‹ La nouvelle AmériqueChapitre 34 sur 71 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Le mot sceller, employé dans le sens de marier,- ne nous donne que des idées très-confuses. Le sceau implique quelquefois le mariage, quelquefois plus ou moins. Une femme peut être scellée à un homme sans pourtant devenir son épouse, ainsi que nous venons de le voir dans le cas des prétendues veuves de Joseph. Le lecteur se rappelle aussi qu'Elisa Snow, la muse mormonne, est désignée sous le nom de miss Snow et passe aux yeux des Saints pour une demoiselle, bien qu'elle porte le sceau d'Young. Le sceau ne rend pas obligatoire la consommation de l'hyménée. Le mariage chez nous est séculier; le sceau mormon établit des unions à la fois séculières et célestes.

Je dois signaler une nouveauté bizarre que les Mormons ont introduite dans les relations spirituelles du mari et de la femme. Leurs rites permettent d'apposer le sceau sur un homme et une femme soit pour la vie, soit pour l'éternité, c'est-à-dire que l'homme peut prendre la femme pour compagne, ainsi que nous le faisons dans l'Eglise chrétienne, pour la durée de la vie terrestre, ou bien il peut contracter avec elle une union que la mort ne saurait rompre. L'Ute ne paraît pas avoir ignoré les idées d'après lesquelles les Saints procèdent, puisqu'il s'imagine

que dans ses chasses à travers les vallées de l'autre monde, il sera accompagné par son chien le plus fidèle et par son épouse favorite. Le sectateur arabe de Moïse, quand il songeait à la résurrection, peuplait son ciel futur des hommes et des femmes qu'il avait connus sur cette terre, et parmi les droits qu'il comptait revendiquer dans un séjour plus heureux, il se promettait de réclamer la société de son épouse terrestre. L'Arabe musulman, bien qu'une poésie moins antique lui ait appris à orner son paradis de houris angéliques, se figure encore qu'un guerrier sans reproche aura le droit de vivre dans le ciel avec l'humble compagne de ses soucis terrestres, pour peu qu'il s'avise de solliciter cette faveur. Les seuls chrétiens ont inventé un ciel plus élevé et plus sublime; on n'y donne personne en mariage, et les esprits des justes y deviennent comme les anges de Dieu.

Les théories des Utes et des Arabes sur la réunion posthume des époux n'ont d'autre effet sur les rapports conjugaux que d'engager une femme bonne et aimante à mettre plus de zèle à satisfaire les affections de son époux, de façon à s'assurer une place auprès de lui dans le wigwam céleste ou dans la tente paradisiaque. Mais chez les Mormons l'idée singulière — qui établit une distinction absolue entre le mariage à temps ou terrestre et l'apposition du sceau, entraînant l'union pour l'éternité, — a produit des résultats pratiques fort bizarres. J'ai entendu un prédicateur mormon affirmer qu'une femme qui a reçu le sceau du mariage la donnant à tel homme pour la vie terrestre, peut en recevoir un second qui l'annexe à un autre pour l'éternité. Jusqu'à un certain point, c'est une manière d'accorder à la femme le droit de faire un second choix ; car chez les Saints la femme choisit son fiancé céleste presque aussi librement que l'homme choisit ses compagnes mortelles.

Naturellement cette coutume soulève sans cesse des questions embarrassantes. Quels droits le sceau pour V éternité donne-t-il sur la personne d'une femme? La cérémonie peutelle avoir lieuàl'insu et sans le consentement du premier mari? Peut-on la célébrer complètement sans empiéter sur les privilèges conjugaux du tiers intéressé? Est-il certain qu'un mari,

