CHAPITRE XXVII
Je viens d'indiquer les trois dogmes qui régissent l'Église et la société mormonnes en l'étudiant d'un point de vue purement politique ; elle donne naissance aux plus étranges institutions relatives au mariage et à la famille. Le mariage est le pacte fondamental de la société, et la façon de l'envisager indique l'esprit qui anime un système religieux.
Or la nouvelle Église américaine place le mariage au premier rang de nos devoirs terrestres. Ni l'homme ni la femme, nous dit Brigham Young, ne sauraient accomplir la volonté de Dieu en restant isolés. Tout être humain a une fonction à remplir ici-bas : il doit créer des tabernacles de chair pour les esprits immortels qui attendent encore le moment de naître, et il ne peut s'acquitter de ce devoir que par l'union des sexes que le mariage implique. Se soustraire à cette partie de sa mission, ajoute le Prophète, c'est négliger l'obligation la plus sacrée qui soit imposée à l'homme. C'est commettre le péché. Selon la croyance mormonne, an célibataire est un être aussi imparfait que le serait un oiseau sans ailes, un corps sans âme.
La nature est double; pour compléter son organisme, un homme doit s'unir à une femme. L'amour, dit Brigham Young, est l'aspiration vers un mode d'existence plus élevé, et les passions, si on les comprend bien, sont les aliments de notre vie spirituelle.
Si nous considérons simplement comme source de puissance politique le dogme qui inculque l'obligation du mariage, nous serons contraints de lui accorder une très-grande importance. Quelle économie de forces ! Dans beaucoup de communautés religieuses le mariage n'est que toléré, parce que, entre deux maux regrettables, il faut choisir le moindre. Les Esséniens, auxquels nous avons tant emprunté, ne permettaient le mariage qu'aux faibles et en raison même de leur faiblesse ; ils pensaient qu'un homme vertueux faisait bien de s'abstenir du mariage, et dans les rangs les plus élevés de leur société les rapports entre époux étaient ignorés. Parmi les Hindous beaucoup de sectes pratiquent le célibat. Les Grecs avaient leurs Vestales vouées à la virginité, les Egyptiens leurs anachorètes, les Syriens leurs ascètes. Dans l'Olympe païen la continence passait pour une vertu; les dieux, s'ils ne la pratiquaient pas, la louaient beaucoup. Hestia et Artémise étaient plus honorées qu'aucune des habitantes du ciel, parce que l'amour ne pouvait les atteindre.
L'esprit païen avait même si bien fini par regarder le mariage comme une sorte de corruption, que cette idée perçait dans le langage ordinaire. Ne pas être aimé, c'était demeurer sans tache; ne pas se marier, c'était rester pur. Dans la poésie païenne le titre de vierge l'emporte sur celui de mère, et la vierge est plus noble que l'épouse. Le mariage est, pour lés communautés chrétiennes, un thème d'interminables disputes; telle Église le qualifiant de sacrement, telle autre de contrat. Toutes les sectes le considèrent comme un acte facultatif, bien peu le trouvent méritoire ; la plupart n'y voient qu'un compromis avec le démon. L'Eglise grecque encourage le célibat dans une certaine classe, l'Eglise latine l'impose à ses prêtres. L'Église teutonique conserve une sorte de neutralité sur ce point; mais aucune Église n'en était encore arrivée à prêcher
qu'en dehors du mariage on ne peut mener une existence vraiment chrétienne.
Au contraire toutes les sectes religieuses qui ont abordé la question — les Grecs, les Arméniens, les Cophtes, les Latins, les Abyssiniens — déclarent, en fait aussi bien qu'en parole, que l'union des sexes par les liens du mariage porte atteinte à la pureté de la vie chrétienne. De là les monastères; de là le célibat des prêtres, institutions qui corrompent l'esprit de la société, entravent la croissance de bien des vertus domestiques et empoisonnent quelques-unes des sources de la vie de famille. Un prêtre sans épouse est une protestation vivante contre l'amour conjugal; car s'il était démontré que les affections humaines fussent une embûche qui nous éloigne de Dieu, il serait certes du devoir de tout homme vertueux de les étouffer. Une embûche est une embûche, un péché est un péché, que le laïque aussi bien que le prêtre doit éviter.
