CHAPITRE XVI
Un rêve nocturne et la rencontre d'une source qui jaillissait du flanc d'une colline déterminèrent l'emplacement de la nouvelle Jérusalem. Cette source n'était pas plus large que le Xenil qui donna naissance à Grenade et transforma en jardin un terrain aride. Brigham Young m'a raconté qu'en traversant les montagnes, à la recherche d'une nouvelle patrie pour son peuple, il vit durant son sommeil un ange qui, debout sur une colline de forme conique, lui indiquait l'endroit où devait s'élever le temple des Mormons. Le prophète, visitant le bassin du Lac Salé, commença par chercher le cône qu'il avait aperçu; dès qu'il l'eut découvert, il remarqua une source d'eau pure qui jaillissait de la base du rocher et qu'il nomma « Crique de la Cité ». George Smith et d'autres pionniers dirigèrent la source vers un sol de bonne apparence, où ils plantèrent des pommes de terre. Cette tâche accomplie, ils firent quelques pas vers le nord, marquèrent les limites du temple et tracèrent un grand carré autour du futur sanctuaire. Ce carré, d'une étendue de dix arpents, représente le cœur de la Cité, le lieu saint des Mormons, le harem de la jeune Jérusalem de l'ouest.
La nouvelle ville est située entre les deux grands lacs, le lac d'Utah et le Lac Salé, comme la ville d'Interlacken entre Brienz et Thun, bien qu'ici les distances soient bien plus considérables. Les deux mers intérieures de l'Utah peuvent passer pour de véritables mers si on les compare aux charmants petits lacs des Alpes bernoises. Une rivière, qu'on nomme aujourd'hui le Jourdan, part de l'Utah pour se jeter dans le lac Salé: mais elle ne fait que toucher aux confins de la ville, et comme elle coule
dans le bas de la vallée, elle est restée inutile jusqu'à présent pour les besoins de l'irrigation. Brigham Young a conçu le projet d'un canal qui irait du lac d'Utah à la cité, en suivant les plateaux inférieurs de la chaîne du mont Wasatch. L'exécution de ce plan coûtera beaucoup d'argent et fertilisera une immense étendue de terrain. Si on laisse la cité du lac Salé se développer en paix, le canal sera bientôt creusé, et un sol où l'on ne trouve aujourd'hui que des pierres, du sable et un peu de sauge, ne tardera pas à se couvrir de vignobles et de jardins.
La cité qui occupe, dit-on, trois mille arpents, entre les montagnes et la rivière, est divisée en lots de dix arpents, subdivisés en lots de cinq quarts d'arpents, cette dernière quantité de terrain étant jugée suffisante pour un cottage et un jardin de grandeur ordinaire.
Quant au temple, il n'est pas encore bâti. On n'en a posé que les fondations ; elles sont en granit massif et le travail a été bien exécuté, de sorte qu'elles semblent devoir durer ; les dix arpents réservés pour le sanctuaire sont couverts de constructions provisoires; ce sont l'ancien tabernacle, le grand bosquet et les fondations. Un mur élevé entoure ces édifices, une bien pauvre muraille, construite sans art et sans solidité, qui ressemble plutôt à un mur de boue qu'à un ouvrage de maçonnerie. Quand les travaux seront terminés, on commencera à déblayer et à planter le reste de l'enclos, de manière à former des promenades ombragées et un parterre de fleurs.
Le carré destiné au temple a servi à tracer le plan de la ville entière. De chaque côté de cet emplacement part une rue de cent pieds de large qui s'avance sur le niveau du plateau et continue en ligne droite. Des rues parallèles, de même largeur, rayonnent au nord et au sud, à l'est et à l'ouest, toutes plantées de robiniers et d'ailantes, et arrosées par deux cours d'eau provenant de la source de la colline. Ces rues remontent au nord vers la montagne, et c'est faute d'habitants qu'elles ne vont pas jusqu'aux lacs au sud et à l'ouest. Sur le papier et dans l'imagination fervente de quelques dévots, cet espace est déjà rempli.
