CHAPITRE XXIV
LA FOI MORMONNE
Pour bien comprendre les Saints, il ne faut pas se borner à admirer la beauté de leur métropole, la prospérité de leurs fermes, l'activité de leurs ateliers, l'étendue de leurs villages ; il faut examiner les sources spirituelles de leur puissance.
Joseph Smith enseignait à ses disciples une doctrine qui n'avait rien de neuf. Il leur disait que toutes les religions contiennent un bon et un mauvais germe. Il se proposait donc, avec la grâce de Dieu (et aussi avec le secours de Rigdon, Young et Pratt), d'extraire le bon grain de chaque vieille croyance et d'en enrichir l'Eglise qu'il allait fonder pour son peuple. Il emprunta beaucoup à Mahomet, davantage à saint Paul et s'inspira surtout d'Abraham ; mais, dans son système de libre éclectisme religieux, il n'hésita point à emprunter également aux Indous, aux Tatars et aux Mohawks. Ses dogmes peuvent se résumer de la façon suivante :
1° Dieu est une personnalité, ayant* la forme et la chair d'un homme;
2° L'homme est une partie de la substance de Dieu, et doit lui-même devenir un dieu;
3° L'homme n'a pas été créé par Dieu; il existe de toute éternité et existera éternellement;
4° L'homme n'est pas né dans le péché et ne demeure pas responsable des méfaits d'autrui;
5° La terre est une colonie d'esprits emprisonnés dans un corps, et il se trouve dans l'espace beaucoup de colonies du même genre ;
6° Dieu est le président des immortels, ayant sous ses ordres quatre espèces d'êtres : 1° des dieux, c'est-à-dire des créatures immortelles douées d'une parfaite organisation morale et physique : c'est là l'état final des hommes qui ont vécu ici-bas sans enfreindre la loi; 2° les anges, êtres immortels qui ont vécu sur la terre sans obéira la loi d'une façon absolue; 3° les hommes, êtres immortels, chez qui une âme vivante est unie à un corps périssable ; 4° les esprits, êtres immortels qui attendent le moment où ils iront habiter un tabernacle en chair et en os ; 7° l'homme, appartenant à la race des dieux, peut être appelé, en raison du mariage, à occuper un trône céleste; la maison que peuplent ses femmes et ses enfants représente son royaume non-seulement sur la terre, mais dans le ciel; 8° le royaume de Dieu a été fondé de nouveau sur la terre ; l'heure a sonné où les Saints doivent prendre possession de ce qui leur appartient. Mais ils triompheront par la vertu, non par la violence ; par le travail, non par la force.
Joseph Smith semble s'être laissé dicter presque toutes ces doctrines par Rigdon et par Pratt. Ce dernier, — dont l'Église mormonne admire le savoir et qui est trop savant pour que Young puisse le comprendre ou le tolérer, — a établi dans ses livres et dans ses cours une cosmogonie du ciel et de la terre que le Prophète nous enjoint de ne pas accepter pour vraie.
Bien que Pratt continue à figurer au nombre des apôtres mormons, ses écrits ont été formellement condamnés (au moins une fois, sinon à plusieurs reprises) par « la première Présidence » et par « les Douze ».
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— Sans moi, m'a dit Brigham en souriant, il y a longtemps qu'on l'aurait chassé de l'Église.
Lorsque nous demandâmes au président ce qu'il pensait de la doctrine inculquée par Pratt relativement à l'esprit et à la matière, il répliqua avec impatience :
— Nous ne sommes pas à même de nous prononcer là-dessus. Tout cela peut être vrai ou faux; le ciel ne nous a pas encore éclairés sur ces points.
On retrouve dans ce système et dans le catéchisme officiel rédigé par l'Ancien Jacques des traces de presque toutes les mythologies connues. Le dieu des Mormons se rapproche du Zeus d'Homère. Leurs anges ne diffèrent pas beaucoup des henielohim de saint Paml : ce ne sont pas des anges et des esprits dans lé sens des vieux mots anglais, mais plutôt des êtres incorporels et invisibles, formés d'une atmosphère ou d'une flamme que l'œil humain ne saurait apercevoir. Leurs * hommes », considérés comme êtres incréés et impérissables, sont des créations de Pythagore ; comme êtres nés sans péché , responsables seulement de leurs propres fautes, ils sortent du cerveau de Swedenborg. -
La doctrine mormonné concernant les anges a produit à Utah et ailleurs une certaine confusion qu'il faut attribuer aux rêveries d'Orson Pratt. Young a eu la bonté de nous expliquer la croyance véritable, la croyance officielle de son Eglise sur cette question intéressante. « Les anges, m'a-t-il dit, sont des êtres imparfaits, incapables de s'élever au rang des dieux', dont ils ont toujours été et dont ils ne seront jamais que les messagers, les ministres et les serviteurs. Ce sont des êtres immortels qui ont vécu dans l'espace en qualité d'esprits et sur la terre sous leur forme humaine, mais qui ont failli à la loi de leur existence et ont dépensé leurs forces sans obéir en tout à la volonté du Seigneur. Par suite de leur manque d'obéissance, ils sont devenus indignes d'atteindre un rang plus élevé. » — Je demandai en quoi ils avaient failli à la loi, et Young répliqua :
— En ne menant pas une existence patriarcale, en n'épousant pas plusieurs femmes, ainsi que l'ont fait Abraham, Jacob,
David, Salomon, et tous ceux que les Ecritures appellent les amis de Dieu.
