CHAPITRE XXXIII
— Nous ne tarderons pas à vider la question du Mormonnisme! s'écria un Politique de la nouvelle Angleterre; nous sommes bien venus à bout des Sudistes, et c'était là une besogne autrement rude. Aujourd'hui, nous allons rappeler à l'ordre nos amis du lac Salé.
— - Comptez-vous employer la force? demande un voyageur anglais.
— Dame! notre parti s'y est engagé. Les républicains ont promis d'écraser les Saints.
Cette conversation, échangée à la table hospitalière d'un célèbre publiciste de Philadelphie, souleva des critiques de la part d'une réunion distinguée d'avocats et d'hommes d'État dont la majorité sont membres du Congrès et qui combattent tous dans la phalange républicaine.
— Vous croyez donc, vous, un écrivain et un penseur, — votre parti, en sa qualité de représentant de la pensée et de la
puissance américaine, croit donc légitime l'emploi de la force contre les idées! Dans un pays où la parole est libre, où la tolérance est poussée si loin? Vous vous croyez en droit de faire entrer vos bataillons et vos escadrons dans une querelle de doctrine et d'appuyer la morale par vos baïonnettes !
— C'est là une des planches de notre plateforme (1), répond un jeune membre du Congrès; les républicains ont promis de supprimer les Mormons. Ce ne sont pas seulement des mécréants; ils sont conservateurs! C'est tout dire.
— Certainement Youngest un « démocrate », ajoute un journaliste de l'État de Massachusetts qui a voyagé chez les Mormons; nous n'avons pas de droit sur lui pour ses opinions politiques ou religieuses. Rien ne nous autorise à le déranger. Il est libre. Mais nous avons une loi contre la pluralité des femmes, et nous devons la faire respecter partout.
— Même par la force?
— Oui, si nos concitoyens blessent les lois.
— Vous voulez dire que, quoi qu'il arrive, vous emploierez la force ; une force passive, dans le cas où les Mormons se soumettraient, et une force active s'ils résistent?
— Telle est notre notion, répliqua notre hôte avec une louable franchise. Il faut que le gouvernement écrase les Saints. C'est là notre grosse affaire, et nous la réglerons l'année prochaine.
— Combattre la polygamie par des boulets et des bombes?
— Bombes et boulets viennent d'émanciper quatre millions de nègres, reprend un juge pensylvanien qui parait doué d'un calme imperturbable.
— Pardon ; ne résumez-vous pas les faits d'une manière incomplète? Il est vrai que vous avez étouffé par la force des armes le mouvement séparatiste ; mais, il y a cinq ou six ans, tout le monde voyait dans l'esclavage une question purement juridique et morale. La question ne se présentait qu'au point de vue légal et moral, et tant que la paix et l'ordre régnèrent dans les États esclavagistes, on l'envisagea ainsi.
(1) Le mot plateforme, dans l'argot politique moderne des États-Unis, est presque devenu l'équivalent de « profession de foi ». (Note du traducteur)
— Oui, vous avez raison. Nous n'avons acquis le droit d'émanciper les nègres que par la rébellion de leurs maîtres. En nous déclarant la guerre, ceux-ci nous ont donné le droit d'agir.
— Vous admettez donc que la révolte des blancs, propriétaires d'esclaves, vous a seule autorisés à délivrer les esclaves en imposant la loi aux Sudistes?
— Certainement.
— Donc, si les planteurs s'étaient tenus tranquilles; s'ils avaient respecté les lois existantes; s'ils n'avaient pas essayé de créer de nouveaux Etats esclavagistes, le sentiment de la justice vous aurait contraints de laisser au temps et à la raison, à l'épuisement de leurs ressources, à la dépopulation de leurs États, au progrès des connaissances économiques, en un mot aux forces morales qui animent et soutiennent toutes les sociétés, la solution du problème?
