CHAPITRE XXX
Le dogme de la pluralité des femmes ne s'introduisit pas dans l'Eglise sans des disputes violentes et un schisme redoutable.
George A. Smith, cousin de Joseph et historien de l'Église mormonne, me disait que d'après les documents officiels environ cinq cents évoques et Anciens pratiquent la polygamie dans la vallée d'Utah. Chacun d'eux a, en moyenne, quatre femmes et une quinzaine d'enfants ; si bien que l'institution, au bout de quatorze ans, a fini par influer plus ou moins sur l'existence et la fortune d'environ dix mille personnes. Ce chiffre, quelque considérable qu'il paraisse, n'est encore qu'un vingtième de celui qu' Young allègue. Quand même nos cinq cents polygames seraient tous du même avis : 1° sur l'origine divine de la rêvé-
lation faite à Joseph ; 2° sur la fidélité avec laquelle la révélation a été transmise, et 3° sur l'authenticité du document que l'on a conservé, il y aurait encore de la marge pour de notables différences d'opinion. La masse de Saints devra toujours se contenter d'une seule femme, Young est le premier à le reconnaître. Même aujourd'hui, que les recrues féminines ne manquent pas et que l'institution est toute nouvelle, il n'y a qu'un petit nombre d'élus, plus dociles, plus riches ou plus obstinés que les autres, qui puissent en profiter; le modeste Mormon n'a aucune chance de devenir polygame ; il y en a même qui, avec de la fortune, hésitent, comme le capitaine Hooper, à se compromettre par l'adoption d'un régime domestique d'une légalité douteuse et contre lequel les États-Unis s'armeront certainement. Quelques-uns protestent ouvertement, d'autres se retirent de l'Église, sans toutefois repousser l'autorité de Joseph Smith.
L'existence d'une seconde Église mormonne, d'une grande communauté schismatique, n'est pas niée par Brigham Young, qui naturellement voit là une œuvre du diable. Un nombre considérable de Saints ont quitté l'Église mormonne à cause de la polygamie. En Californie seulement, on compte, dit-on, vingt mille anti-polygames. Beaucoup de ces Saints, ennemis de la pluralité des femmes, habitent le Missouri et l'Illinois. Même parmi ceux qui restent attachés à leur Église du lac Salé, il m'a semblé que dix-neuf sur vingt n'ont aucun intérêt et guère plus de foi dans la polygamie. La croyance que Joseph Smith, le fondateur du Mormonnisme, n'a jamais mené cette vie peu louable, est fort répandue.
Prophètes, évêques, Anciens, tous les chefs de la foi affirment néanmoins que, lors de son séjour à Carthage et pendant plusieurs mois avant sa mort, leur premier prophète se permit, mais en secret, un ménage * composé d'un grand nombre d'épouses. Il va sans dire qu'ils ne l'accusent pas d'avoir cédé à une faiblesse en apposant le sceau sur ces femmes. « C'est Dieu, disent-ils, qui les a choisies pour les lui envoyer. » Comme toute action de Joseph est divine pour son troupeau, il suffirait de prouver, pour sanctifier la Polygamie, ce fait de la
polygamie de Joseph, fait que d'ailleurs un clergé polygame doit présenter comme inattaquable.
Tout fidèle Mormon pense qu'un homme marié à une seule épouse ne deviendra jamais qu'un ange célibataire, un subalterne de l'Olympe mormon. Par conséquent, nul ne peut imputer à Joseph un passé si déplorable. On voit pourquoi tous les Anciens, sans donner des preuves certaines de ce qu'ils avancent, présentent Joseph comme marié à plusieurs femmes. « Quelques-unes, disent-ils, sont encore vivantes chez Brigham Young. »
Jusqu'ici, on n'a donné aucune preuve authentique, soit de la pratique polygame exercée par Joseph, soit de la révélation divine qu'on lui attribue en faveur de cette institution. Tout le monde convient que jamais il n'a ostensiblement vécu avec plusieurs femmes, et Ton sait que dans les écrits qu'il a signés et avoués, jamais il n'a montré aucune faveur pour les doctrines qui, depuis sa mort, sont devenues la note fondamentale de son Église.
Dans son Évangile (le livre de Mormon), Dieu dit qu'il voit avec joie la chasteté des femmes, et qu'il a en horreur les harems de David et de Salomon.
L'Ancien Godde, à qui je signalai cette contradiction, m'expliqua que, d'après le commentaire des évêques, cette parole de Dieu s'appliquait à une époque reculée, époque de colère qui ne pouvait en rien concerner une époque de bénédiction comme la nôtre.
Il n'y a donc rien de clair là-dessus, sinon que jamais on ne l'a entendu avouer aucun dogme de ce genre, et que même il a soutenu une opposition très-vive contre Rigdon, inventeur de la femme spirituelle.
