CHAPITRE XIX
Rien n'est plus facile que de rire de ces sectaires. Ce sont des gens de rien ; l'écume de la terre, la lie des grandes villes, la vase des égouts et des fossés, la boue des routes. Leur premier prophète fut Joe Smith, et tout narrateur doué de verve comique pourra aisément provoquer la gaieté d'un auditoire payen par le récit du fameux évangile de Smith, Urim et Thummin, la momie égyptienne, le manuscrit Spalding, l'épée de Laban et les visiteurs angéliques. La banque mormonne, le papier monnaie et la femme spirituelle sont susceptibles aussi d'une interprétation burlesque. La vie réelle du fondateur est le côté faible de la nouvelle Église, comme sa mort en est le côté fort.
Heureusement Smith n'a pas vécu assez longtemps pour que les événements de sa vie fussent généralement connus ; autrement il aurait fait bien peu de dupes parmi des hommes qui comprennent si admirablement le ridicule.
« — Regardez un peu, disent les ennemis de Smith, ce visage huileux, cette mine impudente, et demandez-vous si une pareille physionomie peut receler rien de divin.
Smith, avec l'instinct du sectaire, sachant bien que les semences d'une église ne poussent que dans le sang des martyrs, se mettait sans cesse en travers de ses persécuteurs. Un homme ne devient réellement populaire qu'à la condition d'être injurié; jamais un homme ne passe pour un Saint à moins d'avoir été calomnié; jamais un homme ne prend rang parmi les prophètes avant d'avoir été lapidé. « La persécution, dit Brigham Young, est notre partage; si nous avons raison, l'univers sera contre nous; mais l'univers ne prévaudra pas contre les élus de Dieu. » Smith comprit parfaitement cette vérité incontestable ; il courut après l'oppression comme preuve de sa vocation , et ses ennemis comblèrent ses vœux.
Il fut cité trente-neuf fois devant les tribunaux. Il s'arrangea de manière à être constamment accusé sans jamais subir une condamnation, et il nous fournit là un témoignage palpable de son habileté. Chaque accusation portée contre lui servit à encourager ses prosélytes. Toutefois les progrès de sa secte furent lents, du moins comparés aux succès rapides de George Fox et de John Wesley, voire même à ceux d'Anne Lee. Dans l'entourage immédiat de Smith la discorde était à l'ordre du jour, beaucoup de Saints déclarant que leur prophète puisait en cachette dans la tirelire commune. Rigdon, le complice qui l'avait aidé à faire passer le roman de Spalding pour une traduction des Tables d'or, l'abandonna et le dénonça. D'autres suivirent cet exemple, et bien qu'on recrutât un nombre considérable de prosélytes dans des régions éloignées où l'on ne connaissait pas personnellement le prophète, la secte aurait fini par disparaître, si les ourdies de l'ouest n'avaient pas jugé à propos de transformer Joseph en martyr. Une bande de vauriens, se chargeant d'exécuter la loi, envahit la prison de Carthage et tua le chef des Mormons comme un chien.
Ce crime, que rien n'excusait, donna un nouvel élan à l'esprit de la secte. Des milliers d'individus ouvrirent l'oreille aux paroles des missionnaires. La justice fut trop lente à saisir, trop
faible pour punir les meurtriers, ce qui fit dire que le ciel se chargerait de venger cet assassinat.
Lorsqu'on apprit que Smith était mort, qu'il avait péri victime de sa doctrine, ses fautes furent oubliées. Le souvenir de son astuce, de sa rapacité, de sa sensualité, de son ignorance, de son ambition, demeura enterré avec lui dans sa tombe ignorée. Son peuple et beaucoup de nouveaux disciples lui tinrent compte d'un martyre involontaire, plus profitable à sa mémoire que ne l'aurait été une vie de sainteté ou d'héroïsme.
C'est là une histoire dont l'antiquité offre bien des exemples. Smith se querellant à Nauvoo avec ses apôtres à propos des dettes criardes de l'Église, se chamaillant avec sa femme Emma, qui n'acceptait pas la doctrine des « épouses spirituelles «, sans cesse accusé de vol et d'ivrognerie, n'était certes pas un héros que les Américains dussent redouter.
