‹ La nouvelle AmériqueChapitre 32 sur 71 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

On voit que les Mormons se sont approprié tout ce qui, dans les anciennes religions, pouvait leur offrir quelque bénéfice ;

mais ils ont été plus loin, ils ont ajouté de leur propre chef divers détails très-dramatiques aux relations conjugales, telles qu'elles ont été établies par les codes des peuples civilisés, chez les chrétiens, les musulmans, les juifs ou les Hindous. Les Saints ont non-seulement introduit la polygamie dans leur Église, mais ils en ont adopté la forme la plus antique et la plus sauvage.

Envisagé à part, abstraction faite des idées reçues, le simple fait d'une Église admettant la pluralité des femmes ne devrait pas nous causer une grande surprise, puisque les légendes et l'histoire ont rendu ce système familier à beaucoup d'entre nous, bien que nous ne l'ayons guère vu mettre en pratique. Abraham et David donnèrent l'exemple de la polygamie. Ni Moïse ni saint Paul ne l'ont prohibée; Mahomet, tout en la purifiant un peu et en relevant le caractère grossier qu'elle avait acquis chez les Orientaux, la sanctionna par sa prédication et la sanctifia par ses actes. Le Guèbre entreprenant, le Brahmane érudit, l'ardent Radjepoute l'ont adoptée. Même dans l'Église chrétienne, les opinions sont partagées à cet égard; on n'a point décidé si la polygamie est condamnable en elle-même ou comme nuisible à l'ordre social. En Egypte et en Syrie beaucoup des premiers chrétiens furent polygames. Et les évêques de cette époque se trouvèrent en face des mêmes difficultés que l'évêque Colenso chez les Cafres. D'ailleurs l'existence de la polygamie dans les plaines du lac Salé n'a rien de nouveau dans ces vallées, puisque tout ce que nous savons sur le compte des Utes et des Shoshones démontre que la pluralité des femmes a toujours été la loi parmi eux. Les pentes des Sierras sont sauvages et incultes. Un pays stérile et une vie de privations poussent à la polygamie. Aussi les tribus de Peaux-Rouges, qui ont tant de peine à pourvoir à leur subsistance dans ces parages désolés, ont-elles coutume, comme tous les nomades, de voler les femmes et de les vendre. Un grand chef tient à honneur d'avoir beaucoup de femmes ; tous les blancs qui viennent, soit comme chasseurs, soit comme trappeurs ou interprètes, vivre parmi les sauvages, ne manquent pas de contracter cette habitude. Aujourd'hui on connaît une douzaine de visages

pâles qui vivent avec des tribus sauvages, chassant le buffle, scalpant leurs ennemis; — or tous sont polygames, et la plupart ont des harems mieux garnis que ceux des principaux chefs indigènes.

Mais les Saints ne se sont pas bornés à rétablir la polygamie dans la province d'Utah ; ils poussent ce système jusqu'à ses dernières limites, voire même jusqu'à l'inceste. Dans leurs tentatives pour fonder une nouvelle société, ils sont revenus à l'époque où Abraham quitta Hauran; ils ont défait l'œuvre de tous les réformateurs précédents, écartant non-seulement ce que Mahomet, mais ce que Moïse avait ordonné pour réglementer la vie de famille. Moïse défendait à l'homme d'épouser une parente. Mahomet ne permettait que trois ou quatre femmes à ses disciples. Restrictions dont Young et Kimball, qui en appellent de Moïse à Abraham, ne font que rire. Qui donc, demandent-ils, épousa sa sœur consanguine, Sarah? — L'homme de Dieu. Les Saints s'appuient là-dessus pour épouser leurs sœurs, sans pouvoir plaider, comme circonstance atténuante, les coutumes ou les nécessités arabes. Comme certains éleveurs, ils pratiquent l'inceste sans aucun remords. Nous avons eu à ce sujet une conversation curieuse avec Brigham Young et les douze apôtres. Brigham Young prétend que le mariage entre proches parents ne fait pas dégénérer les races.

Les Saints vont donc beaucoup plus loin qu'Abraham ; et, pour ma part, je m'imagine qu'ils ont trouvé leur type de l'existence domestique dans le wigwam de l'Indien plutôt que sous la tente du patriarche. Comme l'Ute, le Mormon a le droit de prendre autant de femmes qu'il en peut nourrir; comme le Mandan, il peut épouser trois ou quatre sœurs, la tante et la nièce, la mère et la fille. En définitive, le crime de l'inceste est effacé du code mormon, et toute femme qui plaît au Saint peut en réalité devenir sa femme.