Brigham Young a dirigé son Église dans une voie différente. Pour lui, le mariage est un devoir et un privilège. Les Anciens de son Église, qui doivent donner aux Mormons l'exemple de toutes les bonnes œuvres, sont tenus de se marier. Pour devenir prêtre et Ancien, il faut commencer par être époux ; même dans les rangs inférieurs c'est une honte pour un jeune homme, c'est le signe d'un cœur non régénéré, que de mener une existence solitaire.
Mais nos Saints ne s'en sont pas tenus là; non-seulement ils ne refusent pas à leurs prêtres l'amour consolant d'une femme , mais ils les encouragent à multiplier ce bonheur en multipliant le nombre des épouses, et les dignitaires de leur Église se passent en général cette satisfaction. Qui n'a pas son petit harem n'est pas un bon Saint. Mon ami le capitaine Hooper, bien qu'il soit riche, zélé, insinuant, bien qu'il représente admirablement Utah au Congrès, n'a jamais pu arriver à une position élevée dans l'Église, parce qu'il lui répugne de prendre une seconde femme.
Hier, à dîner, l'apôtre Taylor me disait :
— Nous ne regardons Hooper que comme un demi-mormon.
Et sur toutes les lèvres se dessina un sourire narquois trèssingulier.
Lorsque l'accès d'hilarité, auquel les jeunes filles avaient pris part, se fut calmé, je dis à Hooper :
— Vous auriez une belle occasion de vous distinguer durant la prochaine session parlementaire. Choisissez six des plus jolies demoiselles de la cité du lac Salé, épousez-les en bloc, emmenez-les à Washington et inaugurez la saison en donnant un grand bal au mois de décembre.
— Au fait, répliqua Hooper, je crois que cela prendrait pendant un certain temps; mais, voyez-vous, je commence à me faire vieux.
Young, qui aime beaucoup Hooper, dont il sait apprécier les talents et les services, le pousse — à ce qu'on prétend — à prendre au moins une seconde femme, de façon à s'attacher définitivement à l'Église polygame. Si Hooper cède, ce ne sera que par fidélité et par sympathie pour Brigham Young.
Tous les prêtres occupant une position élevée dans l'Eglise du lac Salé sont polygames; ïe nombre de leurs compagnes variant selon l'état de leur fortune et le caractère de chaque Ancien. Tout apôtre a au moins trois femmes.
Les mariages de Brigham Young, de Heber Kimball et de Daniel Wells, les trois membres de ce que l'on nomme ici la Première Présidence, ne sont pas inscrits dans les registres publics. Il n'y a guère de vieille dévote qui, en perdant son mari, n'aille trouver son évêque et ne le prie de faire en sorte que le sceau de l'un des trois présidents vienne la consacrer : cela s'appelle une femme « scellée ». Il va sans dire que Brigham Young est le préféré de toutes les veuves. On assure qu'il ne se met jamais en voyage sans être obligé de consoler une de ces pauvres affligées. Aussi trouve-t-on dans la cité sainte un trèsgrand nombre d'épouses nominales du prophète, qui ne les a peut-être jamais vues' et qui n'est point du tout leur mari, du moins dans le sens européen.