Mais, grâce à l'assassinat de Carthage, l'ivrogne endetté, le voleur et le fornicateur comme on l'appelait s'éleva au rang des Saints. Des hommes qui lui auraient tourné le dos de son vivant s'empressèrent de le proclamer après sa mort le véritable successeur de Moïse et de Jesus-Christ.
Sous un nouveau chef, sous Brigham Young, — d'origine obscure, à l'esprit vif et d'un grand bon sens — la secte vit cesser ses luttes intérieures. Elle se montra sous un aspect plus décent, resserra ses rangs rompus, redoubla de zèle, étendant au loin son œuvre de propagande. Ce fut Young qui, reconnaissant qu'après les derniers troubles la place n'était plus tenable, conseilla à ses disciples de quitter les bords du Mississipi, où ils ne pouvaient plus vivre en paix, et de dresser leurs tentes dans une de ces solitudes lointaines de l'Ouest, dont le sol n'était foulé que par quelques tribus de Peaux-Rouges, en un mot, dans ce désert américain qui passait pour n'appartenir à personne. Il faut admirer la hardiesse de cette résolution. Par delà les prairies de l'Ouest, par delà les montagnes Rocheuses, s'étendait un désert de pierres et de sel, solitude désolée/ dont aucune avidité européenne n'avait osé s'attribuer la propriété. Un pape du moyen cage avait donné cette région à la couronne d'Espagne qui l'avait abandonnée, comme un objet sans valeur,
à la République mexicaine. Mais ni les Espagnols ni les Mexicains n'avaient osé pousser assez loin dans le nord pour s'emparer de cette terre aride. Au centre du désert croupissait une mer morte, plus terrible que Bahr-Lout, la mer de Loth. Le lac contenait trois quarts d'eau et un quart de sel ; les criques qui y aboutissaient passaient pour putrides ; les puits des environs fournissaient une eau saumâtre, et les côtes, sur un parcours de plusieurs milles, étaient encroûtées de sel blanc. Ces côtes ne pouvaient se comparer qu'au Ghor de la Syrie ; elles semblaient même encore plus repoussantes, puisque les eaux du lac Salé sont stagnantes, impures et bordées par des fossés et des mares dont les émanations offensent l'odorat. Pour combler la mesure, ce désert de sel, de pierres et d'eau putride, était comme enfermé dans un cercle de montagnes, à l'est par les montagnes Rocheuses, à l'ouest par la Sierra-Nevada, dont les chaînes aussi élevées que le mont Blanc et toujours couvertes de neige le protègent contre le reste du monde.
Les Peaux-Rouges qui erraient dans ces parages, à la recherche de racines ou d'insectes, appartenaient aux tribus les plus sauvages et les plus dégradées de leur misérable race. Un troupeau de bisons, une bande de mouettes, une nuée de sauterelles animaient la plaine à de rares intervalles. Au printemps, dès qu'un peu de verdure apparaissait au-dessus du sol, dès qu'il surgissait quelque touffe de sauge sauvage, quelques tournesols rabougris, les sauterelles se montraient comme par enchantement et dépouillaient de ses feuilles la moindre plante et le moindre rameau. On ne voyait pas l'ombre d'une forêt; lïierbe, quand par hasard il en poussait, paraissait chétive et maladive; la sauge et le tournesol, plantes qui ne servent pas à la nourriture de l'homme et que l'on regardait alors comme très-malsaines pour le bétail, fleurissaient seuls dans cette terre ingrate et maudite. . -
Au dire des trappeurs qui, en traversant les passes des monts •Wastach, avaient jeté les yeux sur ce pays redoutable, la vie en était absente; pas un coin de verdure, pas un ruisseau, pas une source, les puits comme le sol ne donnaient que du sel. N'y trouvant pas de bois, à peine une source fraîche, on avait
condamné ce grand espace déterre comme absolument impropre à nourrir l'homme civilisé et à l'abriter. Brigham Young ne fut pas de cet avis. Il se souvenait que lorsqu'un Saint avait enfoncé sa bêche dans le sol-, — soit à Kirkland dans l'Ohio, soit à Indépendance dans le Missouri, ou à Nauvoo dans l'Illinois, — une ample moisson avait toujours récompensé ses travaux ; et notre prophète, ayant foi dans ces muscles vigoureux, dans ces mains puissantes et cette indomptable volonté qu'il avait vus à l'œuvre, fut persuadé que même cette vallée maudite du lac Salé leur donnerait aussi des moissons.
