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CHAPITRE XVIII

Le théâtre remplit ici dans l'existence sociale le même office que le temple dans la vie religieuse. Le premier est le symbole des plaisirs terrestres , le second est le type des

gloires du monde à venir. La salle de spectacle a été construite en toute hâte, parce qu'elle figure parmi ces choses passagères qui n'ont plus le temps d'attendre ; le temple, au contraire, sera bâti avec le soin, avec la lenteur qu'il faut apporter à une œuvre destinée à durer éternellement.

Les Mormons se flattent d'avoir assez de religion dans le sang pour pouvoir se dispenser, à l'occasion, des formes religieuses. Il y a quelques jours, j'ai entendu la première allocution adressée à une troupe d'émigrants par Brigham Young, et j'avoue que le caractère pratique de ce discours m'aurait surpris si mes relations avec le prophète ne m'eussent pas préparé jusqu'à un certain point à entendre un langage de ce genre. Voici le résumé de son sermon :

« Frères et sœurs en Jésus-Christ, le Seigneur vous a choisis, et sa grâce vous a conduits à travers les montagnes jusqu'à cette vallée, parce qu'il veut que vous aidiez à hâter l'avènement de son royaume ici-bas. Vous êtes faibles et fatigués après votre long voyage . Reposez-vous un jour — deux jours, s'il le faut ! — Puis levez-vous et voyez comment vous vivrez. Ne vous cassez pas la tête à méditer vos devoirs religieux ; vous avez été élus par Dieu pour accomplir l'œuvre de régénération, et Dieu ne vous abandonnera point. N'allez pas vous décourager. Examinez la vallée où la Providence vous a appelés. Votre premier devoir sera d'apprendre à faire pousser un chou et à côté de ce chou un oignon, une tomate, une pomme de terre. Ensuite vous verrez comment on nourrit un cochon, comment on bâtit une maison, comment on fait un jardin, comment on élève des bestiaux, et comment on pétrit le pain; — en un mot, votre premier devoir est de vivre. Ensuite ceux d'entre vous qui ne parlent que le danois, le français ou l'allemand devront apprendre l'anglais, la langue du Seigneur, la langue du Livre de Mormon, la langue des nouveaux Saints. Vous débuterez par ces choses; le reste vous viendra en temps et lieu. Que Dieu vous bénisse, et que la paix de Notre Seigneur Jésus-Christ soit avec vous. »

Le temple cependant n'est pas oublié. On peut affirmer qu'aucun peuple du monde ne consacre autant d'argent que les

Mormons aux édifices et aux services religieux. Ils abandonnent joyeusement à l'Église un dixième de tous les produits et même davantage ; mais la première recommandation que les anciens adressent à un nouveau converti, c'est de regarder le travail, surtout le travail manuel, comme le sacrifice par lequel, selon les lois de Dieu, un homme sera délivré de la souillure du péché et arrivera à la paix éternelle. Les Saints travaillent avec l'ardeur que d'autres dépensent dans la polémique. Ils ne reculent pas devant la discussion; ils ont l'esprit vif et prompt à la riposte, mais ils préfèrent se servir de la bêche pour régler leurs controverses avec le monde.

C'est pour cela qu'ils prospèrent là où d'autres périraient de faim. Les ingénieurs qui déclarèrent que cent personnes ne trouveraient pas les moyens de vivre dans ces vallées ne se trompaient pas autant que le supposent beaucoup de gens, éclairés depuis par le succès de Brigham Young. Brigder luimême, le vieux trappeur des monts Wasatch, ne risquait pas follement ses écus lorsqu'il offrait mille dollars de chaque épi de blé récolté dans ces parages. Ceux qui regardèrent la colonisation comme impossible, n'entendaient parler que de ce que l'on peut attendre d'hommes ordinaires poussés par un mobile ordinaire, et il est certain que des hommes ordinaires auraient péri dans ces régions. Le sol est si sec, si aride, qu'en dépit de sa passion pour le travail, un Mormon ne saurait cultiver plus de quatre arpents, tandis qu'un Gentil du Missouri ou du Kansas en cultive aisément quarante. Sans l'activité mormonne, la cité du lac Salé serait réduite, en moins de deux ans, à demander, comme Denver, des vivres aux états d'Ohio et d'Indiana.