Dans cette étrange conversation à laquelle j'ai fait allusion tout à l'heure, je demandais au prophète s'il arrivait souvent à ses Saints d'épouser la fille et la mère, et si, dans ce cas, on avait quelque autorité à alléguer en faveur de l'inceste, qui n'est justifié ni par Moïse ni par la révélation de Smith. Comme il

hésitait à admettre que la chose eût jamais lieu, je citai l'exemple d'un ménage d'Utah, sur lequel on m'avait fourni des renseignements particuliers. L'apôtre Cannon dit alors qu'en pareille circonstance le premier mariage n'était qu'une affaire de forme, l'aînée des deux épouses servant de mère au mari et à la jeune femme. Sur ce, je nommai les personnages auxquels je faisais allusion : il s'agissait d'un Ancien qui avait épousé une Anglaise, une veuve ayant une fille d'une douzaine d'années; la dame avait donné quatre enfants à cet Ancien, qui était devenu le mari de sa belle-fille dès que celle-ci eut atteint l'âge nubile.

Brigham Young répondit que ces choses-là arrivaient rarement.

— Elles arrivent néanmoins?

— Oui, quelquefois, répliqua Young.

— Et comment votre Église justifie-t-elle une pareille coutume?

— Ah! répondit le prophète après un moment de silence et avec un sourire équivoque. Vous abordez la question de l'inceste. C'est là un point sur lequel notre foi ne possède encore aucune lumière positive. Je ne saurais vous apprendre la doctrine que professe notre Eglise à cet égard; je puis seulement vous exposer mon opinion personnelle, sous la condition que vous ne la publierez pas, car je risquerais de voir dénaturer ma pensée.

Il me communiqua alors sa façon d'envisager l'inceste ; mais je ne suis pas libre de répéter ce qu'il pense de ce crime.

Quant aux faits qui sont parvenus à ma connaissance, quant à ce que j'ai vu de mes propres yeux, rien ne m'empêche d'en parler. L'inceste, dans le sens que nous donnons à ce mot, — le mariage en dehors des limites permises, ne passe point pour un crime aux yeux de l'Eglise mormonne. On n'ignore pas que dans les harems de quelques-uns de ces Saints il existe entre les épouses et le maître un degré de parenté que la loi américaine prohibe. Rien, de plus commun dans la cité du lac Salé que de voir un homme épouser deux sœurs, la veuve de son frère ou même la mère et la fille. Un saint nommé Wall a épousé sa sœur consanguine, alléguant l'exemple de Sarah et d'Abraham.

Young, après mûre réflexion, a permis à son troupeau de se modeler sur ce précédent. Un des ménages d'Utah se compose de trois femmes et du père de famille qui réunit comme épouses autour de lui la grand'mère, la mère et la fille. Je demandai au prophète si, dans son système, il considérait comme légitime le mariage du frère et de la sœur. Personnellement, me répondit-il, et non comme organe de mon Église, je n'y vois aucun inconvénient. Je donnerai textuellement la suite de cette conversation.

Moi. — Les Mormons contractent-ils parfois des mariages de ce genre?

Young. — Jamais.

Moi. — Sont-ils prohibés par votre Église?

Young. — Non; les préjugés seuls s'y opposent.

Kimball. — L'opinion publique se montre contraire à ces unions.

Young. — C'est une latitude dont je ne voudrais pas profiter pour mon compte, et que je ne permettrais pas à autrui, si cela dépend de moi.

Moi. — Ainsi vous ne pratiquez ni ne prohibez ces alliances?

Young. — Mes préjugés m'en empêchent.

Ce reste de préjugé, emprunté au monde Gentil, semble seul empêcher les Saints de se plonger dans l'inceste pris à haute dose.

— Vous trouvez ici, m'a dit l'Ancien Stenhouse dans un autre entretien, des polygames de la troisième génération; lorsque ces garçons et ces filles seront assez grands pour se marier, le véritable sentiment de la vie patriarcale régnera dans nos vallées. Aujourd'hui, nous subissons encore l'influence du vieux monde qui nous entoure et nous nous inquiétons trop de ce que l'on peut dire de nous en Ecosse ou en Angleterre.

Cette institution, fort étrange dans un pays chrétien, n'a pas été fondée tout d'un coup. Elle a commencé avec Rigdon et sa théorie de l'épouse spirituelle, que l'on dit empruntée aux méthodistes de l'État de Vermont. Cette théorie ne se présenta d'abord que sous la forme d'une spéculation mystique s'appliquant moins à la terre et à nos devoirs mondains qu'aux splen-

deurs futures de la vie céleste. No*s savons qu'elle fut prêchée par Rigdon, que Joë Smith la condamna, qu'elle finit par sourire aux Anciens, causa beaucoup de scandale dans l'Église et fut enfin remplacée par une croyance plus pratique et plus utile.

