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LE DOMAINE DE LONCLE SAMUEL

Londres, ou même partir d'Oxford le matin et coucher à Penzance à la pointe extrême du Cornouaille. Les Yankies nous raillent en disant qu'il y a toujours danger pour un nouveau débarqué de tomber à la mer, s'il a l'imprudence de sortir le soir de son hôtel.

Que cela soit humiliant ou non pour l'Angleterre, peu importe, le fait existe.

A l'exposition universelle de 1851, cet aigle des États-Unis qui couvrait de ses vastes ailes un immense espace inoccupé, voisin des compartiments de la Hollande, de la Prusse et de la France (qui regorgeaient de produits comme une ruche regorge de miel), me semble le symbole le plus expressif et le plus complet de cette immensité d'espace et de ces richesses inexploitées.

Nous oublions trop que les États-Unis se découperaient aisément en cinquante-deux royaumes grands comme l'Angleterre ou en quatorze empires grands comme la France. Notre île tiendrait tout entière dans l'Orégon, l'Espagne dans la Californie, et la France, même avec les provinces rhénanes, dans le Texas. Les distances sont telles dans ce nouveau monde, que comparées aux nôtres, elles nous font ressembler à des Lilliputiens. Il y a plus loin de New- York à San-Francisco que de Paris à Bagdad, de Washington à Astoria que de Bruxelles à Kars; enfin, de Washington à Lexington le voyage est plus rapide que de la pointe méridionale à la pointe septentrionale de l'Angleterre ; même remarque pour les rivières ; le cours du Mississipi est cinq fois plus considérable que celui du Rhin, celui du Missouri trois fois plus long que le Danube ; celui de la Colombie quatre fois plus long que l'Escaut ; un bateau à vapeur en partant du fort Snelling remonte' jusqu'à une distance de deux cent trente et un milles le Mississipi qui n'est cependant qu'un fleuve de second ordre, tandis que la Tamise est navigable seulement pour un espace de quatre-vingt-dix milles, la Seine de deux cents milles, le Rhin de cinq cent cinquante milles; telles sont les proportions relatives de ce nouveau monde gigantesque et de notre vieux continent Européen que nous essayons de maintenir en équilibre avec lui-même, et que nous regar-

dons encore comme constituant à lui seul la civilisation tout entière.

Il en est de même des lacs, qui sont plutôt en Amérique des mers intérieures que des amas d'eaux limpides analogues au lac de Garda ou au lac Lomond. Ce qu'on appelle le lac Supérieur est tellement énorme, que si l'on mettait ensemble le duché de Cobourg, celui de Parme et le royaume de Saxe pour en faire une seule île, elle disparaîtrait pour ainsi dire au milieu de ces immenses rivages.

Ici comme pour les rivières et les forêts, il faut renoncer à toutes nos vieilles habitudes de mensuration européenne. Choisissez le plus petit, le plus diminutif des lacs américains, il absorbera à lui seul cinq des plus grands lacs d'Europe. Le lac Michigan recevrait sans une addition sensible toutes les eaux des lacs d'Italie, d'Irlande, d'Ecosse et d'Allemagne; le lac Huron couvrirait aisément tout le Danemark. Le Sleswig et le Holstein ne suffiraient pas au lac Ontario.

Le lac salé d'Utah compte à lui seul deux mille milles carrés; celui deKillarney n'en a que huit, celui de Côme quatre-vingtdix, celui de Genève trois cent trente.

Comparées au système des rivières et des forêts, les chaînes de montagnes qui traversent l'Amérique du Nord n'ont pas moins d'importance. On connaît à peine en Europe le nom des monts Vasatch; ils s'élèvent et s'étendent plus loin et plus haut que les Alpes italiennes. Les Apennins, les Pyrénées et les Alpes de Savoie disparaissent devant les Alléghanies, qui couvrent un espace égal au terrain qui sépare Ostendeà Jaroslaw. Quant aux montagnes Rocheuses et de la Sierra-Madre , dont le pic le plus élevé dépasse celui du Mont-Blanc, elles vont de Mexico jusqu'à l'Amérique anglaise en traversant les Etats- Unis ; c'est-à-dire qu'elles occupent presque autant d'espace que tout l'intervalle de Londres à Delhi.

Telle est la gigantesque puissance territoriale de ce domaine anglo-saxon; et je dis puissance, parce que la prépondérance politique finit toujours par s'attacher à la supériorité de grandeur matérielle. Cinq millions de familles pourraient vivre avec leurs chefs, possesseurs de trois cent quatre-vingt-cinq acres

par tète, dans ce domaine composé de dix-neuf cent vingt-six millions d'acres, fertiles en produits de toute espèce, et d'une richesse inouïe qui attend encore son exploitation définitive.

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