CHAPITRE XV
Après avoir dépassé le fort Bridger, la descente devient rapide, abrupte et verdoyante. La route est encore inégale, semée de pierres et à peine tracée ; çà et là il faut franchir une crête arrondie, s'enfoncer dans des gorges profondes, traverser laborieusement un terrain sablonneux. Mais en somme, à partir du plateau élevé des Sierras stériles qui semble hostile aux humains, nous suivons une pente. Plus bas, nous trouvons des ravines et d'étroits vallons où la sauge sauvage est remplacée par de hautes herbes d'une végétation plus vigoureuse. Quelques arbustes rabougris commencent à se montrer dans les fissures et les creux. Le chêne nain et l'érable endossent leur livrée d'automne, le violet et le noir. De petits sapins et des cèdres ornent le paysage; on entend l'eau babiller dans les
bas-fonds; de longues franges de balsamiers et de saules indiquent la course tortueuse des sources qui descendent le long des criques. Le jour baisse au moment où nous traversons rapidement Muddy-Creek (la crique boueuse); il fait déjà nuit lorsque nous passons devant Quaking-Asp (le tremble qui frémit) y et nous sommes tout surpris, en tournant une colline escarpée, d'apercevoir une vive clarté, comme si la vallée et la colline qui nous font face étaient en feu. C'est un camp mormon. Une centaine de chariots, rangés les uns contre les autres en forme de corral, selon le système adopté dans les bivouacs pour se défendre contre les Indiens, occupent la sombre vallée; des crêtes et de vastes amas de rochers cachent le ciel étoile. Devant chacun des chariots brûle un grand foyer autour duquel se groupent hommes, femmes et enfants. Les uns sont en train de souper, les autres dansent ou chantent pour se délasser. Bœufs, mules, chevaux forment des tableaux confus et d'heureux contrastes de formes et de couleurs. Les chiens dorment auprès des foyers ou courent en aboyant après la malle-poste. Un concert de cymbales accompagnées de trompes et de cornets à piston, égayé ce spectacle imprévu et bizarre. Nous n'avons pas encore quitté les hauts plateaux; mais déjà nous sentons que l'Éden des saints n'est pas très-éloigné; nous approchons de cette étrange ville du lac Salé qui attire à elle le paysan gallois, l'ouvrier de Manchester et le pauvre mendiant de White-Chapel.
Une heure après, nous arrivions à la station de Bear-River (la rivière de l'Ours), tenue par l'évêque Myers, membre anglais de l'Eglise mormone. Jusqu'à présent ce haut dignitaire n'a usé qu'avec grande modération des droits que ses coreligionnaires s'arrogent sur le beau sexe; il ne possède que deux femmes, dont l'une demeure avec lui à Bear-River. Le troupeau et le ménage de cet évêque se composent en outre d'une servante, de deux ou trois domestiques mâles et d'une jeune Anglaise en visite dont le cœur me paraît courir quelques dangers. La femme du prélat est une dame dans toute la force du terme, simple, élégante et séduisante. Pendant que nous humectons nos gosiers desséchés de poussière et que nous versons mainte
potée d'eau sur nos têtes ou sur nos visages, elle s'empresse avec une grâce parfaite de préparer notre repas.
Affamés et fatigués comme nous le sommes, nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître que ce Meyers est l'évêque modèle pour ce monde de robustes travailleurs.. Oxford l'apprécierait peu, la Chambre des pairs pas du tout. Ses expressions ne sont pas choisies; son intonation n'est pas harmonieuse; je parie qu'il ne sait pas un mot de grec; ce qu'il sait très-bien, c'est l'art d'accueillir et de réconforter le voyageur glacé, que la nuit, la marche et l'orage ont mis sur les dents. Notre évêque ranime le feu du poêle, jette force bûches dans la cheminée, découpe un quartier de mouton (la première viande fraîche que nous ayons aperçue depuis huit jours), sort pour puiser de l'eau et garnir la voiture d'une couche de paille qui garantira nos pieds contre le froid. Il nous donne du vrai thé, de bon pain, même du beurre, au lieu de cette sauge bouillie, de cette lourde pâte et de cette pincée de sel que l'on nous servait. Les côtelettes sont délicieuses; et ce repas des montagnes, assaisonné par la grâce et la courtoisie^ des deux dames, vaut le plus élégant festin de nos grandes villes.
Nous quittons donc Bear-River, non sans estime pour cette phase ecclésiastique de l'épiscopat et pour ce clergé du travail fondé par Brigham Young.
Notre voiture roule sur le pont d'Echo-Canyon et sous le rocher pendant; vu la nuit, à la clarté scintillante des étoiles d'automne, c'est un amas fantastique d'aiguilles, de crêtes, d'abîmes, de roches; — spectacle confus, dont l'aspect est admirable.
