CHAPITRE XXXII
Quel est donc, en ce qui concerne la femme, le véritable résultat de cette étrange expérience tentée sur les mœurs sociales et la vie de famille?
Un séjour de deux semaines chez les Saints, nous a mis à même de répondre à cette question avec plus de certitude que n'ont pu le faire les voyageurs précédents. Nous avons vu journellement le président et ses apôtres; on nous a reçus dans beaucoup de maisons et présentés aux plus distingués d'entre les Saints; nous avons dîné à leur table; causé avec leurs femmes; couru et joué avec leurs enfants. Les notions qui nous sont restées, quant à l'impression que la vie mormonne produit sur le caractère et la position de la femme, sont le fruit d'observations suivies, de mûres réflexions appuyées sur les faits. Nous espérons que nos amis du lac Salé, même en différant totalement d'opinion, rendront justice à notre bonne foi et à notre amour de la vérité.
A entendre les Anciens d'Utah, la femme mormonne est folle ou plutôt enthousiaste de la polygamie ; on vous dira qu'il suffit à tout prédicateur mormon de citer les exemples de Sarah et de Rachel pour attirer, séduire et charmer son auditoire féminin. On vous dira encore que les dames de Nauvoo ont fondé un club destiné à propager la polygamie et à la mettre à la mode; que les mères prêchent cette doctrine à leurs filles et que les muses mormonnes la chantent. On tâchera de vous persuader que dans chaque harem la sultane favorite est activement occupée à récolter de jolies filles, des Agar et des Billah, pour le
service de son seigneur et maître, dans les bras duquel elle les jette avec bonheur et orgueil.
Tout cela est très-bon; et si on écoute Belinda Pratt, la prêtresse, on peut y ajouter foi.
Mais, à mon sens, ce n'est que l'interprétation virile d'une situation que les femmes ne voient pas de même. Le mormonnisme n'est pas la religion de la femme. Je ne dirai pas qu'il la dégrade, mais il l'abaisse évidemment. Le fait est que la femme mormonne n'est point membre du corps social. Ces murs interminables, ces cottages cachés dans les bosquets, ces fenêtres vides, ces portes fermées, ces couloirs sombres et ces verandahs, suggèrent à l'Européen des idées de subordination et de réclusion jalouse bien plus d'accord avec la servitude musulmane qu'avec la joyeuse liberté de la famille chrétienne. Il est rare que les Mormons se rendent visite mutuellement, plus rare encore qu'ils soient accompagnés de leurs femmes. La retraite semble obligatoire pour les dames dans les contrées polygames. Or, abstraction faite des questions de doctrine et de morale , il suffit d'exclure les femmes de la société pour amortir leur intelligence. Si la conversation aiguise l'esprit des hommes, elle semblé nécessaire à l'intelligence féminine. Convenons franchement, et après avoir fréquenté plus d'un ménage mormon, qu'en général ces dames ont perdu l'habitude et le pouvoir de prendre une part active même aux conversations insignifiantes qui ont lieu à table et dans les salons. Nous n'avons rencontré qu'une seule exception à cette règle dans la personne d'une dame qui avait joué la comédie avant de visiter le lac Salé. Dans quelques-unes des maisons où nous avons été reçus, les femmes de notre hôte, avec un bébé sur les bras, couraient d'une salle à l'autre, apportant du vin de Champagne, débouchant les bouteilles, distribuant des gâteaux ou des fruits, offrant des allumettes, préparant de l'eau glacée, tandis que les hommes s'enfonçaient dans des fauteuils, les pieds sur le rebord d'une croisée, fumaient leur cigare et vidaient de grandes carafes de Tin. (N.-B. Young recommande de s'abstenir de vin et de tabac, contre lesquels on prêche dans les écoles mormonnes; mais nous avons trouvé des cigares dans beaucoup de maisons
et du vin partout, sauf dans les hôtels!) Les dames, en règle générale, sont simplement, sinon pauvrement vêtues; elles ne portent ni brillantes étoffes, ni volants, ni falbalas. Elles ont une allure tranquille et soumise, jointe à un calme qui ne nous parut pas naturel. On dirait qu'à force de prédications on a réussi à leur enlever tout entrain, tout enjouement, toute vivacité. Je me suis étonné de ne retrouver chez ces filles de race saxonne, rien qui ressemblât à la pétulante gaieté et à la libre joie de nos jeunes et folles Anglaises.
