CHAPITRE XXVIII
Quant à la force politique que les Saints du lac Salé peuvent devoir à la pluralité de leurs femmes, je traiterai cette question en peu de mots.
Est-il vrai que l'appât de la Polygamie ait suffi pour rallier au Mormonnisme certaines classes d'hommes?
La pratique de la Polygamie, une fois qu'elle a fait des prosélytes, contribue-t-elle, en pratique, à augmenter la population au-delà des proportions ordinaires?
A la première question voici ce que l'on peut répondre. Quel que soit le motif allégué, aspiration spirituelle, comme disent les Saints; appétit charnel, comme disent les Gentils; un fait demeure certain; — c'est que courtiser plusieurs femmes, accaparer plusieurs épouses, les rassembler dans des harems séparés, a toujours exercé et exerce encore de nos jours un puissant attrait.
Young et Pratt déclarent que, quant à eux, leurs appétits charnels ne les guident en rien dans le choix de leurs femmes ; que ce choix est l'affaire du ciel; que l'acte de poser le sceau sur une épouse est un rite pieux, et que Dieu seul peut donner à l'homme une compagne destinée à partager dans l'éternité le trône céleste de son mari. Young m'a dit, en riant de l'œil, qu'ils me montreraient leurs femmes afin de prouver la vérité de leurs assertions. En effet, si mes yeux m'ont démontré que bon nombre de ces dames sont jeunes, fraîches, délicates et charmantes, beaucoup sont laides, vieilles, ignorantes et grossières. Mais Young, avide de pouvoir et singulièrement expert dans l'art de dominer ses semblables, n'a pas manqué d'exploiter
cet appel fait aux sens de l'homme par les attraits féminins. Ce devoir peut paraître aux Saints un rite très-agréable.
Sont-ils sincères dans leur profession de foi religieuse? Pour moi, je le crois. Young m'a dit que, dans les premiers temps de leurs étranges institutions, il n'approuvait pas la Polygamie ; je crois que le prophète disait vrai. Parmi les présidents et les apôtres mormons, je n'ai pas vu une physionomie dé tartufe ou de menteur; beaucoup de fanatiques, pas un escroc. Leur foi n'est pas la nôtre, leurs pratiques diffèrent des nôtres. Mais plus d'une secte hindoue a des cérémonies que les Anglais trouvent licencieuses, et dont quelques-unes sont même si abominables ( qu'un témoin qui y assiste pour la première fois est tenté d'appeler la police. Pourrait-on célébrer le Ras Mandala à Londres? Permettrait-on aux Kanchulayas de pratiquer leur culte à New-York? Et pourtant, il y a des hommes et des femmes, vivant sous l'empire de la reine Victoria, qui imitent — en toute bonne foi, sinon en toute innocence — les jeux amoureux de Krishna et qui choisissent la compagne de leur culte orgiaque sans consulter autre chose que le costume de l'idole.
Il est possible* que Brigham Young croie à ce qu'il dit et à ce qu'il pratique; je le regarde comme un très-honnête homme, autant qu'il est possible de l'être dans la sphère de son savoir et de ses habitudes; mais on reproche à certains de ses disciples de prêcher la pluralité des femmes pour offrir une séduction de plus aux nouveaux convertis. Dans tous les cas, ils aiment à citer la promesse faite par Nathan à David, à qui l'on annonçait qu'il épouserait et posséderait les femmes de son ennemi Saùl. Les missionnaires mormons ne nieront pas que cette partie de leur évangile ne contribue à séduire un auditoire dans le pays des Gentils. Est-ce l'Esprit saint qui parle ou la chair qui s'insurge? Ce qui est certain, c'est que le paysan du comté de Galles, le tailleur de Londres, le tisserand du Lancashire, ouvrent les yeux et s'animent lorsque les missionnaires décrivent ce paradis du lac Salé, où l'homme est libre d'entreprendre tout ce que son bras peut accomplir, de posséder autant de maisons qu'il en peut élever, autant de femmes qu'il peut en nourrir ou en gouverner. On dit aux Gentils non régénérés
que la loi leur ordonne d'avoir un harem et que rien n'est plus facile, — vu que la Providence ouvre surtout le cœur des femmes à la vérité prêchée par Young; on lui répète qu'il ne manque pas de jolies filles au lac Salé et qu'il est enjoint aux Saints d'accomplir la loi, toute la loi. On prétend que fort peu d'Anciens reviennent à Utah, à la suite d'un voyage, sans ramener quelque nouvelle favorite, enlevée aux Gentils pour enrichir le bercail. Une des épouses d'Young est une dame de New-York qui s'éprit du prophète et abandonna son mari pour le suivre. C'est une plaisanterie de fondation, de dire que jamais Kimball n'expédie un missionnaire à l'étranger sans lui* recommander de ramener quelques brebis. On remarque qu'en règle générale le ciel a accordé les plus jolies femmes aux plus hauts dignitaires de l'Église. La bénédiction du ciel est tombée sur les principaux ecclésiastiques, qui se sont attribué les plus jolies femmes; douce récompense!
