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L ŒUVRE DES MISSIONNAIRES

Les travaux des missionnaires sont ce qui donne la meilleure idée de l'esprit qui anime l'Église mormonne. Les Saints se vantent de n'emporter ni bourse ni portefeuille lorsqu'ils vont convertir les Gentils; ils partent seuls, sans bagage, pour accomplir l'œuvre de Dieu comme Dieu le veut. Ils ne comptent ni sur la force de leur bras, ni sur la puissance de l'or; ils ne songent pas à ce qu'ils mangeront, à l'endroit où ils pourront se reposer; ils laissent leur existence et leur fortune entre les mains de Dieu.

Il y a dans la manière de convoquer les membres de cette Eglise au travail des missions quelque chose de romanesque et de singulièrement primitif qui tranche avec notre époque égoïste : supposez que Brigham Young se promène un matin dans la grande rue ; il aperçoit un Mormon en train de conduire un chariot ou passant au galop ; une idée luit tout à coup dans son esprit prophétique. Appelant à lui ce jeune Ancien, il lui annonce que le Seigneur l'a choisi pour aller prêcher au loin la vérité. Parfois il désigne le lieu et la durée de la mission. Peut-être s'agit-il de passer un an, trois ans, dix ans à Liverpool, à Damas, à Delhi, à Pékin. Celui qui se trouve ainsi désigné ne demande que quelques heures pour mettre sa maison en ordre, prendre congé de ses amis, embrasser ses femmes et ses enfants, puis il se met en route.

J'ai causé avec' une douzaine de ces missionnaires, jeunes gens qui, subitement enlevés aux ranchos, aux scieries, aux vergers du lac Salé, sont partis, seuls et les poches vides, pour l'autre bout du monde. L'Ancien Stenhouse avait été envoyé en

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France et en Suisse, l'Ancien Ritter en Autriche, l'Ancien Naisbit en Angleterre, l'Ancien Dewey aux Indes et dans l'île de Ceylan. Partout ils suivirent la même méthode.

Le missionnaire se met en route sans argent et sans provisions, se louant comme conducteur, comme garde ou comme charron au propriétaire de quelque convoi de marchandises que l'on dirige vers la rivière ou vers la mer, selon le pays qui lui est indiqué. S'il se rend en Europe, le jeune ambassadeur arrive à New-York en travaillant tout le long de la route pour subvenir à ses besoins ; là, il s'engage en qualité d'ouvrier (ou même en qualité de commis s'il possède quelques connaissances), et travaille jusqu'à ce qu'il ait amassé le prix de son passage à bord d'un navire. Lorsque ses goûts ou la nature de sa mission lui interdisent cette façon d'agir, il prend place parmi l'équipage d'un bâtiment en partance et accomplit ainsi son voyage. Durant la traversée, il trouve mainte occasion de prêcher aux pauvres matelots l'Evangile des Mormons et de leur peindre les joies que goûtent les Saints dans « la vallée des montagnes » ; ce n'est jamais un homme lettré.

— Ici, me dit Young, il n'y a pas de collège. Nous ne faisons pas des imbéciles à grands frais. Nous prenons tout bonnement un de nos garçons de la montagne, accoutumé à manier la hache et à tuer des ours ; nous l'envoyons se promener à travers le monde, et il revient homme.

Le missionnaire débarque donc en Europe sans un sou; il n'a pas d'abri, à moins qu'il ne trouve à se loger chez quelque Saint de la localité. Faute de quoi il dort sur un banc, sous un arbre, sur les marches d'entrée d'une maison, ou sur un tas de copeaux dans la cour d'un chantier de construction.

— Quand je débarquai à Southampton, me dit l'Ancien Stenhouse qui me racontait ses triomphes de missionnaire, je n'avais pas un penny dans ma poche. Je vendis mes bottes pour acheter une planche qui me servit de chaire à prêcher.

