‹ La nouvelle AmériqueChapitre 20 sur 71 · CHAPITRE XYII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYII

A Londres, Paris ou New-York, l'Église ne permettrait pas au théâtre d'usurper sa place et de prendre l'importance assurée au théâtre et au drame par les Mormons. Brigham Young, à beaucoup d'égards, n'a ni modèle ni antécédents. Grand-prêtre d'une religion toute nouvelle, il a organisé son théâtre, avant que les fondations même de son temple fussent sorties de terre.

Personne n'ignore que l'art dramatique a une origine religieuse et qu'on a appelé la comédie « l'Ecole des mœurs ». Brigham Young paraît vouloir en toute chose s'appuyer sur des principes primitifs : — pour la vie de famille il remonte à ceux d'Abraham, pour la vie sociale à ceux de Thespis. Ce sont des prêtres qui ont inventé le théâtre ancien et le théâtre moderne. Or l'expérience démontre, dans la cité du lac Salé, aussi bien que dans la ville de New- York, que les gens aiment à s'égayer, à rire et à s'émouvoir. Pourquoi donc les instituteurs du peuple

ne profiteraient-ils pas des mille occasions que leur offre la scène pour apprendre aux gens à rire aux bons endroits, à s'émouvoir des choses qui doivent les toucher? Pourquoi Brigham Young ne se servirait-il pas du théâtre pour prêcher la morale ? Pourquoi ne dresserait-il pas ses acteurs et ses actrices de façon à en faire des modèles de vertu, des professeurs d'élocution et d'élégance ? Pourquoi ne chercherait-il pas à réconcilier les sentiments religieux avec le plaisir ?

Brigham Young s'exagère peut-être les avantages que Ton peut tirer des représentations théâtrales dans une cité où il n'existe encore que des écoles primaires; mais il a résolu de mener l'expérience jusqu'au bout. Il a donc construit un théâtre modèle et il s'efforce en ce moment de former une troupe modèle.

Extérieurement, son théâtre est un édifice dorique assez grossier, où l'architecte a réussi à produire un certain effet par des moyens très-simples. L'intérieur, bien ventilé, n'a ni rideaux ni loges, sauf deux loges d'avant-scène soutenues par des colonnes; un fond blanc, sans autre surcharge que quelques dorures, contribue aussi adonnera la salle un caractère de légèreté. Le parterre, qui s'abaisse par une pente roide jusqu'à l'orchestre, permet à tous les spectateurs de voir également bien; aussi les places du parterre sont-elles les plus appréciées; les bancs qu'il contient sont loués à différentes familles. C'est là que l'on peut voir, chaque soir, les anciens et les évêques, entourés de leurs femmes et de leurs enfants, rire et applaudir comme des écoliers. Ce fauteuil à bascule, placé au centre du parterre, est réservé à Brigham Young, lorsqu'il lui plaît de venir se divertir au milieu de ses Saints. Quand il préfère s'installer dans sa loge, une de ses femmes — Élisa la Poète, Henriette la Pâle, Amélie la Magnifique ou une autre — se balance dans la chaise du prophète tout en riant de la pièce. Autour de ce siège d'honneur se trouvent les bancs des fonctionnaires qui ont le droit d'entourer le chef : ceux de Heber Kimball, premier conseiller, de Daniel Wells, second conseiller et général en chef, de George A. Smith, apôtre et historien de l'Église, de George 2 Cannon, apôtre, d'Edward Hunter, évêque prési-

dent, de l'ancien Stenhouse, rédacteur en chef du Daily Telegrapk, et d'une foule d'autres Mormons de seconde grandeur.

De chaque côté de la scène s'ouvrent deux loges que l'on n'aperçoit pas de la salle ; l'une est la loge où se tient le prophète lorsqu'il désire rester seul et causer tranquillement avec un ami, l'autre ne sert qu'aux jeunes filles dont les noms figurent sur le programme de la soirée, et qui s'y établissent en attendant que leur rôle les appelle sur la scène. En règle générale, on a songé au bien-être de tout le monde dans ce théâtre modèle. Je suis autorisé par miss Adams, miss Alexander et d'autres jeunes artistes, à déclarer que rien ne leur semble plus commode que cette loge où elles se réfugient à tout instant, dans n'importe quel costume, sans crainte d'être vues.