Helvétius y avait pensé, mais aucune société humaine n'avait encore eu l'esprit ou la hardiesse de la réaliser.
Passons à la seconde question.
Dans une société fixe et permanente, comme la Turquie, la Syrie et l'Egypte, la polygamie ne peut exercer une grande influence sur l'accroissement de la population. Autrefois, il est vrai, on pensait autrement. Des écrivains comme Montesquieu qui voyaient la polygamie régner dans beaucoup de parties de l'Orient, imaginèrent que dans ces régions le nombre des femmes devait dépasser d'un chiffre considérable celui des hommes, et qu'une loi naturelle, établie dès les temps les plus reculés, avait accordé plusieurs femmes à un seul époux afin de corriger l'inégalité des naissances. Les voyageurs, tels que Niebuhr, voyant que tout scheik arabe avait son harem, pensaient que, la femme arabe devenant vieille et stérile de bonne heure et l'homme gardant longtemps sa virilité, la polygamie devenait inévitable. Ces deux hypothèses étaient deux illusions.
La science est venue nous apprendre, que même en Egypte et en Arabie il naît à peu près autant de garçons que de filles, mais un peu plus de mâles que de femelles. Nous voyons donc que la nature crée la famille humaine par couples. Sa grande
loi condamne toutes les combinaisons monstrueuses qui peuvent se former en dehors de l'égalité numérique des sexes, soit que ces combinaisons prennent la forme de la polygamie ou celle de la polyandrie, qu'il s'agisse de donner plusieurs femmes à un seul mari ou plusieurs maris à une seule femme. La véritable loi de la nature veut donc qu'un ménage se compose d'un seul homme et d'une seule femme ; et sur le vieux continent, où l'égalité numérique règne entre les deux sexes, où les mœurs sont uniformes et où l'on professe une religion commune, tout oubli de cette loi tendra plutôt à affaiblir qu'à augmenter la force productrice d'un pays. Quant aux Mormons, ils sont en dehors de ces observations générales ; ils forment une exception, une communauté isolée, une secte parmi les Américains. Il est évident que, même en Arabie, un scheik qui trouverait moyen d'enlever aux autres tribus un grand nombre de leurs femmes, de façon à pouvoir offrir trois épouses à chacun des jeunes gens de son camp, assurerait à sa tribu un accroissement de population supérieur à celle que ses voisins monogames pourraient réaliser.
Nos Saints se trouvent à peu près dans ce cas.
Leur association ne peut suffire à créer en leur faveur cette pluralité de femmes qu'ils annoncent comme étant la loi sociale des temps à venir. Mais si, grâce à une tactique plus ou moins louable, ils réussissent à attirer dans leur Église un grand nombre de femmes, la possession d'un pareil trésor leur permettra évidemment de se multiplier dans des proportions inusitées. Un seul homme peut être père d'une centaine d'enfants; — une seule femme ne peut guère donner naissance à plus de vingt. Les deux héros bibliques, Jaïr et Hillel, pères, l'un de trente fils, l'autre de quarante, étaient polygames.
Il n'est pas facile de donner le chiffre exact des enfants appartenant aux divers ménages du lac Salé.
La statistique officielle ici n'a aucune valeur; les documents qui lui servent de base, à ce que m'a ditTaylor l'apôtre, ne sont que des à peu près que queque fonctionnaire Gentil a jetés sur le papier ; celui-ci en était réduit aux conjectures, les Mormons lui suscitant toutes sortes d'obstacles. Une jalousie musulmane
dérobe aux regards des faits qui, à Londres ou à New-York, tomberaient dans le domaine public. Brigham Young nous avouait quarante-huit enfants. Kimball doit en avoir à peu près autant. Toutes les maisons paraissent pleines; la plupart des femmes que nous rencontrons sont en train de nourrir; dans toutes les maisons où nous pénétrons, on nous montre deux ou trois enfants au maillot. Cette vallée mériterait bien de s'appeler le pays des babies. Rien de plus commun que de voir un père de famille entouré de vingt enfants des deux sexes. Un négociant n'a pu nous dire le nombre de ses enfants qu'après avoir ouvert son pupitre et consulté son carnet. Ce patriarche a trente-trois ans. Une de ses femmes, très-gentille Anglaise, serrait contre son sein le bébé de rigueur, enfant dont le sourire plein de doux reproches avertissait le mari de son inconvenance. Lui cependant se livrait à son calcul, et après avoir, crayon en main, bien additionné les chiffres, il finit par nous satisfaire pleinement sur le numéro exact de sa progéniture.
Ce fut la polygamie qui permit à Israël de croître démesurément en quelques générations. Les Saints d'Amérique marchent dans la même voie. Young a plus d'enfants que Jaïr; Pratt en a plus que Hillel; Kimball en a plus qu'Ibzan. Sans doute le mouvement se ralentira, les recrues féminines diminueront par degrés; mais jusqu'ici cet accroissement gigantesque est un fait irréfragable; un des faits, si ce n'est les plus menaçants, du moins les plus graves, qui sollicitent le regard et l'observation des hommes d'État de la nouvelle Amérique.