‹ La nouvelle AmériqueChapitre 25 sur 71 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Né à Sharon, dans la province de Windsor (État de Vermont), de parents indigents et illettrés, un pauvre garçon nommé Joseph Smith reçut dès son enfance une violente commotion sur la cervelle ; celle-ci fut à peu près tournée par une de ces cérémonies bizarres qu'on appelle « réveils de la foi » (revivais). Un prédicateur de la secte des shakers (trembleurs) du mont Lebanon, frire Frédéric me disait que ces réveils sont pour la vie religieuse des époques providentielles. Notre Joseph commença de bonne heure à tirer parti des passions qu'il voyait se manifester autour de lui. Il déclara, ainsi que beaucoup d'autres, mais avec plus d'insistance, que durant ses transes physiques il recevait des visiteurs angéliques. Il avait vu Dieu face à face, lui avait parlé, il avait été choisi pour fonder une Église nouvelle, l'Église d'Amérique, le Chanaan moderne, destiné dès le commencement du monde à devenir le berceau d'une nouvelle croyance et d'un nouvel empire. Ses auditeurs s'en retournèrent convertis ; Dieu , pour renouveler son royaume ici-bas, avait choisi un nouvel ordre sacerdotal. L'heureuse nouvelle se répandit chez des milliers de chrétiens. On n'avait employé aucune force, on n'aurait pas pu en employer lors de la naissance de cette religion ; car les Saints alors n'avaient pour arme que la parole. Ils travaillaient paisiblement dans le vignoble spirituel, remportant leurs victoires à la face d'ennemis vigilants. Ils demandaient seulement qu'on écoutât leur évangile, et les prédicateurs ne trouvaient pas toujours un champ libre. Point de Khaled chargé d'aller annoncer aux nations la conversion, l'esclavage ou la mort, non

qu'une telle façon d'agir eût été contraire à l'esprit de leur croyance ; mais dans un pays libre et sous un régime séculier, ils ne pouvaient user de violence pour hâter la réussite. Dès le début ils ont manifesté une tendance arabe très-marquée. S'ils parviennent jamais à rompre leurs liens et à ceindre leurs épées, ils se montreront sans doute aussi féroces que Gédéon, aussi cruels qu'Omar. Jusqu'ici leur rôle n'a pu être que militant; ce sont des persécutés.

Comment ces colons ont-ils accompli ces prodiges ? « — Tout simplement, répond Brigham Young, par la puissance du travail et de la foi ; en mettant leurs actes d'accord avec leurs paroles; en croyant ce qu'ils prêchent. »

Les Saints n'ont eu à leur disposition aucune des forces dont on dispose dans nos sociétés pour agir sur les hommes: ni génie, ni réputation, ni fonctions publiques, ni noblesse, ni fortune ; ils n'ont eu ni Luther, ni Calvin, ni Wesley. Sous le rapport de l'intelligence, Joseph méritait plus que le mépris. Brigham est pénétrant, sensé, Pratt est un rêveur, Kimball est illettré, Wells, Camion, Taylor, Hooper, l'élite des Mormons, n'ont fait preuve d'aucune qualité mondaine (ni savoir, ni éloquence, ni poésie, ni logique), qui soit de nature à expliquer les succès rapides et soutenus qu'ils ont obtenus dans divers pays.

On a choisi l'abeille comme symbole de Deseret, bien que la nature ait à peu près exilé l'industrieux insecte de cette contrée , dépourvue d'eau et de fleurs. La maison de Young se nomme « la Ruche ». Nul frelon n'y est admis. Les épouses du prophète sont obligées de pourvoir à leur propre entretien par des travaux d'aiguille, par des leçons qu'elles donnent, la laine qu'elles filent ou qu'elles teignent et la conserve des fruits. Toute femme a sa part de besogne à accomplir, part qu'on lui mesure selon ses facultés. Personne ne doute de la sainteté du travail et de sa noblesse ; c'est une dette que l'humanité paye et que Dieu accepte. Les dames fabriquent des gants et des éventails, conservent les pêches et les figues, taillent des patrons, préparent les semences, tissent la toile et tricotent des bas. Lucy et Emmeline, les deux étoiles du harem de Brigham Young, passent pour broder les fleurs avec un talAt merveilleux; quelques-uns

des travaux d'aiguille d'Emmeline sont vraiment admirables, et les conserves de pêches de Susanne dépassent tout éloge. Aux hommes incombent les tâches les plus rudes des champs ; ils se répandent dans les vallons et sur les coteaux, où ils défrichent le sol, endiguent la rivière, abattent le sycomore et le chênenain, gardent les troupeaux et s'emparent des chevaux sauvages. Mais l'un et l'autre sexe exécutent leur part d'un travail commun; lorsqu'il s'agit d'élever une maison, de planter un jardin, d'établir une boutique, de creuser les mines, hommes et femmes déploient une énergie, une ardeur, disons mieux, une passion qui disparaît de l'autre côté du mont "Wasatch.