La grande rue passe devant le temple. C'est une rue occupée
par des bureaux, des maisons particulières et des boutiques. On avait d'abord voulu en faire la rue aristocratique de la Cité et elle portait le nom de rue Orientale du Temple. Là se trouvaient aussi l'Hôtel du Conseil, le bureau des Dîmes, les résidences de Young, Kimball et Wells, les trois principaux représentants de l'église mormonne.
On y voyait autrefois de beaux arbres et des eaux vives ; mais les marchands , qui jadis ont envahi le temple, ont forcé Brigham Young et ses saints de reculer; changeurs de monnaies, traiteurs et marchands d'habits se sont emparés de tout l'espace.
On a sacrifié les beaux arbres pour faciliter l'emballage et le déballage des marchandises. Les petits jardins si bien tenus, remplis de pêchers et de pommiers qui encadraient les maisonnettes de briques, ont disparu pour faire place à des devantures de boutiques et à des étalages de regrattiers. La partie commerçante de la grande rue est large, poudreuse, non pavée et mal bâtie. Cette rue offre un échantillon de chacune des trois phases que traverse toute ville américaine ; on pourrait nommer ces trois phases : l'âge de bois, l'âge de brique (la brique domine dans les endroits où l'argile et le combustible, abondent) et l'âge de pierre. Un nombre considérable des plus belles maisons sont en bois; un plus grand nombre en adobe, c'est-àdire en briques séchées au soleil comme cela se pratiquait en Egypte, et comme on le fait aujourd'hui en Californie et au Mexique ; très-peu en pierre rouge et même en granit. Le temple sera construit en granit tiré d'une colline voisine. L'Hôtel du Conseil est en pierre rouge, ainsi que les grands magasins de Gold, de Jennings, de Gilbert, de Clawson, où l'on vend de tout comme dans les bazars turcs, chandelles, vin de Champagne, poudre d'or, étoffes, thé, canifs, conserves de viande et souricières. Les boutiques moins importantes (celles des glaciers, des selliers, des coiffeurs), les restaurants, les hôtels et les maisons particulières de premier ordre, sont bâties avec des briques séchées au soleil. Les maisons bâties en adobe, sujettes il est vrai à crouler sous les grandes pluies, sont brillantes à l'œil, confortables en hiver, fraîches en été.
On aperçoit encore quelques huttes informes, restes de la première émigration. Plus bas, vers le sud, la vue se perd dans l'espace, les arbres reparaissent.
Dans la partie centrale et affairée de la ville rien n'indique mieux la différence qui existe entre cette cité et Kansas, Leavenworth ou Denver, que l'absence de toute espèce de buvette. Dans les hôtels point de comptoir; dans les rues, point de maisons de jeu ou de prostitution, point de marchand de vin. Dans l'hôtel où je suis descendu, l'hôtel du Lac Salé, tenu par le colonel Little, un des anciens de l'église mormonne, je ne peux me procurer ni bière, ni vin. Vous ne trouverez pas un débit de liqueur, et ce sont les payens ou Gentils qui se sont promis d'en établir un d'ici quelques semaines. On me sert le thé trois fois par jour, le matin, à midi et le soir. On ne vous invite pas sans cesse à boire un claret-cobbler, un whiskybourbon, un Tom and Jerry, un mint-julep, un eye-opener, un Jtx-wp ou tout autre mélange yankie : et sous ce rapport, la cité des Saints ne ressemble en rien à Leavenworth, par exemple, où sur trois maisons on compte un cabaret. Après avoir dépassé la partie commerçante de la ville, on retrouve les plantations dont Brigham Young voulait orner toutes ses rues. Des rangées d'acacias s'élèvent au bord des ruisseaux; les cottages sont à une distance de trente à quarante pieds de la chaussée ; les toits disparaissent comme étouffés sous la verdure des pêchers des pommiers, des vignes, réhaussée par l'éclat des roses et des tournesols.