Quelle espèce d'hommes est-ce donc, quels sont-ils ces Saints du travail, qui bâtissent le temple?

Il y a trente-six ans, on comptait six Mormons en Amérique, il n'y en avait pas un seul en Angleterre ni dans le reste de l'Europe. Aujourd'hui (en 1866), il existe vingt mille Saints dans la cité du lac Salé, quatre mille à Ogden, quatre mille à Provo et autant à Logan ; dans les cent six établissements qu'ils occupent dans ces vallées, établissements organisés par eux, gouvernés par des évêques et des anciens, il n'y a pas moins de

cent cinquante mille âmes ; dans les autres parties des États- Unis on en trouve environ huit ou dix mille ; en Angleterre et dans les colonies britanniques à peu près quinze mille ; dans le reste de l'Europe, dix mille; en Asie et dans les îles des mers du sud, environ vingt mille ; en tout, guère moins de deux cent mille sectateurs de l'évangile prêché par Joseph Smith. Tous ces convertis ont été réunis autour de ce temple en trente ans.

Dans l'histoire de cet étrange peuple, ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est la puissance de développement qu'il renferme dans son sein. *

Islam, prêchant l'unité de Dieu avec le feu et l'épée, a marché plus lentement que ces Saints américains, car, en moins de trente ans, ils ont enlevé toute une nation à l'Eglise chrétienne; ils occupent aujourd'hui un territoire plus grand que l'Espagne, ils ont bâti dans les déserts une capitale déjà plus peuplée que Valladolid, ils ont créé une armée dont j'estime le nombre à plus de vingt mille hommes, ils ont organisé un clergé qui compte dans ses rangs plusieurs centaines de prophètes, de présidents, d'évêques, de conseillers, d'anciens ; ils ont établi à leur usage un code, une théologie, une science sociale qui sont en hostilité ouverte avec toutes les universités et toutes les croyances établies.

En les comptant un à un, on trouvera que les Saints sont déjà très-forts : mais les chiffres de la statistique officielle, si souvent exagérés lorsqu'il s'agit d'une Eglise ou d'une armée, sont loin de donner une idée exacte de la puissance temporelle ou spirituelle du mormonnisme. On peut compter les autres hommes par tête, — ici il faut les compter par tête et par cœur. Chaque Saint est à la fois un prêtre et un soldat, toute la population mormonne étant dressée à soutenir les controverses spirituelles aussi bien que les luttes physiques. Chaque adulte mâle a une pensée dans son cerveau, un revolver à sa ceinture, un rifle à la main. Dans chaque maison nous trouvons des armes, dans le cabinet du prophète, dans le bureau du journal, dans la hutte de Témigrant, dans les salles du bains, dans le salon de réunion des hôtels, dans les chambres à coucher. Lors de notre arrivée, l'hôtel du lac Salé, tenu par le colonel Little, mormon

de premier ordre, était rempli de voyageurs. Un nègre affairé nous offrit une sorte de niche à chien, sans chaises, ni table, ni commode, et garnie d'un seul lit de camp. Diverses lettres d'introduction que nous nous dépêchâmes de présenter, amenèrent des amis à notre secours; mais l'hôtel se trouvait tellement encombré de visiteurs, que la place manquait ; et mon ami fut obligé d'accepter l'hospitalité que le colonel Little lui offrit dans sa résidence particulière. Il y vit une des femmes de son hôte en train de lire à un groupe de jolies filles un livre en faveur de la polygamie, et lorsqu'on le conduisit dans la chambre à coucher où il devait passer la nuit, il fut très-surpris de trouver sous son oreiller un pistolet chargé. Il aperçut en outre, accrochés au mur, deux revolvers de Coït tout armés, et dans un coin de la salle deux carabines. Or le jeune Little dont mon ami occupait la chambre est un garçon de dix-sept ans.

