CHAPITRE XXL
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Sous leurs mains habiles cette vallée déserte ne tarda pas à changer d'aspect. On amena les eaux des collines à suivre de nouveaux cours, des champs furent défrichés et ensemencés, de nombreuses maisons s'élevèrent, génisses et moutons broutèrent le flanc des collines ; on établit des salines et des scieries, on planta des vergers dont les arbres donnèrent bientôt des fleurs et des fruits, on construisit des routes. En pénétrant dans les ravines, les bergers mormons avaient découvert des pins, des cotonniers, des sureaux, des bouleaux, du buis, matériaux précieux pour la construction de leurs habitations. La nouvelle Jérusalem sortit de terre. On commença à bâtir un temple et on publia un journal. Des noyers et d'autres arbres à bois dur furent plantés dans des endroits favorables. Les Peaux- Rouges, qui depuis longtemps étaient l'effroi de tous les trappeurs de l'Ouest, furent conciliés à force de gracieusetés et de cadeaux; si bien qu'au bout de quelques mois ils parurent devenir les alliés des blancs qu'ils avaient massacrés jusqu'alors. « Nous nous sommes vite aperçus, me dit le colonel Little, qu'il en coûte moins de nourrir les Indiens que de les combattre. » La politique qui consiste à nourrir les sauvages, politique adoptée par Brigham Young à dater de l'époque de son arrivée dans la vallée, n'a été abandonnée qu'à deux ou trois reprises par suite de malentendus sans importance. Pendant plusieurs années, les Saints du lac Salé eurent à livrer la guerre aux sauterelles et aux grillons des champs, ces plaies de l'ancienne terre de Chanaan ; mais grâce aux mouettes des lacs et aux pièges auxquels ils eurent recours pour détruire les
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insectes, ils réussirent à sauver leurs récoltes de blé et de fruits. Douze mois s'écoulèrent sans que les Mormons eussent péri dans le désert. Loin de là ; leur nombre augmentait, et même ils gagnaient déjà de l'argent. D'année en année leur population et leurs richesses allèrent en augmentant; aujourd'hui les noms de leurs négociants sont connus sur les places de Londres et de New- York; leur cité est une des merveilles du monde.
A quelle puissance mystérieuse faut-il attribuer la croissance surprenante de la société établie dans ces solitudes ?
« Jetez un regard autour de vous, me dit Brigham Young, si vous voulez savoir quelles gens nous sommes. Il y a dix-neuf ans, cette vallée n'était qu'un désert dont le sol ne produisait que de la sauge et des tournesols nains. Nous autres, les premiers venus, nous n'avons apporté ici que quelques bœufs, quelques chariots, un sac de semence et de légumes. Ceux qui nous ont suivis, — tisserands ou forgerons pour la plupart, — sont arrivés les mains et les poches vides; ils n'avaient pas un centime, ils ne savaient pas même labourer le sol auquel ils venaient demander de quoi vivre. Eh bien! du haut de ce balcon, regardez! et voyez ce qu'ils ont fait de ce sol aride. »
Comment les Saints ont-ils seuls pu accomplir une tâche que les autres colons de l'Ouest trouvaient impossible ?
On répond que ce sont des fanatiques. Quand on se sera moqué de Joë Smith et de son Eglise, qu'aura-t-on prouvé? Les faits sont là. Utah appartient à Young et à son peuple; voici une Église de deux cent mille âmes, une armée de vingt mille rifles. Riez tant que vous voudrez de toute cette parade de Joseph, don des langues, Urim et Thummin (une paire de lunettes !) l'épée de Laban, la prose d'Abraham, le papyrus égyptien, le papier-monnaie mormon, les trente-neuf procès. Vous pourrez prouver avec une ironie vive et mordante, qu'une biographie véridique du fondateur du mormonnisme est le côté grotesque de la religion nouvelle; mais ce que vous appelez un camp de fanatiques subsiste malgré vos plaisanteries. Les murs de la nouvelle Jérusalem sont debout; lesUtes et les Shoshones sont les amis des Saints. Des bandes de missionnaires prêchent en cent endroits et à des milliers d'auditeurs favorablement
disposés l'évangile selon Joseph Smith. Enfin, le temps est passé, les Américains le savent bien, de tourner les Mormons en raillerie.
