‹ La nouvelle AmériqueChapitre 29 sur 71 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Le second groupe des principes séculiers, ceux qui définissent la méthode du gouvernement mormon, atteignent aux plus hautes régions de la politique. Je dois citer trois points qu'il importe de connaître, si l'on veut comprendre avec clarté ce peuple étrange.

1° La nouvelle Église établit en fait que Dieu a des rapports personnels avec ses Saints, qu'il les guide aujourd'hui comme il les guidait autrefois, en leur révélant sa volonté par l'entremise d'un voyant choisi entre tous; qu'il ne les dirige pas seulement dans leurs affaires importantes, dans leurs batailles, leurs famines, leurs migrations, mais aussi dans leurs embarras agricoles et domestiques, lorsqu'il ne s'agit que d'ensemencer un champ, de bâtir des magasins ou d'annexer une nouvelle femme

à la famille. C'est ce qu'ils appellent « mettre le sceau » sur une épouse.

2° La nouvelle Eglise affirme que pour adorer Dieu il faut jouir de la vie, qu'elle est une volupté et une bénédiction venue d'en haut et prodiguée avec la générosité sans bornes dont un père use envers ses fils. Le vrai culte n'est ni un tribut prélevé par un prince, ni une peine imposée par un prêtre, mais un jeu, un plaisir innocent, une joie pour l'esprit comme pour le corps, le sentiment d'un devoir accompli, d'un service accepté, d'une sorte de rajeunissement.

3° Dans la nouvelle Église le travail est honorable. Rendre fertile un terrain, c'est s'ennoblir; produire du blé, de l'huile, des fruits, des fleurs, de la gomme et des épices, de l'herbe et des arbres, c'est contribuer à son propre salut. Les Saints regardent la terre comme un sol non défriché qu'il faut racheter au moyen du travail, de façon à en faire le ciel de l'avenir.

Ces doctrines doivent être étudiées avec soin par ceux qui tiennent à s'expliquer le développement politique de l'Eglise mormonne.

La nouvelle Église est gouvernée par Dieu. — L'idée de la présence continuelle de Dieu au milieu de son peuple, de Dieu faisant connaître chaque jour sa volonté par l'entremise certaine d'un fidèle (bien qu'elle puisse sembler tant soit peu sacrilège à des personnes révérencieuses) devait sembler à qui désirait gouverner les hommes par leurs craintes et leurs espérances un très-puissant mobile.

Il y a des esprits grossiers qui ont besoin de la présence réelle et pour lesquels une autorité à distance n'est plus une .autorité. Ne parlez pas à ces intelligences faibles, à ces âmes sans consistance, du passé, des anciennes traditions et des vieilles lois. Il leur faut quelque chose de tangible, de voisin et d'incontestable. Ces gens qui ne généralisent pas et qui ne comprennent que l'action immédiate et présente, ne reçoivent aucune consolation des religions qui leur parlent d'un Dieu invisible au fond du ciel; ils voudraient voir Dieu face à face, et les signes les plus matériels leur sont nécessaires.

Jérusalem répondit à des gens de cette classe, qui deman-

daient à cor et à cri un symbole vivant par une suite de prophètes; le ciel juif, amené sur la terre, fut servi au peuple avec le pain quotidien. Rome répond aujourd'hui, comme elle répondait autrefois, par son mystère de la présence réelle dans le pain et le vin. Rome et Jérusalem ont trouvé dans ces moyens une arme contre les esprits faibles. Mais les cités où l'intelligence est plus cultivée : Londres, Boston, Amsterdam. Genève, ne peuvent satisfaire cet appétit spirituel qu'au moyen de leurs savants et de leurs poètes, ce qui ne suffit pas au peuple. Quand une religion est obligée d'avoir recours à la logique et à l'histoire, bien des esprits se refusent à voir en elle autre chose qu'une contrainte politique et une loi séculière. Ces esprits ne voudraient s'appuyer que sur Dieu seul. Dès que le doute religieux s'est introduit dans une société (surtout si elle est trèscivilisée et si le développement matériel a précédé le développement moral), cette société court de grands risques. Le philosophe demande des preuves, on lui répond par des traditions et des dates. Quand il s'agit d'une masse d'hommes qui, comme les Mormons, jouissent des biens de la terre et sont peu exercés à la philosophie et à la métaphysique, ils se détournent avec dégoût et réclament un Évangile plus vivant, quelque chose de plus réellement palpable que ce que l'on veut leur faire accepter.

C'est ici que l'on voit paraître et s'avancer, pour tout concilier et résoudre toutes les questions, le grand Saint, le prophète.

— Voici ce que je sais, leur dit-il.

Et ces paroles, prononcées avec autant d'emphase que d'aplomb, passent pour la voix de Dieu lui-même. Les yeux se dilatent, les visages s'illuminent, un nouvel espoir, un courage nouveau pénètrent dans les âmes. Ils acceptent comme divins les conseils et les encouragements. Leur vie se renouvelle. Quel aveuglement ne faut-il pas pour ne point s'apercevoir que la plupart des religions aujourd'hui, et parmi les nations les plus libérales, faiblissent parce que l'imagination ne trouve plus de prise et que la certitude commence à déserter les intelligences ? Dans ce grand désordre et cette immense incertitude, les uns penchent vers le rationalisme, d'autres vers le catholicisme

pur. Aux uns, on crie : Délivrez-vous des prêtres, soyez philosophes. Aux autres : Soyez croyants et délivrez-vous du doute.