Le lendemain matin, de fort bonne heure, nous atteignons la rivière Weber, où nous ne trouvons, pour rompre un long jeûne, que du biscuit et du cuir que l'on nous donne pour de la viande. Peu après nous arrivons en vue de Coalville, premier village mormon.
Ce sont quelques huttes de bois, avec quelques essais de jardins et quelques champs ensemencés. Les sauvages Utes et autres possédaient, il y a peu d'années, ce désert, où ils chassaient l'élan et se scalpaient à qui mieux mieux. On y trouve du charbon de terre, un peu d'eau, un peu de bois. Notre
conducteur nous apprend que les chaumières mormonnes qui ont deux portes indiquent les deux femmes du propriétaire ; trois portes, trois femmes, etc.
Nous nous rappelons les parages arides que nous venons de franchir, notre voyage de six jours à travers les gorges rocheuses, sur les pentes abruptes, et le courage, la persévérance, le fanatisme des gens qui se sont décidés à attaquer cette vallée désolée pour la rendre habitable, nous émerveillent. Oui, voici Coalville, une cité ou un embryon de cité dans les montagnes; elle nait au fond d'une gorge sauvage, que les ingénieurs et les touristes avaient maudite comme impropre à soutenir la vie de l'homme ou de ranimai. Des carrés de froment suivent le bord de la crique, les bœufs paissent sur les versants, les chiens montent la garde autour des fermes, les porcs fouillent le sol, les poules sautillent dans les gerbes, et les chevaux piaffent dans les cours. Des enfants aux joues roses, aux yeux bleus, aux cheveux blonds, trahissant la race anglaise, jouent devant les portes et se culbutent dans la paille ; de petites filles de neuf à dix ans s'occupent à traire les vaches, déjeunes garçons du même âge conduisent des attelages, des femmes se chargent de la cuisine ou de la lessive, des hommes récoltent des pommes de terre ou des fruits, fendent du bois ou scient des planches. Tout le monde accomplit une tâche, tout le monde paraît actif et prospère. Du sein des feuillages verts on voit s'élancer la flèche d'une jolie petite église blanche.
Plus bas dans la vallée, le panorama s'élargit et de nombreux troupeaux s'éparpillent dans dévastes pâturages. Nous passons devant l'hôtel Kimball(une des stations de la malle-poste), tenu par un des fils de Heber Kimball ; c'est un homme assez riche, qui professe la foi mormonne et qui s'est réfugié dans ces montagnes avec ses moutons, sa fortune et ses trois femmes. On prétend que les apôtres l'ont expulsé de la ville sainte pour ivrognerie et scandale public. Les saints sont, dit-on, inexorables au vice ; — nul lien de parenté ne protège le coupable contre la sentence de l'Église.
A Mountain-Dell, habitation de l'évêque Hardy, prélat qui n'a pas moins de huit femmes, dont trois vivent avec lui dans
cette demeure isolée au milieu des montagnes, nous rencontrons un petit Indien de la tribu des Utes. Ce jeune sauvage, vendu à l'état de poupon par son père et arraché ainsi aux errements de sa race, a été converti au mormonnisme et promet d'être très-sage ; il nous a fait l'effet d'un garçon fort éveillé, qui sait apprécier la différence du loup sauvage et de la côtelette de mouton. Il déteste de tout son cœur les Peaux-Rouges, ses frères maquillés. Une des épouses de l'évêque nous apprend que le jeune Mormon a été acheté pour quelques dollars, qu'il ne manque pas d'intelligence et travaille quand on l'y force, qu'il est naturellement paresseux et dort trop volontiers au soleil; il aime beaucoup les chevaux et conduit très-bien un attelage. Bref, il y a en lui l'étoffe d'un bon domestique ; à force de soins on le dressera à apporter du bois et de l'eau pour l'usage de ses maîtres blancs.
Les Mormons ont des idées à eux sur l'origine des Peaux- Rouges. Ils les regardent comme une branche du peuple hébreu qui a quitté la Palestine pour émigrer aux Etats-Unis à une époque où ce peuple possédait encore la puissance sacerdotale. Plus tard, par suite de leur désobéissance, les émigrants perdirent non-seulement l'autorité sacerdotale, mais la blancheur de leur teint, leur vive intelligence et la noblesse de leur physionomie. Au dire des Mormons, ces représentants du peuple d'Israël auraient conservé quelques vestiges, quelques lambeaux presque méconnaissables de leurs croyances primitives et de leurs anciennes institutions : la foi dans un Grand-Esprit régnant sans partage, la division de leur race en tribus, la pluralité des femmes. Cependant la malédiction du ciel pèse sur eux et sur leur progéniture. Us descendent d'une race sacrée, qui a encouru et encourt encore la colère divine. « Dans un temps donné, dont la date dépend de la volonté de Dieu, m'a dit Brigham Young, pendant un entretien que j'eus plus tard avec lui, la grâce leur sera rendue, ils cesseront alors de faire le mal et apprendront à faire le bien ; ils s'établiront dans des villes, ils redeviendront blancs et agiront comme il convient à une nation de prêtres. »
Il ne faudra, en effet, rien moins qu'un miracle pour trans-
former un Pawnie ou un Ute en quelque chose qui ressemble à Aaron ou à Josué.