Grâce aux soins et à la vigilance du directeur Hiram Clawson, on peut féliciter Brigham Young d'avoir fait de son théâtre quelque chose qui se rapproche de la perfection qu'il a rêvée. Derrière la rampe tout marche à l'unisson; la paix et l'harmonie régnent au milieu de la gaieté la plus folle. Ni dans la salle, ni aux abords de la salle on ne remarque le tumulte, les scènes de désordre qui déshonorent le théâtre du Lyceum et Drury- Lane ; pas de femmes perdues ou de pick-pokets, pas d'enfants en haillons, pas d'ivrognes. Comme les Mormons s'abstiennent de liqueurs spiritueuses, et qu'ils fument rarement, la plus licencieuse volupté que se permettent quelques-uns de ces êtres humains dans leurs moments d'abandon, c'est de sucer une pêche. Nos Mormons préfèrent les petits sermons et les petites pièces. La toile qui se lève à huit heures, tombe vers dix heures et demie, et les Mormons, aj'ant coutume de souper avant de sortir, vont se coucher dès leur retour. Ils ne souffrent jamais que leurs plaisirs empiètent sur les travaux du lendemain. A six heures du matin on entend sonner la cloche du déjeuner.

Mais c'est derrière la toile de cette salle modèle que l'on trouve le plus à admirer ; l'ampleur des coulisses, l'éclairage parfait, la propreté scrupuleuse de toute cette partie de l'édifice m'ont frappé. Je connais les foyers et les coulisses des théâtres européens ; ni en Italie , ni en Autriche les architectes n'ont veillé avec une attention aussi délicate au bien-

être des acteurs et des actrices. Le foyer des artistes est un véritable salon. Les décorateurs ont un atelier convenable, les costumiers et le préposé aux accessoires ont d'immenses magasins. Toute actrice, si peu important que soit son rôle, a une salle de toilette où personne ne vient la déranger.

Brigham Young comprend que si l'on tient vraiment à réformer le théâtre, on doit commencer par les coulisses. Avant de purifier la scène, il faut réhabiliter les artistes ; aussi a-t-il construit des salles de toilette particulières et une loge pour ses actrices. Mais il a fait plus: comme exemple et comme encouragement, il a donné des rôles à ses propres filles. Trois de ces jeunes sultanes, Alice, Emilie et Zina, font partie de la troupe. J'ai eu l'honneur d'être présenté à la plus jeune, Alice, femme de l'ancien Clawson, et mes rapports avec elle sont devenus presque amicaux. J'ai neçu d'Alice beaucoup de renseignements relatifs à la réforme de son père et à ses idées sur le théâtre.

« — Moi-même, m'a-t-elle dit un jour à dîner, je n'aime pas beaucoup jouer la comédie; mais mon père veut que mes sœurs et moi nous jouions de temps à autre. Il ne croit pas qu'il lui soit permis d'exiger des filles pauvres une obéissance qu'il n'exigerait pas de nous. — Quant à mon peu de goût pour le métier d'actrice, ajoutait-elle, il vient de ce que je ne me sens pas de talent naturel pour cet art. J'aime beaucoup voir une belle pièce; et je manque rarement une représentation lorsque je ne joue pas moi-même.

Brigham Young n'a pas eu seulement à réformer, mais à créer son théâtre.

Un directeur est fort embarrassé de recruter ses artistes quand le théâtre le plus prochain est à sept cents milles de lui. C'est un art exquis et dont l'apparition est rare ; il faut l'aller chercher partout, dans la boutique, dans l'atelier, derrière le comptoir ; et le moyen de forcer une enfant de laboureur de devenir actrice, si les filles riches méprisent l'état que Ton veut imposer à vos sujettes î

A New-York, à Saint-Louis, à Chicago, le théâtre ne passe pas précisément pour une école de vertu, et la profession d'ac-

trice n'est pas celle qu'un homme prudent choisirait pour ses enfants. Brigham Young ne se cache pas qu'en s'efforçant de poser le théâtre comme une école de mœurs, il a contre lui le vieux préjugé social.

Une vapeur d'immoralité semble planer sur tous les théâtres du monde, et les villes de l'Amérique septentrionale sont peutêtre à cet égard les moins dignes de reproches. C'est un mal qui résulte des mauvaises traditions; et pour y porter remède, Brigham Young sacrifie une partie de lui-même, c'est-à-dire ses enfants, les seules personnes habitant le lac Salé qui puissent accomplir cette œuvre de régénération ; à ce point de vue Alice et Zina peuvent être considérées comme deux prêtresses, deux vierges chargées de purifier la scène d'une antique souillure qui ne lui est pas inhérente.

Brigham Young et son agent Clawson s'occupent beaucoup de l'éducation de miss Adams, jeune personne qui a tout à apprendre, excepté l'art d'être aimable. Ils donnent aussi des leçons à miss Alexandre, qui ne se contente pas d'être jolie et piquante, elle possède un véritable talent dramatique. On nous a raconté une anecdote dont miss Alexandre est l'héroïne, et qui prouve que Young sait plaisanter à l'occasion. Un acteur célèbre de San-Francisco, en tournée au lac Salé, devint éperdument épris de cette demoiselle et se présenta chez le président pour demander la permission de faire sa cour.

