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CHAPITRE XXV

Le premier groupe des préceptes séculiers comprend deux idées principales :

1° La nouvelle Eglise, établie à Utah, reste ouverte (sauf une seule exception) à l'univers entier, bien qu'elle porte le nom d'Église d'Amérique. Elle reçoit dans son sein les hommes de toutes les croyances, de toutes les races, de tous les climats, de toutes les couleurs ; elle ouvre ses bras au juif de New-York, au bouddhiste de San-Francisco, au guèbre de Calcutta, au Wesleyen de Liverpool, au musulman du Caire, au Cheyenne de la Colline-Fumante.

L'exception unique dont je viens de parler concerne les nègres. « Le nègre, m'a dit Brigham ce matin même, est un descendant de Caïn, le premier meurtrier, et la couleur de sa peau est la marque de la malédiction divine. » Jusqu'à ce jour, un seul nègre a été admis dans la confrérie des Saints, l'admission ayant été prononcée par Joë Smith, à Nauvoo. Tant que Dieu n'aura pas retiré la malédiction dont a été frappée la race noire, Young ne recevra dans son Église aucun de ces fils de Caïn.

2° L'Église nouvelle accueille non-seulement tous ceux qui se présentent, mais elle tolère les dissidents; elle ne les soumet pas au moindre interrogatoire, à la moindre épreuve, et n'exige pas le plus léger sacrifice. Un homme de toute autre croyance peut donc s'enrôler parmi les Saints sans perdre son identité, sans briser ses idoles, sans déraciner sa foi, sans renoncer à ses habitudes, en un mot sans subir une transformation spirituelle ou, pour employer l'expression des chré-

tiens, « sans renaître à une vie nouvelle ». Le Mormon récemment converti accepte une vérité de surérogation, qu'il ajoute aux vérités qu'il possédait déjà. On lui présente Joseph comme un conciliateur, non comme un désorganisateur ; car les Saints déclarent qu'il y a du bon dans toutes les formes de religion ; — et que nulle secte terrestre ne jouit du monopole de l'amour divin.

Examinons ces deux idées principales, non sous leur aspect dogmatique, mais au point de vue politique.

L'Eglise est libre et ouverte à tous. En général, les croyances nouvelles, lorsqu'elles font un premier appel au monde, s'adressent à une race particulière et adaptent son rituel à une zone spéciale. L'histoire nous offre tant d'exemples d'appels de ce genre qui réussissent sur les lieux d'où ils sont partis, mais qui ne produisent aucun effet ailleurs, que le philosophe est disposé à nier la possibilité d'une foi commune et à traiter la religion comme une affaire de climat ou de race. La loi de Moïse a fait peu de prosélytes en dehors des tribus hébraïques. Confucius ne trouve de disciples qu'en Chine. Le Grand Esprit ne règne que dans les forêts américaines. Les Guèbres n'ont point porté leur culte au-delà de la Perse et des Indes-Orientales. Dagon était une divinité locale, symbole d'un peuple maritime. Thor appartient aux glaces septentrionales. Brahma n'est connu que des Hindous qui ne font pas de prosélytes; et cette loi d'isolement qui les condamne à ne vivre que pour eux-mêmes semble tellement enracinée chez eux, que d'une caste ils ne passent jamais dans une autre.

Le Brahmane reste Brahmane. Le Soudra reste Soudra toute sa vie. Le Bouddhisme, à quelques égards, porte le caractère d'une Église universelle ; beaucoup de nations et de tribus se sont affiliées à ce culte, qui serait le premier de tous s'il n'était question que du nombre de ses fidèles et de celui des sanctuaires qui lui sont consacrés. Mais sur les quatre cents millions d'hommes qui adorent Bouddha, il n'y en a pas un qui n'appartienne à ces populations orientales préparées d'avance au Bouddhisme par leur vieille croyance à la transmigration des âmes. Le Bouddhisme est donc spécialement asiatique. Le

