LE DOMAINE DE L ONCLE SAMUEL
On apprend bien des choses quand on va de New- York à Tolède et de Tolède à Saint-Louis; des prairies de Saint-Louis au vallon de Virginie, et des grandes sierras de Virginie au grand lac Salé. Sans doute il faut beaucoup monter et descendre ; s'enfoncer dans de profondes forêts, gravir de terribles escarpements. Mais ce n'est pas sans résultat que l'on achève ce grand voyage ; mille formes inconnues de la vie humaine nous sont révélées, et lorsque ensuite, poursuivant votre entreprise, vous abordez la redoutable chaîne des Wasatch; la plaine aride des eaux amères et les plaines qui séparent Utah d' Omaha; lorsque, remontant le Missouri, vous franchissez les plateaux de l'Iodiana et de l'Ohio pour voyager dans les bois épais de la Virginie et suivre le cours de ses torrents; lorsque, enfin, revenus au tumulte de la vie sociale et à l'agitation des grandes villes, vous allez vous asseoir au Capitole de Washington, écouter la voix des orateurs et prendre part aux combats politiques ; — quel enseignement immense ! que de contrastes ! Voici les
premiers rudiments de la vie sociale, puis successivement toutes les phases qu'une nation peut traverser. Que de sujets de méditation !
Ce qui frappe spécialement le philosophe, c'est l'idée de l'immensité dans laquelle nagent pour ainsi dire, se dissolvent et se perdent tant de facultés et de puissances, tant d'entreprises, de vertus et d'efforts.
« Il est trop grand, me disait un fermier de Minnesota, le domaine du père Samuel. » J'ai entendu les mêmes paroles sortir de la bouche de tous les habitants de tous les coins de l'Amérique. Maîtres de forges de Pittsburgh, planteurs de tabac de Richmond, planteurs de coton de Worcester, tous ceux qui possèdent des mines, des moulins et des fermes sont unanimes sur ce point ; les bras manquent à un si vaste territoire. De même nos fermiers du Norfolk, nos fabricants de Manchester et nos propriétaires de houilles à Newcastle ; tous se plaignent du prix élevé des salaires et voudraient obtenir plus de travail à meilleur marché.
Quoi que l'on fasse, les États-Unis offrent encore un espace tellement disproportionné que Ton ne sait comment on viendra à bout d'en défricher toutes les parties. Nous autres, habitants de la Grande-Bretagne, nous sommes bien petits en face de ce prodigieux territoire; et nous avons eu lieu d'être humiliés, lorsque pendant la guerre de l'indépendance un éditeur de New- York s'avisa de placer sur la même carte, vis-à-vis l'un de l'autre, — d'une part l'île que nous occupons et qui s'appelle l'Angleterre; — d'une autre le vaste domaine qui s'étend des grands lacs à Mexico et de l'Atlantique au Pacifique . Il y a là plus de trois millions de milles carrés de terre cultivable et un million de milles carrés d'eau douce ou salée, lacs, rivières, torrents; une chaîne de Pyrénées, une seconde d'Alpes, une troisième d'Apennins; des fleuves auprès desquels le Danube et le Rhin seraient de faibles ruisseaux; des forêts auprès desquelles le Schwartzwald ou les Ardennes seraient des jouets d'enfant. Insulaires de la Grande-Bretagne, il nous faut quatre heures seulement pour toucher barre de Hull à Liverpool et de Severn à la Tamise ; nous pouvons déjeuner à York et dîner à