L'ancien Dewey me dit qu'il avait voyagé du lac Salé à San- Francisco, de San-Francisco à l'île de Ceylan, de l'île de Ceylan àPounah, travaillant, prêchant, mendiant, comptant toujours et partout sur la protection divine, gagnant sa vie au -milieu

des mineurs de la Californie, des matelots chinois, des fermiers du Ceylan, parmi les palefreniers et les muletiers de Bombay, manquant rarement d'abri et ne manquant jamais de pain. Tel est l'esprit qui anime le jeune Mormon, déjà fier de son titre d'Ancien. Parfois il se voit secouru par un Saint, souvent par un étranger et un Gentil ; au pis aller, il trouve à s'occuper comme tailleur, comme menuisier ou comme manœuvre. Il vit de croûtes de pain, dort sous les hangars et s'en va de ville en ville, ardent à s'acquitter de sa tâche, patient, sobre, modeste. Il ne fait pas de bruit, n'éveille ni l'attention ni la controverse, vit comme le pauvre et partout se montre l'ami du pauvre. Sa mission terminée, il revient sur ses pas, toujours en prêchant, et regagne ses chers pénates, sa ferme où tout prospère, et le moulin toujours actif dans la belle vallée d'Utah.

Dans cette cité mormonne, où tout homme adulte est un Ancien, presque tous les hommes sont prêtres. Tout Saint peut donc être appelé au travail des missions. Dès qu'un Mormon reçoit l'ordre de partir, il obéit avec une célérité digne de l'esclave oriental.

L'Evangile que les missionnaires mormons tels que Dewey et Stenhouse prêchent aux domestiques, commissionnaires, portefaix et matelots, est de nature à charmer l'oreille des déshérités de la terre. Ils déclament amèrement contre la société, ils affirment qu'un grand changement est nécessaire ; ils promettent aux pauvres des temps meilleurs et une vie plus heureuse,, ils promettent du pain aux affamés, une maison aux vagabonds sans abri, des vêtements à ceux qui vont à moitié nus. A l'artisan ils font voir en perspective une usine, au paysan une ferme. Le ciel dont ils parlent à leurs auditeurs n'est point situé au-delà du tombeau. Selon eux, la terre fait partie du ciel ; et comme la terre et tout ce qu'elle contient appartiennent au Seigneur, ils disent que les Saints sont les héritiers légitimes des biens d'ici-bas. « Les riches, disent-ils, ont corrompu la foi chrétienne, et les Églises des riches accomplissent l'œuvre du démon. Joseph Smith est le pasteur des pauvres. L'ignorance est une vertu qui sauve, et les humbles sont lés favoris de Dieu. »

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D'autres Eglises que celle des Saints ont soutenu une partie de cet Évangile ; mais le prédicateur mormon seul agit comme s'il croyait à la vérité de ce qu'il avance. Montrez au jeune missionnaire mormon un mendiant, un vagabond, un voleur, un être qui se désespère et semble sur le point de périr, et le disciple d'Young se conduira comme s'il se croyait choisi par Dieu pour sauver ce misérable. Quant aux gens bien vêtus qui habitent de belles maisons et mangent dans la vaisselle plate, le Mormon n'a pas à s'en occuper. C'est dans les quartiers pauvres, non dans les quartiers riches, que l'apôtre du Mormonnisme a son champ de bataille. Jamais il ne changera rien au rituel et aux habitudes des savants et des opulents. Que leur dirait-il? Ecouteraient-ils ses promesses? Se soucieraient-ils de son paradis de fermes et de pâturages? Laissant de côté ces mondains vers lesquels il ne croit pas avoir été envoyé, le Saint descend plus bas dans l'échelle sociale : il recherche ces victimes du monde dont personne que lui ne paraît se préoccuper. Les besoins et les aspirations des prolétaires lui fournissent une meilleure occasion de remplir sa mission. Notre homme ne s'occupe pas un moment de ceux qui n'ont pas besoin de lui. Aux autres, il se garde bien de dire qu'il est excellent de mourir de faim. Tout au contraire; il pose en principe que la richesse est bonne et qu'en travaillant le Saint devient riche par la bénédiction du bon Dieu. Il a, bien entendu, des milliers d'exemples à l'appui. Des gens qui ont faim et qui ne désirent rien autre chose qu'une maison et de la terre n'écoutent pas sans émotion la description, vraie d'ailleurs, de la vallée d'Utah et de sa prospérité. D'après le code mormon, soigner le pauvre est le plus sacré des devoirs. La principale fonction d'un évêque est de veiller à ce que, dans son diocèse, personne ne manque d'habits et de pain. Dès qu'il découvre qu'une famille est dans le besoin, il se rend chez quelque voisin plus aisé et demande, au nom du Seigneur, un sac de blé, une livre de thé, un pain de sucre, une couverture, un lit. Jamais on ne le refuse. Toute la terre est au Seigneur, ainsi que ses produits. L'Ancien Jennings, le plus riche négociant du lac Salé, m'a dit que souvent on lui adressait des requêtes semblables, deux ou