Elles manquent d'instruction et s'intéressent à fort peu de choses. Je crois pouvoir affirmer qu'elles font d'excellentes nourrices, et je sais que bon nombre d'entre elles excellent dans l'art du confiseur. Mais d'ordinaire elles se montrent craintives et réservées, comme si elles tremblaient que les opinions pleines de hardiesse que vous émettez à propos d'un coucher de soleil, d'un cours d'eau ou d'une chaîne de montagnes, fussent de nature, aux yeux de leur seigneur, à ternir la sainteté de la vie domestique. Pendant que vous êtes en visite, on les fait venir au salon, — comme on y appelle les enfants chez nous.
Elles restent un moment, saluent, et donnent des poignées de main, puis se retirent; elles semblent se croire déplacées en pareille société. Jamais je n'ai rencontré une telle timidité chez des femmes adultes, si ce n'est sous la tente du Syrien ; même dans les plus riches demeures rien ne rappelle l'aisance et la dignité d'une dame anglaise. Jamais ici la femme ne règne, jamais sa tenue ne vous indique qu'elle est maîtresse de maison. Elle ne s'asseoit pas toujours à table, et lorsqu'elle y prend place, elle n'y figure pas à côté de son maître, mais à un rang inférieur. En somme, elle paraît destinée à vivre dans la chambre des enfants, à la cuisine, dans le lavoir et à l'office; — on la tolère seulement dans le salon ou la salle à manger.
Je le répète, la femme européenne, avec ses caprices, ses grâces et sa vivacité, n'est pas encore éclose à Utah. Je n'ai vu de Mormonne s'animer et sortir de sa somnolence habituelle que s'il était question par hasard de la Polygamie et de ses suites; alors on pouvait lire aisément sur sa figure des senti-
ments et des idées tout à fait contraires à l'enthousiasme de Belinda Pratt.
Je suis convaincu que les Saintes n'approuvent pas la Polygamie. Les faits dont j'ai été témoin et ce que j'ai appris des épouses mormonnes, m'ont laissé cette conviction; mais, en outre, j'ai causé, seul et librement, avec huit ou neuf jeunes filles dont chacune habitait le lac Salé depuis deux ou trois ans. Ces demoiselles sont d'ardentes prosélytes, qui ont fait de grands sacrifices en faveur de leur religion; mais, après s'être édifiées sur la vie de famille des Saints, elles ont condamné la Polygamie. Deux ou trois de ces jeunes filles sont fort jolies et auraient pu se marier au bout d'un mois. Elles ont été trèscourtisées. L'une d'elles n'a pas reçu moins de sept offres. Quelques-uns de ses prétendants sont vieux et riches; les autres, jeunes et pauvres, ont encore leur fortune à foire. Les vieux ont leur maison remplie de femmes, et celle sur qui ils ont jeté les yeux ne veut pas arriver en cinquième ou en quinzième ligne; quant aux jeunes gens, comme ce sont de vrais Saints, ils refusent de s'engager à rester fidèles à leurs premières amours, et la demoiselle, de son côté, refuse d'accepter aucun d'eux. Toutes ces nouvelles recrues préfèrent ne pas se marier; elles aiment mieux mener une existence laborieuse, comme servantes, couturières ou blanchisseuses, que de jouir d'une oisiveté comparative dans le harem d'un évêque mormon.
On imagine en général, sur la foi de la fameuse lettre de Belinda Pratt touchant la pluralité des femmes, que la Sarah du lac Salé s'empresse de procurer à son seigneur et maître autant d'Agars qu'elle peut en découvrir. Plus d'un Saint m'a affirmé que cela est parfaitement vrai, tout en admettant qu'il peut y avoir des occasions où la Sarah mormonne manque au plus noble de ses devoirs. Je dois avouer que, pour ma part, je n'ai rencontré que les exceptions. Il est possible que certaines épouses accomplissent le devoir en question. Je n'en ai jamais trouvé une qui avouât une complaisance de ce genre, même en présence de son époux ; — et quand le ton de l'entretien aurait pu excuser un peu d'exagération féminine, toutes les dames que j'ai interrogées sur ce point se sont révoltées, mais avec cette
vivacité d'oiseau en cage, avec ce courage presque épuisé, qui semblent caractériser -l'épouse mormonne.
— Courtiser une nouvelle femme pour lui! s'est écriée l'une d'elles. Quelle femme accepterait ce rôle? Et puis, où est la femme qui se laisserait courtiser par une autre femme?
Qu'il s'agisse de prendre une seconde ou une seizième épouse, le procédé ne varie pas.