si on le prévient, souffrira toujours que sa femme soit scellée à un autre homme? Un engagement pour l'éternité ne semblet-il pas plus solennel et plus obligatoire qu'un contrat auquel la mort peut mettre un terme du jour au lendemain? N'est-il pas probable que les relations d'un homme et d'une femme liés pour l'éternité deviendront encore plus intimes et plus secrètes que celles qui existent entre des époux terrestres? Il y a des Saints qui prétendent que rarement il arrive qu'une Mormonne ait un époux pour la terre et un autre pour le ciel. Peut-être la chose n'est-elle pas commune, mais elle a lieu dans un certain nombre de familles; elle provoque des discordes, et les plus humbles d'entre les Saints ne trouvent pas contre les abus toute la protection désirable. Brigham Young règne en maître absolu. Si le prophète dit à un Ancien : « Prenek cette femme », l'Ancien la prendra, arrive que pourra. On m'a raconté que ces fiançailles pour l'éternité sont souvent célébrées en secret, au fond d'un des bureaux officiels, sans autres témoins que deux ou trois dignitaires de l'Église. On ne publie aucun avis de ces alliances, et je doute qu'on se donne la peine de les enregistrer. Un Mormon qui possède une jolie femme a-t-il la certitude qu'elle ne sera pas soumise à des tentations de la part des Anciens, qu'elle ne contractera pas avec un personnage d'un rang plus élevé une de ces alliances étranges et mystérieuses? Dans tous les pays, le titre de prêtre, de prophète, de voyant, exerce sur les femmes une séduction particulière. Les Anciens et les apôtres du mormonnisme, au point de vue de l'influence dont ils disposent, occupent la même position que les ministres protestants de Londres, les abbés de Paris, les mollahs du Caire ou les gosains de Bénarès; de plus, il dépend de chacun d'eux personnellement d'élever leurs sectatrices sur un trône céleste. Sauf le guru de Bombay, il n'est pas au monde un prêtre qui soit plus à même qu'un évêque mormon de profiter des faiblesses d'un cœur féminin. Comment garantir au simple fidèle, que des gens qui jouissent d'un tel pouvoir sur la terre et dans le ciel, n'abuseront pas de ces alliances éternelles pour violer ses droits, pour l'outrager dans son honneur conjugal?

Les Mormons ont introduit dans les rapports délicats qu'ils

établissent entre le mari et la femme une autre particularité non moins bizarre : je fais allusion à la coutume qui permet d'unir un vivant à une morte et vice versa.

Le mariage ordinaire, n'étant qu'une affaire terrestre, -ne concerne que des fiancés vivants ; mais le mariage pour l'éternité, qui est un contrat céleste, autorise à unir un vivant à une morte ou une vivante à un mort, pourvu toutefois qu'il y ait engagement formel, sanctionné par le prophète, et sous la condition que l'union sera célébrée dans la forme voulue. Dans tous les cas, il ne saurait être question que d'une union véritable, d'un mariage sérieux dans le sens canonique du mot, conforme à la loi écrite, et non d'un rite platonique, d'une alliance spirituelle qui n'établirait qu'un lien mystique entre les deux époux. Ici surgit une question embarrassante. De quelle façon une femme peut-elle consommer son mariage avec un homme dont on a cloué le cercueil? Par le mécanisme de la substitution, répondent les Saints.

La substitution ! Peut-on accepter comme valable un mariage où un tiers remplace l'homme ou la femme? Brigham Young affirme que oui. Les Hébreux ont eu l'idée d'un dogme de ce genre, lorsqu'ils ont ordonné au cadet d'épouser la veuve de son frère aîné ; et tous les Saints ne forment-ils pas une seule famille aux yeux du Seigneur? Parmi les Hébreux, l'ordre que je viens de citer n'était qu'une exception aux lois générales, et dans le code arabe de Mahomet il n'avait pour but que de détruire un reste de polyandrie, la polyandrie étant regardée comme une coutume abominable et impure. Aucun peuple établi n'avait rétrogradé jusqu'à cette habitude des tribus pastorales. Mais Young, qui ne redoute pas la science historique, fait preuve d'une audacieuse originalité lorsqu'il traite les questions se rattachant aux droits de la femme. Une dame peut choisir son fiancé céleste, elle peut se décider en faveur d'un mort ; mais il lui faut, comme à l'homme qui désire une seconde compagne, l'intercession et le consentement du prophète. Par exemple, une jeune personne capricieuse s'avise de vouloir devenir une des reines célestes de quelque Saint défunt. Rien de plus facile, pour peu que la fantaisie de la demoiselle sourie

à Brigham Young. Il est le seul juge en pareil cas, et il répond à la requête par un oui ou par un non. S'il consent, il célèbre une cérémonie religieuse pour sceller la vivante au mort qu'elle a choisi comme seigneur céleste ; en même temps il nomme un Ancien ou un apôtre chargé de remplacer le défunt, et quand la beauté de la fiancée le tente, il est libre de remplir lai-même le rôle du Saint décédé.