Avant la dernière guerre civile, avant que l'esclavage fut aboli en Amérique, les Saints avaient promulgué une loi territoriale permettant d'acheter des enfants Indiens des deux sexes, afin de les baptiser selon les rites de l'Eglise mormonne et de leur enseigner des professions utiles. Les Peaux-Rouges ne sont pas trop disposés à vendre leurs enfants. Cependant on rencontre encore dans ces vallées un grand nombre déjeunes sauvages élevés sous l'empire de la loi en question. Aujourd'hui, cela va sans dire, ils sont aussi libres que les blancs et beaucoup plus paresseux, plus rusés et plus cruels.
La femme de l'évêque, dont plus d'une déception a ouvert les yeux, est arrivée à douter de l'efficacité du plan gouvernemental pour la régénération des Utes et des Bannokcs ; elle reconnaît qu'une malédiction pèse sur eux et sur leur descendance ; elle espère que lorsque l'époque viendra où cette malédiction sera retirée, les Peaux-Rouges seront capables de se montrer économes, laborieux, et de marcher dans la voie du salut; mais elle ne se cache pas qu'il dépend de Dieu seul et non des hommes d'amener ce résultat.
Une gorge très-raide, de neuf à dix milles de long, ornée d'une frange de verdure et baignée par un petit cours d^eau, — la verdure servant à nourrir des bestiaux et le cours d'eau à faire tourner des moulins, — ouvre une voie entre Mountain- Dell et le bassin du lac Salé, où nous arrivons brusquement et comme par surprise, en dépassant une saillie de la montagne.
Le tableau qui s'offre à nous, de quelque côté que nous le contemplions, est un des six ou sept panoramas parfaits qui existent sur cette terre. On ne saurait s'étonner que le pauvre émigrant, sortant d'une cave de Liverpool ou d'un bouge de Blackwall. — l'imagination déjà exaltée par la ferveur religieuse et par de rudes privations, — croie apercevoir un coin du paradis terrestre.
Au pied des hauteurs neigeuses des monts "Wasatch s'étend une vaste plaine terminée au nord par un horizon bleu. Une auréole dorée, d'une richesse surprenante, semble couvrir
la vallée entière ; ce sont des milliers de soleils ou tournesols, semés à profusion comme nos pâquerettes, et illuminés par les feux d'Un soleil tropical. Lacs, étangs, ruisseaux innombrables. A gauche on voit se dresser jusque dans les nuages une chaîne de montagnes, que les Indiens nomment Oquirrh et qui contournent le grand lac Salé. En face de nous apparaît la brillante cité, la nouvelle Jérusalem avec sa ceinture verdoyante. Au delà de la ville coule le Jourdan qui traverse la plaine pour porter l'eau fraîche de l'Utah jusqu'au lac Salé, dont la surface bleue assombrit et rafraîchit l'immense vallée. Du lac même, qui a cent milles de large sur cent cinquante milles de long, surgissent deux îles montueuses, d'une teinte pourprée : l'ile de l'Antilope (aujourd'hui l'île de l'Église), et l'île Stansburg. Des côtés et au delà de l'azur du lac courent les chaînes noires, irrégulières et pittoresques — les hauteurs arides de l'Utah et du Nevada.
L'atmosphère est douce et pure, elle a les parfums des brises du sud, la fraîcheur des brises du nord. Elle emprunte sa fraîcheur aux vents qui descendent des pics du Wasatch, où la neige et la glace persistent durant tout l'été. L'air y est si transparent, que le Black-Rock (Roclier noir), situé à une distance de vingt-cinq milles sur le lac Salé, semble surgir à quelques mètres en face de nous; des crêtes, séparées l'une de l'autre par un intervalle de soixante milles, semblent appartenir à la même chaîne.
Plus bas dans la vallée, l'auréole dorée baigne tout le paysage de sa douce clarté. La ville a l'air d'un vaste parc, où l'on compte d'innombrables massifs d'arbres d'un vert sombre, semés çà et là d'un kiosque blanc, d'une chapelle ou de quelque autre édifice. Au dessus de la cité, sur une hauteur qui la domine, on distingue le camp, avec ses lignes de tentes et de baraques. C'est de là qu'un gouvernement de Gentils surveille les faits et gestes de la ville des Saints. Ce camp complète le tableau; il tranche sur le jaune, le blanc et le vert du paysage.