Servir Dieu, c'est jouir de la nie. — Si l'on considère le Mormonnisme au point de vue social, c'est une foi joyeuse et même joviale. La nouvelle Jérusalem ne veut entendre parler d'aucune de ces tristesses que les vieilles croyances cultivaient avec tant de soin : désespoir, misère, autorité, privation, pénitence. Personne ici ne cramt d'être damné; on ne s'inquiète pas de la prédestination, du libre arbitre, de l'élection, de la grâce efficace. Le Mormon vit dans une atmosphère de confiance : à ses yeux, le lac resplendissant, les prairies souriantes, les hauteurs neigeuses qui s'étendent autour représentent le ciel. Pour lui, l'avènement des Saints a été la seconde venue du Sauveur, et la fondation de leur Église un commencement du règne de Dieu. Pas de crainte de l'avenir, nulle inquiétude. Ce qui est sera; demain ressemblera à hier, l'année présente à l'année passée ; le ciel futur sera une continuation du ciel actuel; et l'homme recevra sa part de.gloire et de puissance selon la soumission avec laquelle il aura obéi à la loi divine. « La terre, dit-il, est un paradis dont il faut jouir. » Si l'on pouvait supposer qu'Young et Pratt eussent jamais lu les œuvres des sages Hindous, il serait permis de s'imaginer qu'ils ont emprunté cette partie de leur système aux disciples de Vallabaracha, prophète du plaisir, professeur de voluptés.

Quoi qu'il en soit, la reine céleste de la vallée d'Utah, c'est Euphrosyne. Brigham Young est le grand prêtre de la joie; il a bâti un grand théâtre : ses filles y jouent et y dansent. Il donne des bals magnifiques dans une belle salle qu'il a construite; des concerts en plein air, des opéras, des fêtes de nuit, de jour, des courses de bateaux, des feux d'artifice et tout ce qui peut amuser et réjouir l'espèce humaine des deux sexes. On s'occupe beaucoup de la culture de la vigne et de la pêche; on s'efforce de bien préparer les aliments, de sorte qu'un gastronome trouve dans la nouvelle Jérusalem des friandises qu'il chercherait en vain à Washington et à New-York. Chaque fois que nous avons dîné chez les apôtres, l'abondance des fruits de premier choix et des sucreries, toujours préparées d'une façon

exquise, nous a étonnés. Quand on voit, à côté de l'église qui n'est pas encore bâtie, le théâtre rempli de monde, on est tenté de croire que Brigham Young est moins religieux qu'il ne veut le paraître. Ce serait une erreur, analogue à celle que l'on commettrait si l'on croyait que les Maharajahs de Bombay ne sont pas religieux, parce que quelques-unes de leurs cérémonies consistent à se vêtir de pourpre et à s'asseoir à des tables somptueuses.

La nouvelle Église regarde le travail comme honorable. — Dire que le travail ennoblit, c'est répéter une très-vieille phrase connue des Juifs, acceptée par les Esséniens, sanctionnée par saint Paul. Ce précepte existait à l'état de légende chez les moines du moyen âge ; on le retrouve au fond de tous les systèmes que les Anglais, les Français et les Américains ont inventés pour réformer ou régénérer la société. Mais le principe qui déclare le travail bon en lui-même et par lui-même, qui en fait une bénédiction du ciel, un soulagement moral, un privilège, un don spirituel, un culte, un acte d'obéissance, n'a jamais été adopté comme dogme fondamental par aucune Église.

Le travail manuel a été considéré comme utile ; aucune loi ne l'a jamais anobli. Notre vieux monde est accoutumé à donner les titres honorifiques aux gens qui écrivent et qui pensent, non à ceux qui tiennent la bêche et le hoyau, qui jettent la semence et récoltent les épis. On ne s'aviserait jamais, en Europe, de qualifier de noble le labeur consacré à planter un arbre, à creuser une tranchée, à bâtir une maison, à faucher un pré. Les Hindous placent leurs travailleurs dans les castes les plus infimes. Chez eux le laboureur fait partie de la troisième caste, l'artisan est relégué dans la quatrième, l'un et l'autre emploi passent pour moins honorables que celui du guerrier ou du prêtre. L'âme et le corps d'un Snclra ont moins de valeur, dans l'estime des Hindous, qu'un seul cheveu arraché de la tête d'un brahmane ; enfin le travail est considéré comme une malédiction, et le libre laboureur du Bengale ne s'élève que d'un degré au-dessus du pariah et de l'esclave. Il est arrivé à la nation hébraïque d'entrevoir cette vérité, cette théorie de

Dieu et de la nature quand elle a dit : « L'ouvrier habile à son œuvre se tient debout devant le Seigneur. » C'est dans l'Ancien Testament, non dans les livres de Saint-Simon et de Fourier, que les Mormons ont puisé leurs idées, qu'ils ont traduites en faits. Aujourd'hui elles sont écrites en riants caractères dans leurs fermes et leurs pâturages. Tout homme qui travaille et produit est en état de grâce.

Je ne crois pas qu'il soit nécessaire d'appuyer sur la valeur politique d'un pareil précepte.

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