— Je vais vous apprendre, m'a dit un Ancien, la marche que nous suivons en pareil cas. Moi, par exemple, j'ai deux épouses vivantes et une troisième qui est morte. Je songe à en prendre une autre, car ma fortune me permet d'augmenter mon ménage, et dans notre Église il faut avoir au moins trois femmes si l'on veut être respecté. Eh bien, je choisis une jeune personne et je me demande si le Seigneur trouve bon que je m'attache à elle. Si je sens au fond de l'âme, que je dois la rechercher en mariage, je m'adresse à mon évêque qui me conseillera et m'approuvera sans doute. Sur ce, je vais trouver le président, qui se demandera si je suis un honnête homme, un digne mari, capable de gouverner mon petit ménage, de maintenir mes femmes en paix et d'élever mes enfants dans la crainte de Dieu. Dans le cas où je mériterai à ses yeux une nouvelle faveur, il m'accordera l'autorisation de donner suite à mon projet. Ensuite, je fais part de mon intention à ma première femme, comme au chef de ma maison; je lui confie le nom de celle que le Seigneur m'a désignée, je lui montre la permission que j'ai obtenue et je la consulte sur les habitudes, le caractère et les talents de la jeune personne. Peut-être parlerai-je aussi de tout cela à ma seconde femme; peut-être ne lui en dirai-je pas un mot, vu que la chose ne la regarde pas autant que ma première femme ; d'ailleurs, ma première femme est plus âgée, elle a plus d'expérience que l'autre et je compte davantage sur son amitié. Une objection présentée par elle aurait beaucoup d'influence sur moi, tandis que je ne me soucie guère de ce que l'autre pourra dire ou penser. S'il ne s'élève aucun obstacle, je vais trouver le père de la demoiselle, et s'il donne son consentement, je m'adresse alors à la jeune personne elle-même.
— Mais avant de commencer toutes ces démarches, ne ta-
cherez-vous pas d'abord de vous mettre bien avec la fiancée? demandai-je. Ne vous assurerez-vous de son bon vouloir avant de confier vos projets à tant de personnes?
— Non, répliqua l'Ancien; je croirais mal faire en agissant de la sorte. Dans notre société nous sommes très-scrupuleux. On rencontre une jeune personne au théâtre, au tabernacle, dans les réunions publiques; on cause, on danse, on se promène avec elle, et l'on arrive ainsi à connaître ses qualités et ses dispositions; mais on ne lui parle pas d'amour, dans le sens que vous donnez à ce mot; on ne s'entend pas avec elle, on ne cherche pas à gagner en secret son affection. Ces affaires-là ne regardent pas la terre, mais le ciel; il faut donc les conduire selon la volonté de Dieu et les ordres de son Eglise.
Les deux femmes de cet Ancien habitent des maisons séparées et se voient rarement. Durant notre séjour dans la ville du lac Salé, un des enfants de l'épouse numéro 2 tomba malade, et il y eut une grande désolation dans cette partie du ménage. J'entendis l'épouse numéro 1, chez laquelle je dînais, déclarer qu'elle irait voir sa collègue. L'Ancien s'opposa à cette visite, et il avait bien raison ; car la maladie en question était une angine qui passait pour contagieuse, et la dame qui parlait était entourée d'une nombreuse petite famille. Toutefois, la proposition de l'épouse numéro 1 annonçait qu'elle n'avait pas des rapports quotidiens avec sa voisine.
On n'a pas encore décidé si un ménage multiple doit habiter sous le même toit. Young donne l'exemple de l'unité, du moins en ce qui concerne ses épouses véritables et ses enfants. Quelques vieilles dames, unies à lui pour l'éternité, soit en son propre nom, soit au nom de Joseph Smith, occupent des cottages séparés; mais les douze épouses qui partagent sa couche, les mères de ses enfants, séjournent côte à côte, dînent à la même table et récitent ensemble la prière du soir et du matin. L'apôtre Taylor loge ses femmes dans des cottages et des vergers isolés l'un de l'autre.
Deux de ses épouses logent dans son habitation officielle; les autres ont des maisons à part. Parmi les Mormons, chacun reste libre de disposer son ménage comme il l'entend,
pourvu qu'il évite les disputes et ne trouble pas la paix publique.
— Comment vous arrangerez-vous lorsque vous aurez conquis votre nouvelle épouse? demandai-je à cet Ancien qui était si cordial et si communicatif. Adoptez-vous la règle établie par Moïse et par Mahomet en accordant à chaque dame les mêmes attentions?