culte de l'Islam appartient aux Arabes seuls. Lorsque des milliers de lances arabes importèrent le mahométisme dans l'Inde et en Europe et le plantèrent à l'est du Gange et à l'ouest du Guadalquivir, les populations l'accueillirent comme une nécessité de la guerre, non comme une foi divine. L'Espagne ne tarda pas à s'en défaire; et parmi les Orientaux, Persans et Hindous, la race sémitique fut la seule chez laquelle il parvint à s'enraciner. Nanak et Bab ont fondé dans le Punjaub et en Perse des sectes qui embrassent des plans plus vastes que ceux de la plupart des autres chefs de religion ; car les Sikhs et les Babies font aussi œuvre de propagande ; leurs Églises reprennent leur bien où elles le trouvent, parmi les Musulmans, les Bouddhistes, les Hindous.

Mais tous ces enthousiastes ont bien rarement pensé ou même soupçonné que l'on pût rallier dans le giron de la même Eglise toutes les subdivisions dej l'espèce humaine, les blancs et les noirs, les habitants du pôle et ceux des tropiques.

Presque toutes nos religions sont locales. Une vieille légende arabe raconte que Mahomet promit à ses sectateurs qu'ils prévaudraient par la force des armes et feraient triompher la vraie foi partout où le palmier porte ses fruits. Voici bientôt mille ans que la prophétie se vérifie. Jamais Mahomet n'a pensé à donner des lois aux hommes du Nord; il ne s'est occupé que des régions du soleil, non du Pont-Euxin et de ses chasseurs affamés, ni des Alpes helvétiques et de leurs bûcherons couverts de neige. La défense de boire du vin et de manger du porc, — défense assez sage quant aux bords du Nil et du Jourdain, — n'eût fait que nuire à l'alimentation et détruire l'espèce sur les bords du Danube et de l'Elbe. C'est pour la zone où croît le palmier qu'il a écrit son code, et c'est là qu'il a prospéré. On ne rencontre aucun Babie établi hors de la Perse, aucun Sikh hors des provinces supérieures de l'Inde. Partout il faut que l'homme adapte sa religion au milieu dans lequel il réside.

Le christianisme même, dont le génie est plus noble et la charpente plus solide, semble appartenir spécialement à la race teutonique. Quoique notre foi ait pris naissance dans la Pales-

tine, bien qu'elle ait fleuri quelques années en Egypte et en Syrie, elle ne s'est jamais emparée de l'esprit sémitique, elle ne s'est jamais implantée dans le sol des Sémites. Aucune tribu arabe n'a renoncé au Croissant, nulle tribu gothique n'a jamais abjuré la Croix. Les Eglises semi-orientales qui subsistent en Afrique et en Asie, c'est-à-dire les Églises abyssinienne, cophte, arménienne, n'ont nul rapport avec la grande famille arabe.

Dans la réalité, aucune des Églises chrétiennes ne s'est jamais ouverte à toutes les nations et à toutes les races sans distinction. Grecs, Latins, Arméniens, Coptes, nous avons localisé nos Églises, et nous en sommes fiers; il n'y a pas eu, jusqu'ici, de communauté chrétienne qui ait reconnu le Christ seul, pour fondateur exclusif, et qui ait voulu, à son exemple, embrasser l'humanité tout entière.

Tout homme d'État est forcé, dès qu'il s'agit de quelque intérêt commun à toute la société chrétienne, de s'avouer à luimême combien on perd de force, grâce à ce mesquin esprit de paroisse que j'ai signalé. Je citerai comme exemple la question du Saint Sépulcre qui, il n'y a guère qu'une douzaine d'années, a soulevé une lutte anti-fraternelle entre les Russes et les Francs.

