrière la voiture. Il nous fallut attendre ainsi pendant trois heures que l'ouragan fût apaisé ; nous mîmes pied à terre pour nous dégourdir un peu dans Tair glacé de la nuit. Lorsque nous eûmes pris un peu de cognac et fumé un cigare, nous nous remîmes en route.
Un convoi d'émigrants, forcé de s'arrêter non loin de nous pour attendre la fin de l'orage, ne prit pas ses mesures aussi bien que nous. Les conducteurs avaient suspendu la marché de la caravane dès que les premières mules s'étaient montrées rétives ; mais au lieu d'attacher les animaux effrayés contre les chariots, ils avaient desserré les sangles, et les avaient laissés
se défendre de leur mieux contre la tourmente. La plupart des bestiaux firent mauvais usage de leur liberté ; après s'être tenus un instant immobiles, ils se mirent à renâcler et à trembler, puis, tournant le dos à la tempête, ils frappèrent du pied le sol humide, baissèrent la tête et partirent au galop ; dans cette course folle, beaucoup des pauvres bêtes en pouvaient manquer de tomber mortes, épuisées par la fatigue ou tuées par la peur. La nuit vint jeter un voile entre nos deux camps. L'orage calmé, nous retournâmes nos chariots, et repartîmes au plus vite. Les émigrants furent sans doute obligés d'attendre l'aube pour courir après leurs animaux égarés: les uns se retrouvèrent au fond des criques où ils s'étaient abrités contre la tempête, les autres forcèrent ceux qui les poursuivaient à les chasser au loin sur les crêtes et à travers les précipices.
Dans cette course effrénée l'animal ne s'arrête pas ; sous la grêle et le vent qui cinglent son dos, il gravit les montagnes, se précipite dans les gouffres, abat les taillis, se jette à corps perdu dans les fondrières. La tempête cesse et il s'arrête. Mais ses forces le quittent; tremblant, épuisé, il s'allonge sur le sol et meurt. Taureaux et mules, chevaux et juments souffrent également de ces terribles rafales. Tout guide expérimenté qui pressent une telle tempête, se hâte d'attacher Ks quadrupèdes côte à côte derrière les chariots. Les bêtes serrées les unes contre les autres, rassurées par la voix de leurs conducteurs, sont moins sujettes à s'épouvanter; d'ailleurs, elles ne risquent pas de se tuer en fuyant le danger. Toutefois, même au milieu du corral, en dépit des encouragements de leurs gardiens, beaucoup d'entre elles tombent à terre, gémissent, hurlent et se couchent pour ne plus se relever.
C'est dans de tels moments, au milieu du tumulte, à la faveur de la confusion et de la terreur, lorsque les chevaux sont exténués ou ont fui, lorsque le chef a bien de la peine à rétablir l'ordre, lorsque la faim et la fatigue ont mis tout le monde sur les dents, qu'un nouvel ennemi se présente.
C'est le brigand de grand chemin, qui s'appelle, dans le Par- West, road-agent, « agent de la route ».
Les road-agentSy toujours prêts à tomber sur les campements
en péril, sont des vauriens déterminés qui au travail honnête des villes, des mines ou des rancJws, préfèrent les périls et les profits du grand chemin. Banqueroutiers, joueurs ruinés, mineurs qui n'ont pas découvert le moindre lingot, embrassent cette noble carrière, pillent les convois, volent les mules de l'émigrant, se hasardent même à attaquer la diligence. Tous bien armés, quelques-uns bons tireurs, capables de tout, ne respectant rien, ni homme, ni femme, ni Dieu, ni diable, ils vous égorgeront pour un dollar. Pas de crime qu'ils n'aient commis; pas de loi qu'ils n'aient foulée aux pieds. La lie de leur existence ne peut aller plus bas. Ils n'ont donc rien à ménager et rien à craindre. On les voit rôder près des grandes routes par groupes de trois ou de cinq, de dix ou de vingt, même de trente individus, bien plus redoutables au voyageur et à l'émigrant que ne le sont les Peaux-Rouges. Le Sioux ou l'Ute, qui n'est qu'un sauvage, laisse à l'intelligence des blancs quelque chance de l'intimider, de le vaincre, de déjouer ses ruses par une astuce supérieure. Le road-agent, qui dans ses meilleurs jours a peut-être lui-même guidé un convoi, n'est jamais dupe. Du premier coup d'œil il a mesuré la force ou la faiblesse de l'adversaire. Il ne se trompe pas sur le degré de résistance qu'un convoi peut lui opposer.
Il y a beaucoup de ces bandits qui ont quitté la grande route mais qui sont encore affiliés aux bandes; tel habite un rancho, tel autre tient un débit de liqueurs, un troisième conduit la malle-poste. Dans ce libre pays de l'Ouest, vous ne pouvez pas trop exiger que les gens dont vous avez besoin aient d'excellents certificats. Une poigne solide, un œil éveillé, un esprit fertile en ressources deviennent plus utiles chez un serviteur que les meilleurs renseignements. La vie est trop rude dans ces régions pour ne pas imposer silence à nos petites convenances sociales. J'ai rencontré à Denver un personnage dont le nom est aussi connu dans le Colorado que celui de Cartouche en France ou de Dick Turpin dans le Yorkshire. On l'accuse d'avoir assassiné une demi-douzaine de citoyens. Cela ne l'empêche pas d'aller et de venir en toute liberté, de vendre et d'acheter. Nul ne le moleste. La peur qu'inspirent ses compa-
gnons et lui impose même au Comité de vigilance et au redoutable shériff.