Menuisier par état, Young savait abattre un arbre, dégrossir une bûche, construire un chariot ou une brouette, affiler un pieu et dresser un abri provisoire. Les Saints qu'il se chargeait de diriger ne redoutaient ni fatigue, ni privations. C'étaient pour la plupart des artisans de la nouvelle Angleterre et des fermiers de l'Ouest, gens qui se mettaient à tous les métiers et ne reculaient devant rien. Un nombre égal de convertis, français ou anglais, aurait péri en essayant de traverser les plaines et les montagnes: mais tout homme né en Amérique est homme à tout faire ; banquier, boucher, charpentier, commis, palefrenier, homme d'État, tout ce que vous voudrez, au premier appel et tour à tour. C'est un homme plein d'ingéniosité : boulanger, il vous bâtit un pont, prédicateur, il vous dompte un cheval sauvage, avocat, il vous met au four des petits pâtés.
Brigham Young n'ignorait pas que ses disciples auraient à subir de rudes privations en franchissant les grandes plaines incultes, en gravissant les amas de pierres gigantesques nommées montagnes Rocheuses; mais il jugeait, avec son bon sens pratique, que les souffrances physiques à endurer ne dépasseraient pas ce que des hommes résolus sont capables d'affronter sans mourir. Il comptait d'ailleurs leur donner l'exemple. Leurs légers chariots pouvaient contenir assez de vivres et de semences, et un peu de whisky suffirait pour corriger l'alcali de l'eau amère que fourniraient les criques. Dans sa petite bande il y avait des laitières, des boulangères, des couturières, des blanchisseuses. Les enfants eux-mêmes ne devaient pas rester inutiles sur les routes désertes, car les petites Américaines sa-
vent traire une vache, et les jeunes Yankies apprennent de trèsbonne heure à conduire un attelage.
Une troupe de pionniers (dont beaucoup habitent encore la vallée du lac Salé) ayant été envoyée en avant afin d'explorer la route et de faire un rapport, l'ordre du départ fut enfin donné par Brigham Young. Aussitôt toutes les familles de Nauvoo commencèrent leurs préparatifs et entreprirent sans hésiter un voyage tel que l'histoire n'en connait pas, depuis l'époque où Moïse conduisit les Israélites hors de la terre d'Egypte. Les Saints abandonnèrent leurs confortables demeures. Ils réunirent à la hâte quelques provisions, des légumes, des semences, une douzaine de barriques d'eau-de-vie. Puis ils attelèrent leurs mules et leurs bœufs à des chariots rustiques. Ceux qui étaient trop pauvres pour acheter des voitures et des bêtes de somme, fabriquèrent des camions ou des brouettes. Afin d'échapper à leurs ennemis, ils quittèrent Nauvoo au milieu des rigueurs de l'hiver, traversant le Mississipi sur la glace et se mettant en route pour un voyage de quinze cents milles, au milieu d'une contrée sans routes, sans ponts, sans villages, sans une seule auberge, sans puits, où l'on ne trouvait ni bétail, ni prairies, ni terres défrichées. John Taylor l'ancien m'apprit comment ils laissèrent tout derrière eux, — champs de blé, jardins, jolies maisons, avec livres, tapis, pianos, et les autres objets de luxe qu'elles renfermaient. L'espace à parcourir égale celui qui sépare Londres de Lemberg, — il représente six fois le trajet du Caire à Jérusalem. Les prairies qu'ils allaient traverser étaient peuplées de Pawnies, de Shoshones, de loups et d'ours; coupées par des rivières rapides, interceptées par une chaîne de montagnes. Parvenus au but de leur voyage, après avoir bravé tant de périls, après avoir passé partant d'épreuves, ils allaient se trouver sur les bords d'une mer Morte qui baigne une vallée stérile. Leur nouvelle patrie était une terre arrosée par une eau salée, une suite de prairies semées de sel !