Bien que la Grande-Bretagne ait la réputation d'être la pépinière des Saints, les Anglais n'ont encore appris à regarder le mormonnisme que comme une plaisanterie, une de leurs facéties, une de leurs humours ; — éruption qui se produit de temps à autre sur le corps social et qui annonce peut-être une indisposition passagère ; — personne parmi eux n'a songé à y voir le symptôme d'une maladie organique. L'assemblée du clergé protestant a-t-elle jamais consacré un jour au livre de Mormon? A-t-on jamais vu un évêque anglais visiter, dans Commercial-Road, les Saints de Londres? Il se peut que deux ou trois ministres de l'Église réformée aient lancé des brochures contre les hérétiques ; mais combien de ces révérends pères sont allés voir les disciples de Joë Smith dans la partie de Londres qu'ils habitent ? La sainte lutte a rarement été engagée, même de la part des laïques anglais.
Nul Américain ne traitera le mormonnisme légèrement. La nouvelle Église est là, palpable ; ils ne peuvent s'y tromper ; bonne ou mauvaise, elle fait partie de leur système ; ce n'est pas une passagère ébullition dont on puisse se débarrasser.
Les Saints de la Grande-Bretagne considèrent leur demeure actuelle comme une terre d'Egypte, un lieu d'exil à échanger contre un séjour plus fortuné. A leurs yeux l'Amérique est le pays de Chanaan, et la cité du lac Salé la Jérusalem moderne. Nous avons beaucoup de Saints dont la destinée est fixée ; les pauvres, les vieillards, les infirmes peuvent mourir dans nos rues , ou , ainsi qu'ils s'expriment , dans la servitude ; mais les riches, les jeunes, les fervents sont tenus, d'après la foi mormonne, de se mettre en route pour gagner la terre promise. On conseille invariablement aux jeunes Saints et surtout aux jeunes Saintes de changer d'air en même temps que de croyance. Des milliers de Saints émigrent, bien qu'il en reste des milliers en Angleterre. A Londres, à Liverpool, à Glascow et. dans d'autres villes les Saints possèdent des écoles et des églises; ils y impriment des livres et des journaux qui sont peu
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connus des théologiens d'Oxford et encore moins des théologiens de Londres. Comme ils ne forment pas une secte politique, qu'ils ne réclament aucun droit, ne se plaignent d'aucun grief, et qu'ils se contentent de remplir tranquillement leur tâche, la presse anglaise ne s'occupe guère d'eux. Ils n'attirent pas plus l'attention que ne le font les Frères Moraves ou les Plymoutli Bretliren. Dans l'espace d'une seule semaine, la société de Londres se livrera à bien plus de commentaires sur Prince et sur Home (1), sur le Séjour de V Amour (2) et les Sphères spirituelles (3), qu'elle n'en formulera en six mois sur Brigham Young et sur Deseret. Les Saints ne comptent pas dans la société anglaise ; à Boston, à Washington, à New-York, ils présentent une terrible énigme qui ne présage rien de bon, et menacent de devenir une puissance formidable. Déjà ils ont nommé des députés et mis des armées sur pied. Colfax, le pré sident de l'assemblée législative, est allé conférer avec Young, et le congrès a nommé des commissions chargées de s'occuper des affaires de l'Utah. Le jour semble proche, où les hommes pratiques devront songer à régler, non-seulement dans les églises et les universités, non-seulement dans les chambres et dans les palais de justice, mais dans les camps et sur les champs de bataille, «les questions soulevées par le Mormonnisme.
Comment le peuple américain se comportera-t-il vis-à-vis des Mormons? C'est là un des plus curieux problèmes qu'ait à résoudre un siècle qui a jeté un pont d'un côté de l'Océan à l'autre, qui a entouré le globe d'une ceinture électrique, apprivoisé et rendu serviables les ardents coursiers du soleil. La solution ne sera peut-être pas facile à trouver; car nous n'avons pas encore décidé jusqu'à quel point la pensée est affranchie du contrôle de la loi, et jusqu'à quel point, en tolérant une religion, on autorise implicitement la conduite qui nait de cette religion. Je prépare ici une réponse à cette question, en essayant de déterminer ce que c'est que le Mormonnisme, et en
Cl) Apôtres du spiritisme.
(2) Agapemone, institution bizarre, espèce de Pension ou de Retraite consacrée au Plaisir et à la Société [Agapê-Monos).