En somme, selon Brigham Young, les anges sont les âmes des célibataires et des monogames, des êtres qui, ayant été privés de compagnes ici-bas et ne laissant aucune postérité, ne méritent pas de régner dans les sphères célestes. Comme mon compagnon de voyage n'est pas marié du tout et que je n'ai qu'une femme, nous ne sommes que des anges célibataires, et nous aurons la douleur de voir un jour Young et Kimball, dieux entourés de leurs reines, s'asseoir sur leurs célestes trônes en qualité de patriarches mormons.
Si mystiques qu'ils soient, ces dogmes acceptés à Utah et prêches dans nos montagnes galloises, • dans les tavernes infectes de White-Chapel, dans les docks deMersey et dans nos comtés du centre, exercent une influence magique, non-seulement sur l'imagination, mais sur la vie du pâtre, de l'artisan et du prolétaire. Nanak lui-même n'a pas inventé des réformes plus pratiques que celles de Young. Ce que croient les Mormons, ils le font; la foi est leur mobile. On ne comprendra bien la position qu'ont usurpée ces Mormons, aujourd'hui armés de leurs vingt mille rifles, que si l'on entre dans le secret de leur pensée religieuse.
Pour eux, ainsi que pour les Musulmans, l'atmosphère vitale est celle de la prière ; comme la religion est leur vie, il faut que toutes leurs actions sociales ou commerciales soient en harmonie avec la volonté de Dieu. Aussi dédaignent-ils la diplomatie, la prudence, les compromis; ils semblent s'élever an-dessus des craintes humaines; ils ne songent jamais au lendemain ; ils comptent sur le ciel et sur le ciel seul, pour écarter les dangers, pour assurer leur triomphe. Parlez-leur de ce qu'on appelle la politique de Chicago (ou, dans le jargon des partis, « le plateau de Chicago »), c'est-à-dire des plans arrêtés pour supprimer la Polygamie et détruire les Mormons à main armée, ils se contentent de sourire et vous disent : « Nous appartenons à Dieu, nous vivons selon ses lois, il saura nous défendre. » Rappelez-leur qu'Young est mortel et qu'un jour ou l'autre il faudra lui trouver un successeur; ils sourient
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encore de votre peu d'intelligence. Pourquoi se préoccuperaient-ils de ces éventualités? Dieu est sage, il est puissant, il suscitera des défenseurs à son Eglise. Ils ont l'air de ne se confier qu'à Dieu seul. Je les ai vus d'assez près pour savoir qu'ils se fient aussi à leurs balles et à leur poudre, qu'ils ont soin de tenir bien sèche (1).
Oui, ils sont convaincus que la puissance divine les soutiendra et les sauvera; conviction qui est plutôt l'effet de la force et de l'orgueil que de la faiblesse et de l'humilité. Young accorde à l'homme un rang bien plus élevé qu'il ne lui a jamais été accordé par aucun prêtre chrétien; il le place peut-être plus haut que ne l'a jamais fait aucun mollah musulman, bien que le Coran nous montre les anges du paradis occupés à servir les fidèles qui ont mérité le repos éternel. Bab en Perse, Nanak dans le Punjaub, vont plus loin que Mahomet; ils enseignent que l'homme fait partie de la personnalité divine. Mais Young présente l'homme comme une portion incréée, indestructible du Très-Haut, comme un être ayant la faculté d'élever au rang de dieux un ordre d'esprits immortels et incorporels. Tous les conflits que le monde a soutenus contre les Juifs et l'histoire des Sikhs montrent à quel point le cœur de l'homme peut mépriser le danger, combien son bras acquiert de vigueur sur le champ de bataille, dès qu'il a foi dans les droits et dans la puissance que lui donnent ses titres d'enfant de Dieio et de favori du ciel.
Les préceptes séculiers de la société mormonne peuvent se résumer en trois grands groupes : 1° ceux qui règlent les rapports de cette société avec l'homme, soit en sa qualité de membre, soit en sa qualité d'étranger; 2° ceux qui établissent la méthode et le principe de son gouvernement; 3° ceux qui règlent les conditions de la vie de famille.
(1) Allusion à un conseil que Crormvell aurait souvent donné à ses soldats : « Mettez votre confiance en Dieu et tenez votre poudre sèche. »