— C'est possible, répond l'homme « de talent ». Les Saints ne nous ont pas encore fourni un prétexte de ce genre. Ce sont des gens très-honnêtes, très-sobres, très-industrieux, qui ne s'occupent guère que de leurs propres affaires, ainsi qu'il convient à un peuple condamné à vivre sur un territoire stérile. Ils sont utiles aussi, à leur façon; ils servent à relier nos Etats de l'Atlantique à ceux du Pacifique, et nourrissent les mineurs d'Idaho, de Montana et de Nevada. En bonne politique, nous n'avons aucune plainte à porter contre eux, sauf les coutumes qu'ils ont introduites dans la vie de famille. Mais dans ce moment, la Nouvelle Angleterre se montre fort irritée contre eux ; car chez nous on s'est habitué à appeler les Mormons « la lie des sectes schismatiques de la Nouvelle Angleterre », tout simplement parce que Joseph Smith, Brigham Young, Heber Kimball et les sommités de leur Eglise se trouvent par hasard être des natifs de la Nouvelle Angleterre.
— Et quand la Nouvelle Angleterre se met martel en têief ajouta en riant un député de l'Ohio, nous savons dans cette république qu'elle s'arrange toujours de façon à demeurer maîtresse du terrain.
— A la bonne heure; j'aime qu'on ait le droit et la morale
de son côté. Mais comment les universités de Harvard et de Yale sanctionneront-elles une attaque armée contre des communautés religieuses qui ont jugé à propos de suivre l'exemple d'Abraham et de David? Vous avez, dans les plaines et les montagnes de l'Ouest, une centaine de tribus indiennes qui pratiquent la polygamie ; pensez-vous que vos sociétés de propagande religieuse auraient raison de rappeler leurs missionnaires et de dire au général Grant de suppléer à la Bible par le glaive? Vous avez dans ces territoires de l'Ouest cent mille Peaux Rouges qui pratiquent la polygamie; trouveriez-vous juste de couler leurs navires s'ils en avaient, de brûler leurs ranchos, de les chasser en mettant à feu et à sang le pays qu'ils occupent?
— C'est tout autre chose, riposta l'homme « de talent ». Les Peaux Rouges et jaunes sont des sauvages; il est probable que les premiers finiront par disparaître et que les autres retourneront en Asie; Young et Kimball appartiennent â notre race, ils connaissent la loi et l'Evangile; — libre à eux d'interpréter l'Évangile à leur guise, mais ils doivent obéir à la loi.
— Naturellement, chacun est tenu de respecter la loi, mais de quelle façon! Les Saints, si je suis bien renseigné, acceptent vos lois à la condition qu'elles seront appliquées par des juges et par un jury ; ils ne veulent pas qu'elles soient appliquées par les colonels et les généraux.
— En d'autres termes, dit le juge pensylvanien, ils acceptent notre code, à la condition d'en user à leur guise!
— Il faut que nous les mettions à la raison! s'écria le jeune membre du Congrès.
— Ne l'avez- vous pas essayé à deux reprises? Cette politique vous a-t-elle réussi? Vous avez trouvé douze mille Mormons à Indépendance, dans l'État de Missouri; comme leurs dogmes ne vous plaisaient pas (bien qu'ils n'eussent pas encore adopté la polygamie), vous les avez si bien écrasés, si bien dispersés, qu'ils se sont réunis au nombre de trente mille à Nauvoo. Là, vous armant de nouveau contre le fanatisme religieux, vous avez massacré leur prophète, pillé leur ville et refoulé les fidèles dans le désert. Vous les avez si bien détruits et dispersés,
qu'ils se sont réunis dans Deseret au nombre de cent vingtsept mille! Vous savez pourtant que par une loi invincible toute Église persécutée prospère. Brigham Young recommande bien à ses missionnaires de ne pas vanter les beautés de sa Cité des montagnes, mais d'appuyer sur l'idée des persécutions et d'appeler les misérables à la partager. L'humanité vole vers les croyances maltraitées, comme les phalènes du soir à la lumière. Si vous tenez à ce que l'Ouest tout entier embrasse le Mormonnisme, expédiez vite cent mille hommes aux montagnes Rocheuses.
— Nous ne pouvons pourtant guère tolérer la polygamie !