(3) Espèce de Magie ou de spiritisme de date récente.
recherchant les causes de son développement. On ne peut le rejeter du pied, comme s'il n'y avait là que vice sans compensation ou insanité sans mélange. Si bizarres que nous semblent les nouveaux sectaires, il faut qu'ils aient conservé un grain de la vérité essentielle. Ils vivent et prospèrent ; des hommes qui vivent de leur travail et réussissent à force d'industrie, ne méritent pas d'être traités de fous. Leurs rues sont propres, leurs maisons bien tenues, leurs jardins admirablement cultivés. La paix règne dans leurs cités, où l'on ne rencontre ni ivrognes ni prostituées. Aucune secte des Etats-Unis n'a ouvert plus d'écoles primaires. Mais, vu leur façon de vivre et leurs croyances, peut-être sommes-nous plus agacés parleurs mérites que nous ne le serions par des crimes. On croit que bien des Américains endureraient un peu mieux les Mormons si ceux-ci voulaient seulement consentir à se conduire moins bien.
Qu'ont donc accompli ces Saints ?
Au milieu d'un peuple libre, ils ont fondé un pouvoir despotique; dans un pays qui ne reconnaît pas une religion de l'État, ils ont placé leur Église au-dessus des lois humaines; au sein d'une société anglo-saxonne, ils ont adopté quelques-unes des idées et un grand nombre des coutumes des tribus indiennes, des Utes, des Shoshones et des Serpents. Dix-neuf siècles après Jésus-Christ, ils ont rétabli les mœurs qui existaient en Syrie dix-neuf cents ans avant la naissance du Sauveur.
Il se peut qu'ils aient trouvé certains principes de leur système de gouvernement en regardant autour d'eux, sans remonter jusqu'à Hauran, et qu'ils aient consulté un texte moins respectable que celui de la Bible. Le wigwam du Shoshone leur fournissait un modèle de ménage polygame moins ancien que la tente d'un patriarche. Quoi qu'il en soit, c'est là une origine que Kimball et Young ne sauraient trop avouer. Selon eux, Abraham est l'homme parfait, attendu qu'il abandonna, pour l'amour de Dieu, sa maison, sa famille et sa patrie. De même, Sarah est pour eux la femme parfaite, parce qu'elle appelait son époux « seigneur » et lui cédait sa servante Agar. Ils déclarent qu'ils ne peuvent tomber en faute lorsqu'ils suivent l'exemple d'Abraham. Les évangiles, les commandements
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de l'Eglise, toutes les lois et toutes les institutions humaines doivent être considérés comme non avenus quand ils se trouvent en opposition avec les coutumes de ce sheik arabe Abraham. Foulant aux pieds les découvertes de la science et les leçons de l'histoire, ils proclament qu'il est dé notre devoir de retourner en arrière, d'adopter, dans l'esprit comme dans la lettre, cette forme de gouvernement sacerdotal et paternel qui existait en Syrie il y a quatre mille ans. Ils repoussent, comme n'ayant aucune valeur, les avantages que nous nommons les conquêtes les plus précieuses du temps et de la pensée humaine ■ — la liberté individuelle, la vie de famille, le droit de changer ses législateurs, la liberté de la parole, le droit de concourir à la formation des lois, V égalité devant les tribunaux, la liberté de la presse et le suffrage universel. Ils renoncent à tous ces privilèges et ils leur substituent l'obéissance asiatique; l'omnipotence d'un homme sans naissance, sans éducation qu'il leur plait de regarder comme le vicaire de Dieu sur la terre : le pape à Rome, le czar à Moscou, le calife à Bagdad, n'ont jamais exercé de pouvoir comparable à celui dont les Mormons ont investi Brigham Young.
« Je suis un de ceux qui pensent que frère Brigham doit tout faire, » me dit l'ancien Stenhouse, qui est peut-être l'homme le plus instruit que j'aie rencontré à Utah. « Il a fondé cette Église, et l'on n'a le droit de lui résister en quoi que ce soit. »
Beaucoup de Mormons m'ont répété la même chose presque dans les mêmes termes. Personne ici ne se permet de s'opposer à une volonté de Brigham Young. « J'aimerais mieux aller en enfer tout de suite, me dit-il encore, que d'avoir rien à démêler avec Brigham Young » .
Dans une caste hindoue, dans une famille de Kirghis, dans une tribu de Bédouins une telle prostration m'eût semblé étrange. Dans la libre Amérique, parmi les compatriotes de Sydney et de Washington un aveu de ce genre, sortant de la bouche d'un homme qui écrit de la prose et des vers, fait des mots et cite des poètes, assez Yankie d'ailleurs pour porter une paire de revolvers dans ses poches, me parut plus qu'extraordinaire. C'était un symptôme.