A droite et à gauche de la grande rue et parallèlement, s'étendent une multitude de voies qui se ressemblent toutes. La chaussée, dure et poudreuse, est arrosée par de petits ruisseaux, plantée de robiniers, de cotonniers et de philaréas; le terrain est divisé en lots de la dimension indiquée plus haut. Dans chaque lot se dresse un cottage entouré d'arbres fruitiers. Quelques-unes de ces habitations, assez grandes et d'un joli aspect, se loueraient fort cher dans une ville d'Europe. D'autres ne sont que des bicoques de quatre à cinq chambres où les familles polygames auraient beaucoup de peine, en cas de dispute, à former un cercle autour des combattants. Dans certains ver-
gers, on voit deux ou trois constructions, de jolis chalets suisses dont les pignons, la toiture et la couleur rappellent beaucoup de maisons de Saint John's Wood, à Londres : ce sont les demeures des différentes épouses du propriétaire. « A qui appartiennent ces maisons? » demandons-nous à un jeune garçon, en désignant quelques gracieuses villas de la grande rue. « A la famille de frère Kimball, » répond notre interlocuteur.
Plus haut, dans la partie la plus élevée de la ville, nous apercevons le jardin de Hiram Clawson, autre ancien de l'église mormonne, un ravissant jardin, où mûrissent des pêches, des prunes et des pommes délicieuses dont nous pûmes nous régaler durant notre séjour chez les Saints, grâce à l'hospitalité de la plus jeune des femmes de Hiram. Sur le devant apparaît une grande maison habitée par les premières femmes du Saint et leurs vingtaines d'enfants. Mais quelle est cette charmante retraite blanche que nous entrevoyons dans un coin, avec sa grille d'entrée et qui paraît étouffée sous les roses et les plantes grimpantes? C'est la résidence de sa plus jeune femme, Alice, une des filles de Brigham Young. Elle a là son nid à part, un nid où elle vit avec ses quatre petits garçons. Elle passe pour imposer ses volontés à son seigneur et maître, à peu près comme la fille d'un sultan impose les siennes au pacha dont elle embellit le harem. L'ancien Nesbit, un Anglais con yerti à la foi mormonne, habite avec ses deux femmes et leur nombreuse progéniture un très-joli cottage situé sur les hauteurs de la cité, en face de la demeure de l'ancien Clawson. Une grande portion de la ville se compose encore aujourd'hui de frais bosquets et de vergers qui attendent l'habitant dont la présence doit les animer.
Dans First South Street (première rue du sud) s'élèvent le théâtre et l'hôtel de ville, qui sont l'un et l'autre de beaux édifices, d'un style peu commun dans l'Amérique de l'ouest.
L'hôtel de ville sert de quartier général à la police et* de palais de justice. La police mormonne a des agents expéditifs et silencieux qui ont l'œil partout et la main prête à s'abattre sur le collet de tous les malfaiteurs. Il n'y a pas de fait, quelque insignifiant qu'il soit, qui leur échappe. Un payen de mes amis,
traversant un soir les rues obscures pour se rendre au théâtre, accosta une dame mormone de sa connaissance qu'il avait réussi à rejoindre. Le lendemain, il reçut à son hôtel la visite d'un gentleman qui l'invita à ne plus adresser la parole à une femme mormone après le coucher du soleil, à moins qu'elle ne fût accompagnée de son père. Pendant l'hiver il y a presque toujours sept ou huit cents mineurs dans la ville du lac Salé, sept à huit cents jeunes dieux Scandinaves de la même trempe que ceux de Denver. Chacun d'eux, un couteau-poignard à la ceinture, un revolver à la main, demande à cor et à cri de la bière, du whisky, des cartes et des femmes comme il leur en faut. Or, ce sont là des objets de luxe que les saints refusent obstinément de leur fournir. La police doit tenir en respect ces esprits turbulents, et tous les magistrats de l'Ouest s'étonnent qu'elle y parvienne sans verser beaucoup de sang. William Gilpin, le gouverneur élu du Colorado, et Robert Wilson, le shériff de Denver, n'ont que des éloges à décerner aux agents de cette police sévère et mystérieuse, mais habile et active.