Rigdon venait d'évoquer un démon sensuel qui, une fois introduit dans la nouvelle Eglise, resta maître de la place. On continua à « mettre le sceau » sur de nouvelles épouses; d'abord dans la famille du nouveau prophète, puis dans les harems de Kimball, de Pratt et de Hyde, dont les mariages (que l'on ne parvenait pas à cacher) mirent fin à la contrainte mystique imposée par la doctrine des unions spirituelles. Dès lors les Saints pratiquèrent ouvertement la polygamie. Ce ne fut que bien des années après que Brigham Young exhiba un document qu'il donna pour une copie exacte d'une révélation dont Joseph Smith avait été favorisé à Nauvoo et qui lui commandait de suivre l'exemple d'Abraham, de Jacob et de David, c'est-à-dire de prendre autant de femmes que le Seigneur voudrait bien lui en accorder. Ce document n'était ni de l'écriture de Joseph ni de celle d'Emma sa femme. Young prétend qu'il a été écrit sous la dictée du prophète par un disciple du sexe masculin; et il ajoute, avec une nuance de réalisme, que la première fois qu'Emma en eut connaissance, elle le jeta aufeu et le brûla; ce qui est fort naturel.

— J'ai versé, me dit Young, bien des larmes amères sur ce document, prévoyant le trouble qu'il apporterait dans l'Église. C'est Joseph qui m'a convaincu que telle était la volonté de Dieu et que la révélation ordonnait d'épouser plusieurs femmes ; j'immolai donc mes passions et mes préjugés à la volonté divine.

Il appuyait beaucoup là-dessus.

— Sans doute, continua-t-il, notre vie aurait été sainte encore, si nous n'avions pas épousé plusieurs femmes; mais nous ne serions pas aussi parfaits que nous le sommes; — c'est mon intime conviction.

Après s'être exprimé ainsi, il en appela aux apôtres assis autour de nous, et dont chacun s'inclina en signe d'assentiment.

Les Saints avouent que c^tte révélation fut regardée comme non avenue pendant bien des années. On la cacha avec soin aux profanes. Il fallait s'assurer de deux choses avant de proclamer un dogme semblable. Il importait d'abord de savoir comment la doctrine serait accueillie, aux États-Unis et à l'étranger, par la masse des Saints: puis on se demandait de quelle façon elle serait envisagée par les tribunaux américains. Les prédicateurs dans leurs sermons tàtèrent l'opinion mormonne ; les poètes se mirent à l'œuvre. Des missionnaires en jupon exhortèrent le peuple à se repentir de ses péchés et à revenir aux principes de la vie patriarcale. Partout on encouragea les Sarah sur le retour à conduire à l'époux quelque jeune Agar. Une soudaine ardeur religieuse s'empara de la société mormonne, et toute la communauté des Saints déclara qu'on devait publier le document où se trouvait l'ordre donné par Dieu à Joseph d'épouser plusieurs femmes.

Deux mille Anciens, réunis dans la Nouvelle-Jérusalem, après avoir écouté un sermon d'Orson Pratt et un discours de Brigham Young, résolurent d'accepter la révélation. Cette décision fut prise le 29 août 1852. C'est là une date remarquable, non-seulement dans l'histoire de l'Église mormonne, mais dans celle de la race saxonne, qui, remontant le cours de la civilisation, adoptait tout à coup les usages primitifs de la vie patriarcale. A l'exception de quelques Danois et Allemands, lesquels se rattachent d'ailleurs à la race anglo-saxonne, tous ces Anciens devenus polygames étaient Anglais ou Américains; pour la première fois l'Européen descendait jusqu'aux tribus incivilisées pour adopter une partie de leurs mœurs. Un nouveau contrat tacite reliait le polygame Shoshone au Saxon de diverses races. Le rancho et le wigwam se confondaient ainsi.

Remarquez bien que le prophète n'accordait et n'enjoignait pas à tous ses sujets de prendre plusieurs femmes. C'était, à ses yeux, une grâce réservée à quelques-uns.

Le chef des Mormons avait bien compris que dans une société robuste, pleine d'un sang vigoureux, toute jeune et ardente, le droit de donner des femmes à ses Anciens ou à ses apôtres assurerait son autorité souveraine bien mieux que ne pouvait le

faire le droit qu'il s'attribue de bénir la terre et d'ouvrir les portes du ciel. Avec de tels pouvoirs, il est devenu facilement maître de tous les ménages. Jamais on n'avait vu calife ou pontife s'arroger le droit de distribuer la volupté et la beauté aux hommes que l'attrait des sens domine. Une fois maître de cette baguette magique, il s'en est servi comme d'un sceptre et ne l'a pas lâchée. Un Saint peut épouser une première femme sans l'autorisation du prophète. Ce droit lui appartient en sa qualité d'homme ; mais il ne saurait dépasser cette limite sans la permission de son chef spirituel. Pour prendre une seconde épouse, il lui faut le consentement spécial du ciel, et c'est Young qui le donne. Si Young dit oui, le mariage a lieu; s'il dit non, son jugement est sans appel. C'est donc une grâce céleste et non un droit civil que la Polygamie du Mormon.

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