Les fonctions cléricales, que l'on ne regarde pas comme une profession, ne sont point rétribuées. Aucun membre de l'Église ne peut réclamer un cent en échange de ses services, quand même il consacrerait tout son temps, toutes ses facultés, sa vie entière à l'accomplissement d'une mission que ses coreligionnaires regardent comme l'œuvre de Dieu. « Les devoirs envers l'Eglise viennent en première ligne ; les devoirs envers la famille, envers le prochain viennent ensuite; mais le peu d'importance comparative que l'on attache à ces derniers rend impossible le moindre conflit, la moindre confusion.

Les prophètes, les présidents, les évêques, les Anciens exercent leurs métiers dans la cité ou dans les champs, comme le reste de la population ; — ils vendent des rubans, cultivent la pêche, construisent des moulins, abattent du bois, tiennent des ranchos, élèvent des bestiaux ou dirigent des convois. Un jour nous rencontrâmes un vieillard qui portait à son bras un petit panier recouvert d'une serviette d'une blancheur immaculée; son air vénérable nous frappa, et nous apprîmes que c'était Joseph Young, frère aîné de Brigham et président des Soixante- Dix. Il se rendait au marché pour y vendre ses pêches.

L'apôtre conduit la charrue, le patriarche attèle ses bœufs. Dans une cité où le travail passe pour saint , le dignitaire le plus distingué augmente sa popularité en se vouant à un métier ou à un commerce. Brigham Young est meunier, planteur de coton et fermier ; Heber Kimball élève des bestiaux et fabrique de l'huile de lin ; Ge Jrge Smith est fermier et meunier ;

Orson Pratt donne des leçons de mathématiques ; Orson Hyde est fermier; John Taylor, ex-tourneur en bois, a aussi bâti un moulin ; Wilford-Woodruffest agriculteur; George Cannon est imprimeur et éditeur. Ces flambeaux de l'Église mormonne ne sont que des artisans laïques très-laborieux. Young, Kimball, Taylor possèdent aujourd'hui une certaine fortune; on dit que les douze apôtres sont pauvres; — mais, riches ou pauvres, les membres du clergé mormon vivent du travail de leurs mains ou de leur cerveau, sans recevoir aucune rémunération pour leurs hautes fonctions ecclésiastiques.

Les fonctions gratuites d'un évêque sont très-nombreuses. Le prélat mormon doit veiller non-seulement au bien-être spirituel de ses ouailles, mais à leurs intérêts mondains; il doit s'assurer que leurs fermes sont cultivées, que leurs maisons sont propres, que leurs enfants reçoivent l'instruction nécessaire, et qu'ils logent convenablement leur bétail. Dimanche dernier, après le service, Brigham Young nous invita à le rejoindre sur l'estrade qu'il occupait avec ses dignitaires. Il voulait nous faire assister à une réunion particulière des évêques et nous montrer le genre de besogne dont se chargent ces révérends personnages. Nous nous demandâmes ce que nos amis les honorables évêques de l'Église anglicane penseraientd'une scène de ce genre. Les vieillards formèrent le cercle, et l'évêque président, Edouard Hunter, les interrogea l'un après l'autre sur ce qui se passait dans leurs arrondissements respectifs, en fait de bâtisse, de jardinage, de drainage, etc., leur demandant ce qui manquait à celui-ci ou à celui-là. Un train d'émigrants venait d'arriver et les évêques avaient à mettre six cents colons en mesure de planter leurs choux et de bâtir leurs maisons. Un évêque dit qu'il pouvait occuper cinq maçons, un autre offrit de prendre deux menuisiers, un troisième réclama un étameur et un quatrième sept ou huit filles de ferme. En quelques minutes, deux cents de ces pauvres émigrants furent casés, de manière à pouvoir gagner leur pain quotidien.

Brigham Young avec un sourire narquois me regarda et dit :

— Voilà comment nos évêques travaillent.

Pour moi, je n'y vis pas grand* mal.

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