Les véritables femmes de Brigham Young, les mères de ses enfants, celles qui habitent les demeures du prophète : la Ruche, la Maison- du-Lion (Lion-House) ou la Chaumière-Blan-
che (White Cottage), sont au nombre de douze environ. La reine de toutes ces épouses est sa première femme, Mary-Anne Angell, déjà âgée, et dont les cinq enfants, trois fils, deux filles, sont mariés. Elle habite la Chaumière-Blanche, la première maison qu'on ait bâtie dans la cité du lac Salé. Joseph et Brigham, ses fils aînés, chefs de leur race, se sont distingués comme missionnaires. Sœur Alice, sa fille aînée, qui a daigné m'accorder son amitié, joue la comédie. La plus célèbre des épouses de Brigham Young est Élisa Snow, la muse mormonne dont chacun respecte le beau caractère et applaudit le rare talent. Avec ses cinquante ans, ses cheveux argentés, ses yeux noirs, son air majestueux, sa toilette simple, sa démarche calme, comme il faut et un peu froide, Élisa ne rappelle en rien ce que les poètes orientaux nomment « la lumière du harem ». On me donne à entendre qu'elle n'est pas la femme de Young, dans le sens ordinaire du mot. On l'appelle toujours miss Élisa.
Dans le fait, ce que les Mormons appellent si bizarrement sceller une femme, n'implique rien de pareil à ce que nous entendons par mariage; et ce n'est que par une étrange perversion de termes que cette population de Saintes, annexées à des Saints qui ne les connaissent pas, portent le nom de leur époux. Sœur Élisa habite Lion-House ; sa chambre, située au second étage, est fort jolie et commande une vue magnifique : les monts Oquirrh, la vallée, la rivière Jourdain et le lac Salé, ' un vrai panorama de poëte, où la forme et la couleur, le ciel, la terre et l'eau, se fondent ensemble et se perdent dans une glorieuse auréole. Les compagnes moins distinguées d'Young sont : sœur Lucy, dont il a eu huit enfants ; sœur Clara, dont il a eu trois enfants; sœur Zina (femme du docteur Jacobs), poëte et institutrice, dont il a eu trois enfants; sœur Amélie, ancienne servante de Joë Smith, dont il a eu quatre enfants; sœur Élisa n° 2, Anglaise (la seule Anglaise qui habite sous le toit du prophète) dont il passe pour avoir eu quatre ou cinq enfants; sœur Marguerite, dont il a eu trois ou quatre enfants; sœur Emmeline, souvent surnommée « la favorite », dont il a eu huit enfants.
Young me disait qu'il n'aurait jamais chez lui et n'avait jamais eu de sultane favorite, et il ajoutait :
« Les appétits charnels et les caprices des sens ne doivent point influer sur notre vie de famille. »
Les apôtres sont moins bien partagés que les présidents; mais tous ont plusieurs femmes. Les chiffres suivants m'ont été fournis par George A. Smith, cousin du prophète Joë et historien de l'Eglise :
Orson Hyde, premier apôtre, a quatre femmes.
Orson Pratt, second apôtre, a quatre femmes.
John Taylor, troisième apôtre, a sept femmes.
Wilford Woodruff, quatrième apôtre, a trois femmes.
George A. Smith, cinquième apôtre, a cinq femmes.
Amassa Lyman, sixième apôtre, a cinq femmes.
Ezra Benson, septième apôtre, a quatre femmes.
Charles Rich, huitième apôtre, a sept femmes.
Lorenzo Snow, neuvième apôtre, a quatre femmes.
Érastus Snow, dixième apôtre, a trois femmes.
Franklin Richards, onzième apôtre, a quatre femmes.
George Q. Cannon, douzième apôtre, a trois femmes.
A l'exception de John Taylor, tous les apôtres passent pour pauvres. Ici, un homme serait accusé de manquer de probité s'il prenait une nouvelle femme sans être en état de loger, de nourrir et de vêtir confortablement sa famille. Young encourage quelques-uns des riches négociants mormons à augmenter autant que possible le nombre de leurs épouses. Hier, comme je raillais un Mormon, homme ambitieux et plein de visées, il me répondit :
— Je ne tarderai certes pas à me remarier ; je tiens à faire mon chemin dans l'Eglise; vous êtes ici depuis assez longtemps pour nous connaître. Il n'y a de chance pour un Mormon que s'il est père d'une grande famille. On ne compte pour rien ici lorsque l'on n'a pas trois femmes.