Emma, qui était à la fois la femme et le secrétaire de Joseph, dont elle partageait les travaux et la gloire, nie avec une calme persistance que son mari ait eu d'autre compagne qu'elle. Elle affirme que cette histoire est fausse , et que toute la prétendue révélation est un mensonge, invention frauduleuse d' Young et de Pratt, œuvre du démon qui veut détruire l'Eglise des Saints. C'est à cause de cette doctrine qu'elle s'est séparée
des Saints d'Utah pour s'établir à Nauvoo avec les derniers représentants de la véritable Eglise mormonne.
Les quatre fils de Smith : Joseph, William, Alexandre et David protestent contre ce qu'ils appellent l'imposture d'Young. Les enfants du prophète ont aujourd'hui atteint l'âge d'homme; leur intérêt personnel les identifie avec le succès de l'Église fondée par leur père, Église à laquelle leur adhésion serait si avantageuse ; il faut donc croire que leur opposition à Brigham Young ne leur est dictée que par l'amour de la vérité.
Dans tous les cas, ces fils du premier voyant ont suscité un grand schisme. Sous le nom de « Joséphites, » un groupe de Saints s'est rallié autour des trois héritiers du prophète ; et ce groupe est déjà assez fort pour braver le lion dans son antre. Alexandre Smith, qui se trouvait à Utah en même temps que moi, a prêché contre la Polygamie, et on l'a toléré.
La position prise par ces jeunes gens afflige beaucoup Young, qui les admettrait volontiers comme ses fils, s'ils voulaient y consentir. Il parait surtout attaché à David.
— Avant que la mère accouchât, me dit-il un jour que nous causions des trois schismatiques, Joseph m'annonça qu'elle lui présenterait un fils; il ajouta que le Seigneur lui avait commandé de donner le nom de David au nouveau-né, qui était destiné à devenir un jour le guide et le souverain du peuple mormon.
Je demandai à Young s'il croyait que la prophétie s'accomplirait.
— Oui, répliqua-til; à l'époque fixée par Dieu, David sera appelé à remplir cette tâche.
— Mais, en ce moment, ne passe-t-il pas pour s'être séparé de votre Église ?
— La grâce agira, et la réconciliation aura lieu dès qu'il éprouvera le désir de marcher dans le droit chemin, répondit Young.
C'est un fait sérieux et même menaçant que ce schisme des anti-polygames ayant pour chefs la veuve et les enfants du fondateur. Young le sait bien; il voit que ceux des Anciens, sur
lesquels il peut le plus compter, en sont inquiets, et les orateurs de Chicago les plus opposés au mormonnisme lui apprennent que les États-Unis pourraient fort bien se réconcilier avec les monogames de Nauvoo, tout en déclarant la guerre aux polygames d'Utah.
Comme je signalai un jour à Young la perte de force morale qui résulte, pour son peuple, de l'absence d'un témoignage positif sur ce point essentiel, et que je lui faisais remarquer que si Joseph a eu plusieurs femmes, il doit exister des preuves écrites, des témoins ; il me répondit :
— Le témoin, c'est moi !
Et il continua, d'un ton véhément :
— Moi-même, n'en ai-je pas amené vingt à Joseph, sur lesquelles il a posé le sceau!
Je lui demandai alors si Emma le savait.
— Je le croirais volontiers, répondit-il; mais je n'en suis pas sûr.
Il avoua ensuite que Joseph n'avait pas eu un seul enfant de ces femmes qu'il avait épousées par douzaines.
J'ai obtenu d'autres renseignements qui viennent confirmer l'assertion d'Young. Deux témoins, vivant dans des quartiers éloignés et qui ne se connaissaient pas, m'ont assuré qu'ils voyaient fréquemment des veuves de Smith, et que ces dames affirment avoir été unies au prophète dans la ville de Nauvoo. Young, d'un autre côté, prétend que plusieurs vieilles dames qui habitent sous son toit sont également des veuves de Joseph Smith ; que tous les apôtres leur accordent ce titre et les respectent en conséquence. J'ai vu trois de ces dames dans le tabernacle, et j'ai appris que quelques-unes des veuves de Joseph ont donné des enfants au second prophète, bien qu'elles n'en aient pas eu du premier.
Mon impression personnelle (après avoir pesé les divers témoignages fournis par les amis comme par les ennemis de Young), est que ces vieilles dames, quoiqu'elles aient pu être scellées à Joseph pour l'éternité, n'ont pas été ses épouses dans le sens qu'Emma et le reste de la gent féminine prêtent à ce mot. Je m'imagine qu'elles n'ont été que ses reines et ses com-
pagnes spirituelles, choisies, selon la méthode des 'perfectionnistes wesleyens, non pas en vue des plaisirs charnels de ce monde, mais en vue des gloires du monde à venir. Littéralement, Young peut ne rien dire que de vrai; mais, à mon avis, ce sont les fils de Joseph qui ont moralement raison. En définitive, si jamais la Polygamie s'enracine chez les Saints, Brigham Young, et non Joseph Smith, aura seul accompli ce phénomène.