« — Ah! mon garçon, répliqua le prophète, je vous ai vu jouer Hamlet à ravir, et dans Jules César vous n'êtes pas trop mauvais, j'en conviens. Mais pour Alexandre, n'y prétendez pas. »

Notre première entrevue avec Brigham Young eut lieu dans sa loge particulière. Front large, figure épanouie, yeux bleus, les cheveux châtains, le nez fortement et bien dessiné, la boucha moqueuse et souriante. Quant au costume, pantalon noir, habit noir, gilet et cravate blancs, avec boutons d'or à la chemise; vous diriez un Anglais de province et de la classe moyenne. Voilà le prophète, le pape, le roi des Mormons, tel que nous l'avons vu au théâtre, au milieu de son peuple. Près de lui était assise une de ses femmes, Amélie ; jolie, la physionomie douce, poétique et pensive *, son costume était d'une élégance simple,

et de temps en temps elle soulevait le rideau de sa loge, pour promener sur les spectateurs sa lorgnette, à la façon de l'Europe.

Le parterre était à peu près rempli de jeunes filles ; on en voyait des rangées de douze à quinze sur un banc : c'étaient les filles de Kimball, de Cannon, de Smith et de Wells. En certains endroits il y avait des groupes de vingt à trente jeunes personnes. Young m'apprit qu'il lui restait quarante-huit enfants, dont quelques-uns sont déjà mariés, et comme il a mis le théâtre à la mode en assistant au spectacle au milieu de son peuple, il trouve juste d'encourager les membres de sa famille à paraître derrière et devant la rampe. Alice a épousé Clawson ; Zina, que nous avons vue jouer le rôle de madame Musket dans la farce intitulée « l'Ombre de mon mari », est une jeune personne très comme il faut, grande, forte, et dont un Turc comparerait le visage à la pleine lune; — ce n'est pas une artiste. Nous avons aussi vu Emilie ; on prétend que Clawson lui fait la cour, qu'il s'agit d'une passion mutuelle, et qu'Emilie ira probablement habiter sous le même toit que sa sœur Alice. Un bruit répandu par les Gentils, qui aiment à s'occuper des secrets domestiques de la famille du président, assure qu'Alice n'est pas heureuse avec son seigneur et maître ; c'est là une rumeur que je puis déclarer fausse. La semaine dernière j'ai eu le plaisir de donner le bras à sœur Alice pour la conduire à table, j'ai causé avec elle toute une soirée, j'ai joué avec ses quatre joyeux garçons ; j'ai rarement rencontré une femme plus rayonnante et plus gaie. J'ai remarqué qu'elle désigne toujours son mari par son nom de baptême, contrairement à l'usage de l'Amérique de Test et de l'ouest. Les dames américaines appellent leurs maris M. Jones ouM. Thompson et non William ou. George. Une double alliance avec le prophète passe pour offrir de grands dangers ; elle soulève de l'envie parmi les anciens, des luttes avec les Gentils et de l'hostilité chez les autorités de Washington. Mais l'ancien Clawson est prêt à courir tous les risques et à épouser Emilie comme il a épousé Alice ; répondant ainsi (pour me servir d'une locution mormonne) aux Théories de Washington par des faits mormons.

Le spectacle commença par « Charles XII ». Lorsque Adam

Breck conseille à sa fille Eudiga de ne pas prêter l'oreille aux galanteries des militaires, toutes les jeunes filles qui garnissaient le parterre se mirent à rire comme des folles,; elles voyaient là une allusion au camp voisin et aux officiers des États- Unis. Un grand nombre de ces messieurs, présents dans la salle, goûtèrent fort la plaisanterie. Dans cette pièce il est constamment question des officiers et de leurs amours ; chaque allusion fut saisie au vol par ies Saints, qui les appliquaient à leur politique locale. Les rapports des officiers et des soldats des Etats-Unis avec les Mormonnes offusquent beaucoup les disciples du prophète; on prétend que plusieurs de leurs femmes ont été séduites et enlevées. Young me parla avec indignation de ces procédés, sans pourtant ajouter que les coupables appartenaient au camp voisin.

— Us apportent ici le trouble, me dit-il, se mêlent de nos affaires et pénètrent dans nos familles. C'est intolérable ; aussi dès que nous trouvons un coupable, nous nous en défaisons.

Je me rappelai ce qu'on m'avait raconté de Porter Rockwell et de sa bande; mais je me contentai de sourire, sans interrompre le président qui se hâta d'ajouter :

— « Jamais dans ma famille je n'ai eu à me plaindre de rien de tel. »

Lorsque « Charles XII » parlait des amours de ses officiers, il était amusant de voir le Prophète se rejeter au fond de son fauteuil à balançoire en éclatant de rire, tandis qu'Amélie lorgnait tranquillement les spectateurs à travers sa jumelle.

Page 1