— Pourquoi pas? Au moins, n'employez ni la baïonnette ni le bowie-knife. N'avez-vous donc pas foi dans la puissance de la vérité? N'êtes-vous donc pas sûrs d'avoir raison? Croyezvous n'avoir rien à apprendre de vos adversaires? Ces hommes ne prospèrent-ils pas là où les autres ne trouvaient pas le moyen de vivre? N'ont-ils pas prouvé que si leurs doctrines sont étranges, si leur morale est erronée, les principes d'après lesquels ils cultivent le sol et produisent des moissons sont singulièrement orthodoxes!
— J'avoue, répond l'homme « détalent », que ce sont de bons fermiers.
— Bons est une épithète par trop faible lorsqu'il s'agit de qualifier le merveilleux exploit que les Saints ont accompli. Dans l'Illinois ils ont transformé un marécage en jardin. Dans l'Utah ils ont enseveli l'affreux désert sous la verdure et sous les moissons. De quoi Brigham Young se montre-t-il le plus fier? De son harem, de son temple, de son théâtre, de son rang ou de sa fortune? Non. Son orgueil est d'avoir obtenu quatrevingt-treize boisseaux et demi de blé d'un seul arpent de terre. Voilà le grand fait qu'il rappelle avec un enthousiasme vraiment très-noble. Les Saints s'enrichissent avec une rapidité qui semble magique, même aux États-Unis. Nés au plus bas de l'échelle sociale, recrutés uniquement parmi les prolétaires, dépouillés du peu qu'ils possédaient, chassés de leurs fermes, obligés de consacrer des millions de dollars aux frais d'un exode périlleux, établis enfin sur un sol où le Peau-Rouge et le bison avaient
presque renoncé à vivre, ils sont parvenus à subsister, à étendre leurs opérations, à vivre dans l'abondance ! Autour du lac Salé, les collines et les vallées sont couvertes de blé et de riz. Une cité s'est élevée comme par miracle; on a construit des routes et des usines; on a creusé des canaux et abattu des forêts. Il s'est formé, au milieu du désert, un dépôt qui supplée aux besoins des mineurs de Montana et de Nevada. On a établi une ligne de communication de Saint-Louis à San-Francisco. Votre majorité, votre parti républicain, pour étouffer une doctrine qui lui déplaît, veulent -ils détruire ces résultats de vingt années de labeur? Êtes-vous bien certains, d'ailleurs, que la tentative réussira? La persécution, si cruelle qu'elle soit, diminuera-t-elle leur nombre, leur audace ou leur zèle?
— Alors, vous ne voyez aucun moyen de les écraser?
— De les écraser? Non, aucun! En fait de questions morales et religieuses : il n'y a d'autres armes à employer que la morale et la religion. Ayez foi dans la vérité, la logique et l'histoire. Ouvrez de bonnes routes jusqu'au lac Salé. Achevez votre chemin de fer. Mettez l'intelligence pratique et les nobles sentiments de la Nouvelle Angleterre en communication avec les ménages polygames. Les Saints font des sermons? Répliquez par des sermons. Contrôlez leur science incomplète par votre science plus avancée. N'avez-vous pas des missionnaires capables de lutter avec l'Ancien Stenhouse ou l'Ancien Dewey? Entrez dans l'arène; mesurez vos forces. Voilà des armes légitimes, un noble combat dont le résultat sera utile et béni de Dieu. Votre bon droit, la justice de votre cause, vous assurent le triomphe.
— Au fond, dit le juge, si les avis diffèrent chez nous quant à l'emploi de la force physique, tout le monde approuve l'emploi de la force morale. Massachusetts est notre providence; mais, en somme, il ne doit régner qu'une seule loi d'un bout à l'autre de la République. L'union, voilà notre devise; Vénalité, voilà notre croyance. Il faudra obliger Boston et le lac Salé à se donner une poignée de mains, ainsi que l'ont déjà fait Boston et Charleston. Si vous pouvez amener Brigham à fraterniser avec Bowles, je ne m'y oppose pas... Et faites passer la bouteille !...