A mon retour, quand je dus retraverser Bitter-Creek, j'eus l'honneur de voyager en compagnie d'un ancien agent de la route, très-fier de ses exploits dont il parlait en riant, comme si juges et lois n'existaient pas en ce monde. Voici une des histoires qu'il m'a racontées. Il venait de travailler sur la grande route, lui et un héros de son genre. La campagne avait été bonne, et la poche de mes deux drôles était garnie d'un millier de dollars en billets de banque. Comme ils se dirigeaient sur Denver pour y faire bombance, ils aperçurent au loin cinq cavaliers qu'ils reconnurent pour membres d'une bande à laquelle ils avaient appartenu.
« C'est fait de nous ! s'écria mon aimable compagnon en s'adressant à son camarade ; ils nous voleront nos billets et nous tueront ensuite, pour plus de sûreté.
— C'est ce que nous verrons, répliqua l'autre, plus rusé que son ami. Je les connais. J'ai servi avec eux; nous allons crier misère, cela nous sauvera. »
Sur ce, se couvrant de poussière, allongeant le visage, prenant une mine piteuse et affamée, ils coururent au devant des cinq cavaliers, en criant :
« Donnez-nous cinq dollars, capitaine! Nous sommes entrain de mourir de faim dans ce satané pays, et nous tâchons de regagner Denver, où nous trouverons des amis; — donnez-nous cinq dollars! »
Ce cri de détresse toucha le cœur du bandit. Il jeta un billet aux deux hommes, leur recommanda d'être discrets, puis rejoignit ses camarades qui, plus prudents que lui, étaient demeurés en arrière.
Il y a peu de temps, une bande de ces routiers dévalisa la malle du gouvernement et montra une cruauté inouïe, même dans ces montagnes. L'histoire de ce crime, connue sous le nom de « l'assassinat de Portliff Canyon, » est dans toutes les bouches. En voici les détails d'après la confession que le meurtrier lui-même fit au shériff Wilson.
Frank Williams, homme de fort mauvaise réputation, mais
qui savait manier le fouet aussi bien que le revolver et qui connaissait les montagnes, fut employé comme conducteur par l'administration de la malle-poste. Dans une de ses visites au lac Salé il rencontra un nommé Parker, négociant, qui s'apprêtait à regagner sa ville natale avec l'argent recueilli dans la cité mormone. Mac-Causland, originaire de la Virginie, et deux autres marchands, portant une somme considérable en poudre d'or, venaient de proposer à Parker, pour leur sécurité mutuelle, de l'accompagner et de monter avec lui dans la malle. Frank "Williams, que l'on consultait en buvant chopine, ne manqua pas de les engager à prendre ensemble cette route. Il n'y avait pas d'autres voyageurs. On arriva sain et sauf à Portliff-Canyon. Là Frank Williams les retrouva. Il venait du lac Salé pour faire son métier ordinaire et conduire la voiture.
A l'endroit le plus resserré de la gorge, Frank Williams laissa tomber son fouet; il arrêta la voiture et courut le ramasser. C'était le signal. Au même instant des coups de feu retentirent, une grêle de balles assaillit la malle-poste, et trois des passagers tombèrent morts. Huit hommes masqués s'élancèrent sur la diligence, jetèrent dehors trois morts et un mourant, saisirent les billets de banque et emportèrent les caisses contenant la poudre d'or. Parker blessé, mais non mortellement, vit Williams s'avancer vers lui le pistolet à la main, et le supplia de l'épargner.
« Je n'ai qu'une balle dans les reins; aide-moi, Frank, et j'en reviendrai, » lui dit-il.
Frank appuie son pistolet sur la tête de son ami et lui fait sauter la cervelle. Il remonte ensuite sur le siège et arrive à la station, où il annonce que la malle avait été pillée. Deux hommes retournèrent avec lui à Portliff-Canyon pour relever les cadavres, et on se livra à d'activés recherches, depuis Denver jusqu'au lac Salé, afin de découvrir les assassins. Personne ne soupçonnait Frank, tant il avait bien joué son rôle. Mais quelques semaines après le meurtre, le shériff Wilson apprit que Frank Williams avait renoncé à sa place et dépensait beaucoup d'argent dans les cabarets du lac Salé. Bob prit ses mesures, fit surveiller le drôle et le traqua dans les bouges qu'il
fréquentait. Williams, échappant aux espions, se replia sur Denver, où malheureusement fleurit ce fameux cotonnier que le shérifF contemple du haut de son trône de commissairepriseur.
Frank Williams, en moins d'une journée, avait loué en bloc une maison de prostitution, payé à boire à tous les chenapans de la ville, et acheté sept vêtements complets, soit pour lui-même, soit pour ses braves camarades. Cette noble carrière fut brisée par son arrestation imprévue. A minuit, il paraissait devant le Comité de vigilance. On ne sait guère ni ce qui se passa, ni quels furent les juges, ni quelle sentence ils rendirent. Seulement, au lever du soleil, les citoyens de Denver virent le cadavre de l'ex-conducteur, évidemment condamné, se balancer au poteau d'un réverbère de la Grande-Rue.