— Par le ciel! répliqua-t-il d'un ton de suprême dédain, aucun homme au monde ne me dictera la ligne de conduite que je dois suivre, si ce n'est...
Et il termina la phrase par les initiales de son propre nom.
— Vous voulez dire que vous agirez comme bon vous semblera?
— Vous avez mis le doigt dessus, monsieur !
C'est là, si je ne me trompe, le sentiment qui anime tous les membres de l'Eglise mormonne. L'homme est le maître souverain et la femme ne possède aucun droit. La femme n'a droit, dans la création, qu'au rang de servante et de compagne de son maître. L'homme est maître, la femme est esclave. Je ne m'étonne pas que des Anglaises, qui se souviennent de leur intérieur transatlantique, reculent devant le mariage tel qu'on le conçoit dans cette étrange communauté, bien qu'elles aient accepté la doctrine de Young sur la nature divine et céleste de la Polygamie.
— Je crois à la vérité de cette doctrine, me dit une jeune Anglaise aux joues roses qui est ici depuis trois ans, et je la crois bonne pour les personnes à qui elle plaît; mais je ne la trouve 'pas bonne pour moi et je n'en use pas.
— Et si Young vous ordonnait de vous marier?
— Il n'en fera rien! répondit mon interlocutrice avec un hochement de tête qui fit danser ses boucles dorées. S'il s'en avisait, je n'obéirais pas. Une fille a le droit de refuser ou d'accepter le mariage. Pour ma part, je n'entrerai jamais dans une maison occupée par une autre femme.
— Et les premières occupantes, qu'en pensent-elles?
— C'est selon; elles s'en arrangent comme d'un devoir reli-
gieux; mais, au fond, il n'y a pas de femme à qui cela plaise. On en voit qui vivent bien ensemble. Cela n'est pas ordinaire. La plupart du temps on se querelle, on se chamaille, et les maris n'en savent rien. Quelle est la femme qui aime à voir une autre femme entrer à la maison?
Un Saint vous dira que mon Anglaise aux joues roses n'est qu'à demi mormonne ; il vous engagera sans doute à repousser un pareil témoignage comme nul et non avenu ; et il terminera en démontrant que pour juger une institution aussi importante, il faut attendre les effets qu'elle aura produits à la quatrième et à la cinquième génération !
En peu de mots voici nos résultats. Le Mormonnisme a inventé pour la femme une situation nouvelle qui n'est pas celle qu'elle occupe dans la société anglaise ou dans la société américaine. Elle l'exile du salon pour la reléguer à la cuisine, et dès qu'elle est entrée dans la chambre des enfants, on l'y enferme. Dégradation à mes yeux. Réforme aux yeux des Mormons. Je ne dis pas que ces dames aient rien perdu en fait d'esprit et de morale, mais pour tout ce qui a trait à la grâce extérieure, au rang qu'elles occupent dans la société, on ne saurait nier leur infériorité comparative. Les Saints déclarent que dans la ville du lac Salé les femmes se distinguent par leurs vertus domestiques, qu'elles sont devenues meilleures mères, meilleures épouses que parmi les Gentils, et que, si elles brillent moins, si elles sont moins accomplies, elles sont plus vertueuses et plus utiles. A nos yeux, les Mormonnes de la classe supérieure ne valent guère mieux que des femmes de charge ; elles n'arrivent jamais à être pour leurs seigneurs et maîtres des amies ou des compagnes véritables. Les deux filles de Taylor nous ont servis à table. Ce sont de jeunes personnes, aussi jolies qu'élégantes, et que l'on prendrait pour des demoiselles anglaises. Nous eussions préféré nous tenir debout derrière leurs chaises et leur offrir des friandises; mais le Mormon, comme le musulman, gouverne la gent féminine avec une main de fer. Au lac Salé, on ne permet pas aux femmes de s'émanciper. Une jeune fille doit dire « monsieur » à son père; elle ose à peine s'asseoir devant lui, à moins d'en avoir reçu l'ordre.
— Les femmes, m'a dit Brigham Young, accompliront leur salut plus facilement que les hommes. Elles n'ont pas assez d'intelligence pour aller très-loin dans le mal. Les hommes ont plus de savoir et plus de puissance ; aussi vont-ils en enfer tout droit et très-vite.
La croyance mormonne semble enseigner que la femme ne vaut pas la peine d'être damnée.
Dans le ciel mormon, les hommes, par suite de leurs péchés, peuvent être réduits à ne pas s'élever au-dessus de la condition d'ange; mais les femmes, quels que soient leurs méfaits, seront toutes appelées à épouser un dieu.