trois fois par jour quand les temps sont mauvais. S'il le faut absolument, l'évêque se rend au bureau de la dîme et prélève ce dont son ouaille a besoin. Les droits des pauvres passent avant ceux de l'Église. Il est bien rare cependant qu'on soit obligé d'en appeler de la charité individuelle aux fonds publics. Tout Saint qui a des provisions quelconques est tenu de les partager avec son semblable : s'il a du pain, il doit nourrir l'affamé ; s'il a des vêtements, il doit couvrir ceux qui n'en ont pas. Sous aucun prétexte il ne peut se soustraire à ce devoir. L'ordre de vendre ce que nous possédons et de donner notre argent aux pauvres n'est guère pratiqué parmi nous; mais le Mormon, comme l'Arabe et le Juif, dont on lui a inculqué l'esprit, ne veut pas de ces pieuses fictions. « Nourrissez mes brebis ! « a dit le Christ. Cet ordre n'admet, pour le Mormon, ni refus ni retard.

Un fonds spécial est destiné à venir en aide aux Saints nécessiteux, et Young, premier serviteur de la communauté, remplit lui-même les onéreuses fonctions de distributeur. J'ai visité avec l'évêque Hunter, bon et joyeux vieillard, plein d'humour et d'activité, le corral des émigrants, afin de juger de l'aspect général d'une masse de nouvelles recrues arrivant d'Angleterre. Il y avait là six cents personnes venues des collines du comté de Galles et des provinces du centre ; six cents hommes, femmes ou enfants, tous pauvres, laids, sales, fatigués, hâlés par le soleil et souffrant du scorbut par suite de leurs longues privations. L'intonation pleine de tendresse avec laquelle le prélat leur adressa la parole, la sagesse de ses conseils, la sollicitude paternelle qu'il témoignait à ces pauvres gens me touchèrent profondément. Quelques-unes des femmes étaient malades et maussades. Elles demandaient du beurre, du thé ; elles voulaient beaucoup de choses qu'il était impossible de se procurer dans le corral. Hunter envoya chercher un médecin et donna des bons sur le bureau des dîmes. Je n'oublierai jamais la vive reconnaissance qui brilla dans les yeux de la plupart de ces infortunés. Les pauvres créatures voyaient bien que ce vieil évêque était leur ami et veillerait sur eux.

Toutefois les Saints, en règle générale, ne sont pas pauvres

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dans le même sens que les Irlandais; comme race, comme communauté, comme Eglise, on ne saurait dire qu'ils soient nécessiteux. Pour une société nouvelle, qui a commencé sans capitaux et qui ne comptait que sur le produit de son travail, on peut affirmer qu'ils sont riches. Partout des fermes et des vergers, des bestiaux paissant sur les collines. Une belle ville, bien située et bien bâtie. Tout le monde travaille des mains ou du cerveau; tout le monde est frugal, et le capital créé jusqu'à présent est considérable. Faire beaucoup de blé et de bétail, c'est pour eux accomplir la parole de Dieu.

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