‹ La nouvelle AmériqueChapitre 23 sur 71 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

L'histoire de ce voyage des Saints, telle que la racontent Young, "Wells, Taylor et les autres vieillards qui faisaient partie de l'expédition, est de nature à navrer un cœur faible et à remplir de courage et de force une âme généreuse.

Au moment où les Mormons furent chassés par la violence des demeures qu'ils avaient construites, des champs qu'ils avaient labourés, les jours étaient courts et la neige recouvrait le sol en couches épaisses. Sauf quelques provisions pour la route, un peu de blé et de pommes de terre que l'on comptait réserver pour les semailles futures, il leur fallut tout abandonner à l'émeute, les maisons qu'ils avaient bâties, le temple qu'ils venaient d'achever, les tombes récemment creusées. Le froid glaçait les mains et les pieds de leurs enfants. La faim et la soif crucifiaient jeunes gens et vieillards. Il fallait, pour trouver un peu d'eau, traverser d'interminables plaines de sable où les voitures s'enfonçaient jusqu'à l'essieu. Le mirage les trompait souvent de ses promesses moqueuses, et même quand ils arrivaient auprès d'une crique ou d'un ruisseau ils ne trouvaient qu'une eau amère que l'on ne pouvait boire sans danger. Les journées étaient courtes et glaciales; l'absence de tout autre abri que la toile des tentes rendait les nuits d'hiver terribles pour la caravane. Les chevaux tombaient malades en route; une épidémie se déclara parmi les vaches et les moutons, de sorte que le lait devint rare et que l'on tremblait à chaque repas de manquer de viande le lendemain. Il fallut laisser en arrière les pauvres, les vieillards et les malades, avec une es-

corte de jeunes gens dont on ne pouvait cependant guère se passer.

Ce ne fut pas la seule perte qu'éprouvèrent leurs forces pendant le premier stage de l'émigration. Au moment où ces exilés avaient si grand besoin de tous leurs bras valides, la guerre mexicaine éclata, et un gouvernement qui ne s'était jamais cru assez fort pour les protéger, les somma de fournir des hommes et des armes. Brigham Young répondit en patriote à cet appel de son pays; cinq cents jeunes Mormons, la fleur des bandes fugitives, se présentèrent devant lui, et après avoir reçu la bénédiction de leur chef, s'enrôlèrent dans l'armée d'invasion.

Affaiblis par l'absence de cette force vivante, nos Saints franchirent le Missouri dans un bac construit par eux-mêmes. Ils s'avancèrent alors dans le grand désert, traçant tant bien que mal une route qu'ils indiquèrent sur une carte, jetant de légers ponts sur les cours d'eau qui leur barraient le passage, récoltant de l'herbe pour leurs bestiaux et semant du blé pour ceux qui devaient les suivre plus tard. Ils dressaient des huttes provisoires où les enfants pussent dormir; et creusaient des caves dans le sol, afin d'y trouver un refuge contre la neige. Leur nourriture était peu abondante , leur eau malsaine ; le gibier sauvage qu'ils réussissaient à abattre dans la plaine, — l'élan, l'antilope, le buffle, — empoisonnait leur sang. Presque tout le whisky dont ils s'étaient approvisionnés à leur départ de Nauvoo, pour corriger l'effet de l'eau saumâtre, avait été saisi en route, et les agents du gouvernement avaient défoncé les barriques sous prétexte que les émigrants destinaient cette eau de-vie aux Peaux-Rouges, auxquels les blancs n'ont pas le droit de vendre de liqueurs spiritueuses. Quatre barriques avaient été sauvées par Brigham Young en personne. Un ancien qui se trouvait alors à bord du bac, et duquel je tiens cette anecdote, m'a dit que c'est la seule fois qu'il ait vu le prophète en colère. Les barriques en question venaient d'être transportées sur le bac, lorsqu'un douanier impérieux se présenta et commença à enfoncer les douves. Quand Brigham vit l'agent lever pour la seconde fois son maillet, il tira son revolver, ajusta l';ntrus et lui cria :

— « A bas la main ! si tu touches à ce tonneau, par le Dieu vivant, tu es mort ! »

L'officier sauta à terre et ne les inquiéta plus.

Pendant notre voyage, qui avait lieu au mois d'août par un beau temps et qui s'exécutait rapidement* nous eûmes cruellement à souffrir du manque de bonne nourriture et d'eau fraîche.

Mon compagnon de route, M. Dilke, eut une attaque de bile qui dégénéra en dyssenterie. L'eau-de-vie de cognac contenue dans nos gourdes était le seul aliment qu'il pût garder. L'eau faillit le tuer ; son visage brûlé par le soleil devint aussi blanc que de la craie ; ses bras et ses jambes affaiblis retombaient inertes. En dépit de sa grande force physique, il tomba dans une prostration telle que le gardien d'un des ranchos, après l'avoir douloureusement contemplé, me dit :

— « Vous allez joliment vous ennuyer lorsque vous serez seul. »

Pour ma part, je ne commençai à souffrir qu'un peu plus tard; et les symptômes ne furent pas les mêmes. La peau de mes mains se détacha comme si on l'eût grattée avec la lame d'un couteau ; il me vint des ampoules sur le dos et une foule de boutons sous les paupières inférieures ; une éruption scorbutique apparut sur mes doigts.