Quant aux tribunaux, nous n'avons guère eu occasion de faire connaissance avec eux. Un magistrat, que nous rencontrâmes il y a quelques jours, nous invita poliment à venir l'entendre rendre la justice. Nous causions dans son parloir en attendant qu'on appelât la première cause. Lorsqu'il fut prévenu que nous appartenions au barreau anglais, notre hôte s'éclipsa et renvoya tous les plaideurs. Ce magistrat , lorsque ses fonctions judiciaires ne réclament pas sa présence, emploie ses loisirs à vendre des drogues dans la grande rue. Comme nous connaissons le comptoir derrière lequel on le trouve, nous allons parfois en passant prendre un verre d'eau de seltz et fumer un cigare chez lui. Mais jusqu'ici nous ne sommes point parvenus à obtenir de lui un rendez-vous qui nous permette de le voir et de l'admirer dans l'exercice de ses fonctions.
La cité du lac Salé possède deux sources sulfureuses, au-dessus desquelles Brigham Young a fait construire des baraques en bois. L'entrée d'un de ces bains est gratuite ; l'eau, douée de propriétés rafraîchissantes et laxatives a une température de quatre-vingt-douze degrés Fahrenheit. Dans les rues on ne voit
pas un mendiant; à peine un ivrogne ; toujours celui-ci est un payen, mineur ou soldat. Personne ne paraît pauvre. Les gens sont plus paisibles et plus polis qu'on ne l'est en général dans ces régions de l'Ouest. Les arbres, l'eau et le bétail donnent aux rues un air pastoral que l'on chercherait en vain dans une autre ville des montagnes ou des plaines. Là-bas, sous les robiniers, un bœuf que l'on a ramené du pâturage où il retournera dès le matin; plus loin, une vache se laisse traire par un enfant. Cà et là de légers chariots prêts à franchir de nouveau les routes montagneuses. Des émigrants au teint hâlé, qui arrivent des prairies, se reposent sous les acacias et s'amusent à plonger leurs pieds dans l'eau vive du ruisseau.
La grande rue, centre des affaires, offre plus d'une scène pittoresque. Il faut la voir surtout, quand un train d'émigrants vient d'arriver. Au moment où j'écris, j'ai sous les yeux ce drame singulier; le convoi que nous avons dépassé dans la gorge, au-dessus de Bear River (la rivière de l'Ours), vient de terminer son voyage. Il se compose de soixante chariots, de quatre cents bœufs, et de six cents âmes, hommes, femmes ou enfants, tous Anglais et Gallois. Les chariots remplissent la rue; le bétail s'étend sous le soleil; les hommes semblent joyeux et agités; on le serait certes à moins, après avoir achevé une si longue course, à travers la mer, à travers les États-Unis, les prairies et les montagnes. Les femmes et les enfants sont maigres et comme roussis. La poussière, la boue, la fatigue, les privations donnent à tout ce monde un air sauvage et surnaturel. On aurait de la peine à reconnaître dans ces groupes pittoresques dont les vêtements tombent en lambeaux, le prudent fermier de Montmouth, l'artisan soigneux de Woohvich, l'ouvrier pimpant de Londres. Devant les magasins on décharge les files de mules. Des mineurs de Montana et d'Idahoe, chaussés d'énormes bottes, la taille entourée d'une large ceinture, flânent près des nouveaux venus. Une bande d'Indiens, avec leurs longs cheveux, leurs vêtements où l'on n'a pas prodigué l'étoffe et leur orgueilleuse taciturnité, marchandent les lots les plus grossiers et les moins coûteux. Ce cavalier, coiffé d'un sombrero et dont le vigoureux cheval soulève des flots de poussière, est un Mexi-
cain. Voici venir un dandy californien, et plus loin passent deux officiers du camp voisin , reconnaissables à leurs uniformes bleus.
L'atmosphère est d'une pureté, d'une transparence merveilleuses. La pluie tombe rarement dans la vallée, bien que presque tous les jours des orages éclatent dans les montagnes. Un nuage monte alors vers les collines occidentales, roule le long des crêtes et menace la ville d'un déluge ; lorsqu'il se fond en pluie et se dissipe en orage, on le voit prendre sa course du côté des monts Wasatch, effleurer la cime des pics et se perdre dans les neiges de l'horizon lointain.