La nouvelle Église tolère la diversité des croyances et des habitudes sociales. — Des laïques tels que Moore et Locke ont défendu avec beaucoup d'éloquence la politique qui consiste à tolérer toutes sortes d'opinions; mais aucune branche considérable de l'Église chrétienne n'a encore mis en pratique des vues aussi libérales. De toutes les communautés chrétiennes celle qui compte le plus de sectateurs, le catholicisme, se renferme strictement dans la sphère apostolique et romaine. Toutes nos autres communions se livrent une guerre acharnée; elles se moquent mutuellement de leurs rites respectifs, s'accusent les unes les autres de mauvaises intentions, condamnent les actes du voisin, disent des injures et font du mal à leurs semblables; tout cela avec une aigreur haineuse qui s'accroît en raison de l'étroitesse des limites qui les séparent. Par exemple, les prélats de Rome et ceux de la Grande-Bretagne s'envoient au diable, à chaque jeûne et à chaque fête, avec une férocité qu'ils hésiteraient à

déployer vis-à-vis d'un iman égyptien, d'un gosain du Bengale, d'un prophète du lac Salé. Nous donnons des mots d'ordre et des avertissements afin de tenir à distance des gens qui, autrement, accepteraient peut-être notre évangile d'amour et de paix. Nous immolons quiconque ne sait pas ou ne veut pas prononcer notre SliMoleth, avec aussi peu de remords que les guerriers de Gilead en éprouvaient lorsqu'ils sabraient les fuyards sur les rives du Jourdain.

Telle que notre Fondateur l'a laissée, l'Église chrétienne était .aimante et miséricordieuse ; telle que les hommes l'ont faite, elle se montre aussi dure, aussi cruelle qu'une caste hindoue. Un brahmane ne se détourne pas d'un sudra avec un orgueil plus furieux qu'un chrétien de l'Église grecque n'en témoigne à l'approche d'un copte. Même devant le berceau du Christ, devant sa tombe, nous combattons pour défendre nos croyances paroissiales, si bien que les Bédouins, obligés de séparer les perturbateurs, rougissent de honte ! Se conduit-on mieux à Londres, à Rome, à Moscou, qu'à Bethléem et à Sion ? Les nombreuses sectes hindoues s'insultent-elles avec plus d'aigreur que les nôtres? Qui oserait l'affirmer? Un adorateur de Vichnou peut habiter le même couvent qu'un adorateur de Siva, et les deux ermites hindous séjourneront en paix dans leur étroite retraite. Qu'arriverait-il si un calviniste et un catholique se trouvaient réduits à vivre ainsi côte à côte? Chaitanya (1) enseigne que la foi abolit et remplace les castes; grâce à cette admirable vérité, le Brahmane, le Kshatria, le Vaisya et le Sudra, quel que soit leur rang ici-bas, sont égaux et frères aux yeux de Dieu. Certains chrétiens prêchent la même doctrine, mais où donc est l'Église nationale assez sage pour proclamer cette vérité bienfaisante? Voyez, un Grec n'admettra pas qu'un Latin puisse ne pas aller en enfer, et tout moine arménien reste convaincu que son rival copte est destiné à brûler dans des flammes éternelles. Nos Églises sont fatiguées, épuisées par leurs guerres civiles; on combat jusque sur la pelouse qui s'étend autour de la maison de Dieu. De

(1) Instituteur de la religion bouddhiste.

toutes les races humaines, la race anglo-saxonne est la plus libérale, la plus tolérante : elle permet de parler et de penser. Cependant l'Angleterre a eu ses sinistres bûchers de Smithfield et une liste de martyrs d'une longueur enrayante. Aujourd'hui encore, elle a une « haute Eglise » {Jiigfi cTiurch) qui combat « la basse Église » (low church) à peu près comme les Hanafies combattaient les Malakies dans la mosquée orthodoxe des Arabes. Quelques écrivains voient un avantage spirituel dans l'abîme qui sépare les sectes les unes des autres ; mais il ne faut pas se dissimuler les résultats politiques de cette séparation. Ces résultats sont : dans la Grande-Bretagne, la lutte; en Europe, une regrettable effusion de sang; en Palestine, l'occupation de nos lieux saints par les Turcs. Une Église tolérante aurait épargné à nos sociétés une énorme perte de forces.

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