Ces Saints ne furent d'abord qu'une secte pacifique, ne maniant que l'épée de la foi ; mais lorsqu'ils se virent attaqués par Gentil, .le spoliateur qui employait le fer et le plomb contre les amis de la vérité — lorsqu'ils reconnurent que les lois qu'ils invoquaient dans leur détresse spirituelle ou matérielle, ne pouvaient rien pour eux, — ils ceignirent leurs reins d'une arme plus mondaine. Ils achetèrent des sabres et des fusils, se formèrent en bandes, s'exercèrent si bien, qu'en quelques mois ils devinrent redoutables dans les états d'Iowa et d'Illinois. Trop peu nombreux alors pour fonder un nouvel empire sur le Mississipi et braver l'opinion publique, ils furent assez puissants pour troubler les provinces voisines et quand éclata la guerre contre le Mexique, ils ajoutèrent une brillante cohorte à l'armée expéditionnaire. A dater de cette époque, les exercices militaires des Saints n'ont subi aucune interruption. On peut regarder ces exercices comme faisant partie du rituel mormon, un Saint étant tenu de se montrer sur le champ de manœuvre aussi bien que dans le tabernacle. Ce n'est pas une figure de rhétorique, que tout homme valide de Deseret, — pour employer le nom que les Mormons donnent à la province d'Utah — remplira aussi volontiers le rôle de soldat que celui de missionnaire. Ils assurent, et je crois qu'ils ne se vantent pas, qu'il ne leur

faut que quinze minutes pour rallier trois mille rifles, renforcés de trois mille revolvers, autour de leur hôtel de ville. Un jour qu'il y eut une fausse alerte, on réunit facilement cette farce.

Nos fondateurs de la nouvelle Jérusalem s'appellent Saints, ils acceptent la Bible pour vraie, baptisent les nouveaux convertis au nom du Christ ; mais ce ne sont point des chrétiens, et aucune église du monde ne fraterniserait avec eux dans leur condition actuelle. A vrai dire, leurs croyances, leurs mœurs, leurs lois, les rapprochent bien plus des Utes ou des Soshones que d'une église anglo-saxonne. Young tire de la Bible un sens que nul autre n'y a jamais trouvé. On a souvent affirmé que les Saints prétendent posséder une nouvelle traduction delà Bible, une version rédigée par le Saint-Esprit ; mais Brigham Young me dit que cette assertion est fausse. Il déclare seulement qu'une lumière plus pure que celle dont sont doués les Gentils lui permet de mieux comprendre les Ecritures, et qu'une révélation divine lui enseigne le sens caché de certains passages, mais il accepte la Bible telle qu'elle se trouve dans la version autorisée par l'Eglise anglaise réformée. « — La Bible du roi Jacques est ma Bible, m'a-t-il dit d'un ton décidé, je n'en connais pas d'autres. » En effet il semble regarder cette version comme divine, et la forme clans laquelle elle est rédigée comme sacrée. « La langue anglaise est un saint idiome, » dit-il, « le meilleur, le plus doux et le plus puissant idiome du monde. » Je crois qu'il la considère comme la langue de Dieu et du ciel. « Elle est sainte, assure- t-il, car c'est la langue dans laquelle les anges ont écrit le livre de Mormon, la langue dont Dieu slest servi pour adresser ses dernières révélations aux hommes. » Lorsqu'un de mes amis se présenta chez un libraire d'Utah pour demander le livre de la foi mormonne, la personne qui se tenait derrière le comptoir lui offrit une bible anglaise. « Nous ne possédons pas de meilleur livre, dit-il ; tout ce que nous croyons vous le trouverez dans ces pages. » C'est là ce qu'ils répètent sans cesse ; il n'en est pas moins vrai qu'ils découvrent dans leur bible mille faits, mille doctrines que nous ne découvrons pas dans la nôtre; une nouvelle histoire de la création, de la

chute, de l'expiation, de la vie future. En somme, ils ont créé à leur usage un ciel nouveau et une terre nouvelle.

Une mosquée se rapproche plus d'une église chrétienne qu'un temple mormon. Islam renversait les idoles, lemormonnisme les relève. Smith et Young ont peuplé leur ciel étrange de dieux fabriqués par eux-mêmes ; le Tout-Puissant n'est à leurs yeux qu'un président du ciel, un chef assis, au milieu de ses pairs spirituels, sur un trône qui ressemble à celui du Jupiter romain. Bref, ce temple n'est pas autre chose que l'autel d'un nouveau peuple, d'un peuple quia une nouvelle loi, une nouvelle morale, un nouveau clergé , une nouvelle industrie, un nouveau droit canonique et un nouveau Dieu.

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