Dans le Tabernacle on m'a montré deux dames auprès desquelles Young a remplacé leur époux Joseph. Le prophète m'a dit qu'elles sont loin d'être les seules qu'il ait épousées dans les mêmes conditions. Quant aux deux que- j'ai vues, je puis certifier que leurs relations avec lui ne sont .pas exclusivement spirituelles, car elles lui ont donné des enfants qui portent son nom. Deux des jeunes dames que nous avons admirées sur le théâtre de la capitale mormonne, Sœur Zina et Sœur Emilie, sont les filles de dames qui se prétendent veuves de Joseph. Sur l'histoire de toutes ces Mormonnes plane une atmosphère pleine de doute et de mystère qu'il nous serait très-difficile de percer. Deux de ces veuves habitent sous le toit de Brigham; une troisième occupe un cottage voisin, et l'on me dit qu'une quatrième demeure avec sa fille à Cotton Wood Canyon.

Mon impression personnelle est que, parmi ces dames, les vieilles peuvent avoir reçu le sceau qui les annexe comme épouses spirituelles au prophète Joseph, mais que les plus jeunes ne l'ont choisi pour seigneur et roi que bien des années après sa mort.

Joseph jouit d'une grande vogue comme fiancé céleste. Peutêtre toutes les femmes, si on leur laissait le choix, prendraientelles pour époux le propriétaire d'un trône. Quoi qu'il en soit, il est certain que beaucoup de dames mormonnes aspirent à se jeter dans les bras de Joseph, non pas dans le sens poétique, tel que l'entendent leurs sœurs chrétiennes qui parlent de se reposer dans le sein d'Abraham, mais à la façon des adoratrices hindoues de Krishna qui soupirent après le dieu de leur cœur. Young, à ce que l'on affirme, garde pour lui les soupirantes de ce genre. Le successeur ecclésiastique du défunt prophète est seul digne de le remplacer dans le harem. De belles filles que

Joseph n'a jamais vues, qui étaient des enfants et des incrédules lors des troubles de Carthage, sont devenues ses épouses pour l'éternité et engendrent des filles en son nom.

Si nous exceptons les ardentes aspirations des femmes hindoues à l'endroit de leur idole chérie, peut-être ne trouveraiton ici-bas aucune folie plus bizarre que cette passion erotique des Saintes pour les morts. Une dame de New-York fut prise d'un désir invincible de devenir l'épouse du prophète assassiné. Elle gagna le lac Salé, se jeta aux genoux de Brigham et le supplia avec une ardeur sincère de lui apposer le sceau de Joseph. Young n'avait pas besoin d'elle ; son harem se trouvait plein et le temps lui manquait. Il lui donna de l'eau bénite de cour, promit tout ce qu'elle voulut et la renvoya; mais la passion de la dame ne se calma pas, les retards ne firent que l'accroître. Elle prit Young d'assaut et il finit par céder; après l'avoir scellée à Joseph pour l'éternité, il accepta auprès d'elle le titre de remplaçant terrestre et l'emmena chez lui.

D'un autre côté, les Mormons prétendent avoir sur les esprits une puissance qui leur permet de sceller un mort à un être vivant. L'ancien Stenhouse, dont je tiens ce renseignement, a contracté une union de ce genre. Une jeune fille, dont il vante la beauté et l'amabilité, avait fait sur lui une certaine impression et, si elle eût vécu, il se serait décidé à l'épouser. Mais elle tomba malade et mourut pendant son absence ; il avait quitté la ville du lac Salé pour remplir une mission. Sur son lit de mort elle exprima un vif désir d'être scellée à lui pour l'éternité, afin de partager avec lui les honneurs d'un trône céleste. Young ne repoussa pas la requête de la mourante, et quand Stenhouse revint d'Europe, la cérémonie fut célébrée en présence de Brigham Young et d'autres témoins. Ce fut la première femme de Stenhouse qui remplaça la morte devant l'autel et ailleurs. Le mari m'a déclaré qu'il compte la défunte au nombre de ses épouses, et il est convaincu qu'elle era avec lui dans le ciel.

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