Ces deux genres de maladies, à ce que m'apprit Taylor, ravagèrent le camp des émigrants. Beaucoup d'entre eux souffraient de la dyssenterie, et un plus grand nombre encore du scorbut.

Quelques-uns des Saints n'eurent pas le courage d'endurer jusqu'au bout ces terribles épreuves, d'autres succombèrent à la fatigue et furent enterrés dans le désert. Chaque jour il y avait de nouvelles funérailles, chaque nuit un nouveau deuil dans le camp. La mortalité est toujours très-grande dans ces convois; même aujourd'hui, quoique les routes soient faites et pourvues de stations où Ton trouve des légumes frais, il y périt beaucoup de monde. Le convoi à l'arrivée duquel je venais d'assister avait perdu six voyageurs. Une jeune dame me dit que la caravane qu'elle accompagnait avait laissé quatre-vingts morts en route. Brigham Young lui-même me fit ce tragique

récit: « — Nous avons perdu beaucoup de monde, me dit-il, mais la courageuse armée de Saints et de Saintes continua sa pénible marche à travers ces plaines glacées. *

Quand ils perdaient courage, les musiciens de la troupe se mettaient à jouer quelques airs martiaux et joyeux, auxquels s'unissaient les voix des émigrants, oublieux de leurs misères. Le jour ils chantaient des hymnes, le soir ils dansaient autour des feux du bivouac. La tristesse, l'austérité, l'ascétisme étaient bannis de leurs camps et de leurs pensées. Au nombre des rares trésors qu'ils avaient emportés de Nauvoo, se trouvaient une presse et des caractères typographiques. Un journal imprimé au bord de la route répandait des paroles d'encouragement et de bons conseils dans toutes les parties du camp.

Après avoir franchi les sables et les criques qui depuis ont été désignés sur les cartes sous le nom de Nebraska et de Dakota, ils arrivèrent au pied de la première rangée de cette chaîne irrégulière dont les géographes ont fait un groupe qu'ils appellent les montagnes Rocheuses. Il n'existait aucun sentier sur ces hauteurs formidables, et des monceaux de neige comblaient les défilés qui les traversent. Comment les Saints parvinrent-ils à gravir ces hauteurs, traînant derrière eux des bœufs, des chariots, fourrageant pour se procurer des vivres, obligés de s'arrêter pour cuire leur pain et préparer leurs repas, sans guides et sans secours ? C'est là ce que les vieillards ne sauraient vous raconter sans que les larmes leur coulent des yeux. Les plus jeunes et les plus hardis prenaient les devants ; c'étaient eux qui mettaient en fuite les ours, les loups, les serpents à sonnettes, et qui chassaient l'élan ou le cerf sauvage, frayant ainsi la route aux femmes et aux vieillards. Enfin, parvenus au sommet de la gorge, ils purent contempler une suite de plaines arides, de lits de rivières desséchées, des coteaux sans verdure, des bas-fonds alcalins, desmares d'eau saumàtre, d'étroits canyons et* des gorges roides et abruptes. Pendant des journées, pendant des semaines, ils poursuivirent leur pénible voyage à travers ces sierras désolées, à travers ces vallées qui semblaient vouloir repousser l'homme. Les provisions s'épuisaient, le gibier devenait rare, les Peaux-Rouges se

montraient hostiles, et, au but de leur voyage, qu'ils n'étaient pas sûrs d'atteindre, s'étendait le désert sans eau où ils avaient résolu de dresser leurs tentes !

Cette hostilité de la nature ne les épouvanta pas. Ils n'avaient point compté sur un paradis de verdure. Ils savaient que personne n'avait pensé à conquérir sur les Indiens un pays si misérable. Ils n'espéraient y trouver que la*paix et la liberté, un endroit qui leur permît de se mesurer avec la nature, d'y appeler les Saints leurs frères et de leur dire : Voilà notre patrie.

Leurs clairons retentissaient et leurs cœurs battaient dans leurs poitrines, quand ils descendirent les dernières pentes qui les conduisaient à leur domaine inhabité. Etant arrivés sur le versant au-dessus du Jourdain, parvenus à la colline en cône où Brigham Young avait vu apparaître un ange, ils tracèrent le plan d'une nouvelle cité, explorèrent les canyons et les cours d'eau qui se cachaient dans les hauteurs. A leur grande joie, ils découvrirent non-seulement des sources d'eau fraîche, mais des endroits boisés, des pentes et des buttes tapissées d'herbe.

Pas une heure ne fut perdue. « Le premier devoir d'un Saint lorsqu'il arrive dans cette vallée, me dit Brigham Young, est d'apprendre à faire venir les légumes ; il doit ensuite se mettre à même d'élever des porcs et des poules, d'arroser ses terres et de construire sa maison. Le reste viendra plus tard. »

Ce fut ce génie qui présida depuis l'origine à l'œuvre de chacun. Deseret, — pays de l'abeille, — fut désigné comme la terre promise et le séjour des Saints. Le voilà trouvé ce pays qu'ils cherchaient, qui n'appartient à personne et où le Mormon va fonder son Etat indépendant.

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