CHAPITRE II
Ce grand domaine de l'oncle Sam est habité par des races nombreuses, étrangement variées. L'Européen n'a aucune idée de ces contrastes. En Europe nous sommes tous plus ou moins Aryens d'origine; nos dialectes, nos vieilles coutumes, les lignes mêmes de notre visage se rapportent à cette souche primitive. Allemands, Hellènes, Italiens, Français, Anglais, tous, malgré mille dissonances, nous avons entre nous je ne sais quel lien de fraternité mystérieuse qui nous rattache et nous unit. En Amérique rien de tel. Là les oppositions sont tranchées. Le Tatare y est concitoyen du Sioux, et celui-ci coudoie le nègre africain. Je ne compte pas le Juif sémitique, le Chinois de la Californie, les milles variétés de la race blanche aryanique. Slaves, Irlandais, Souabes, Portugais, Bretons ne sont pas des hordes passagères, hôtes d'un moment. Tous payent leur impôt, la plupart ont leur famille ; ce sont de vrais citoyens, égaux en droits, possédant la liberté ; profondément distincts quant aux coutumes et aux croyances, ils jouissent de l'égalité politique.
Pouvez-vous imaginer une antithèse et un antagonisme plus complets que ceux qui opposent le Peau-Rouge des monts Alleghanies à l'habitant des bords de la rivière Jaune, le noir dont les pères viennent des bords de Tombouctou,auWestphalien dont les cheveux blonds trahissent la provenance ? En Angleterre nous tirons vanité de cette fusion que nous croyons avoir
accomplie entre le génie solide et sérieux du Saxon et l'organisation vive et brillante du Celte, entre le Normand fier de sa féodalité et la farouche humeur du Picte des montagnes. La dissidence de ces contrastes primitifs n'est rien auprès de ceux dont l'Amérique pullule.
Vous dînez par exemple chez un des nombreux mineurs que la soif du gain attire vers les régions de l'Ouest. A votre droite est assis un juif polonais; plus loin vous avez un comte italien, un chef indien, un fermier mexicain, un évêque mormon, un négociant guèbre de Bombay, un matelot des îles Sandwich, un banquier de Boston; enfin un Sang-mêlé du Kansas. Celui qui débouche la bouteille derrière vous est unpetit Chinois àlongue queue. Tous les mets ont été apprêtés par un Noir. Vous êtes servi par de blanches demoiselles, les filles du maître de la maison, coquettes, élégamment vêtues, et qui vous versent à boire.
Bizarre réunion d'êtres humains ! Vous ne la retrouverez nulle part ; le caravansérail de Syrie, le bazar d'Egypte, la mosquée turque n'établissent pas entre leurs habitants l'harmonie nouvelle qui réconcilie tout ici.
Celui qui siège au milieu de la table est le maître de la maison ; de la secte tmiversaliste, il ne prononce pas deux mots sans vous envoyer à tous les diables, lui qui ne croit pas du tout au diable. Le Bostonien calviniste est persuadé que tous les hommes sont damnés. L'homme du Kansas appartient à l'une de ces sectes qui rêvent le paradis sur terre. Le Sandwichien croit aux fétiches, et le guèbre au soleil-dieu. Le comte italien est athée, le Mexicain bon catholique. Le Peau-Rouge invoque le Grand-Esprit, que, dans sa langue originelle, il appelle « le Gros papa ». L'évêque mormon a toute foi dans les révélations de Joseph Smith, qu'il n'a jamais vu. L'Israélite s'adresse à Jehovah, sur le compte duquel il ne sait pas grand' chose, et le Chinois adore Bouddha, dont il ne sait rien. Le Nègre se proclame méthodiste ; il est même méthodiste épiscopal, parce que c'est de bon ton ; rien de si aristocratique qu'un noir. Quel est cet autre personnage qui pense peu aux religions et ne s'occupe sérieusement que des divers mélanges
t de liqueurs américaines auxquels il fait grand honneur? C'est un Sudiste, ce qu'on appelle ici « un rebelle llanclii » ; un homme qui ne croit à rien qu'à son revolver.
Tous ces contrastes se résument en quatre nuances de l'humanité qui, sous une même bannière, entre la Chine et l'Archipel, entre l'Europe et l'Afrique, habitent le même immense continent; elles ne sont pas encore parvenues à le défricher tout entier. L'homme jaune a plus de patience et d'économie, l'homme rouge plus d'héroïsme et d'énergie, l'homme noir plus de force physique.
Au-dessus de ces races diverses, Malais,, Chinois, indigènes des montagnes Rocheuses et de la Sierra-Nevada, Africains du Congo ou de la Floride, se montre et plane enfin le personnage destiné à les dominer toutes; — l'Aryen, l'Européen, F Anglo-Saxon mêlé d'Irlandais keltique et d'Ibère.
Celui-ci est l'homme blanc, Y Américain.
Ayant l'intelligence, il a le sceptre. Il a même le désir et la théorie, sinon la pratique de la charité et de la justice. Tous les climats lui conviennent ; pour qu'il puisse subvenir à ses besoins, il affrontera les ardeurs de la zone torride et les glaces du pôle. Qu'il ait de quoi se couvrir et se nourrir, il s'emparera en dominateur de toutes les zones.' Son génie plastique, énergique et souple, sa force morale, sa puissance de résistance, sont capables de soutenir toutes les épreuves, d'entreprendre tous les travaux , de subir toutes les températures ; aussi le voyez- vous tamiser le sable d'or dans les ravins du Sacraraento et écrire des articles de fond dans le journal de New-York ; établir de hauts- fourneaux en Pensylvanie et se livrer à la grande pêche dans la baie de Fundy; chasser le castor dans YOrégon et élever les porcs du Texas; cultiver les dattes et les limons de la Floride et prononcer.de superbes discours sur les plateformes de la Colombie. Partout enfin, livré aux occupations les plus diverses, sous toutes les latitudes, — à l'ombre des palmiers ou des sapins, — il existe, il prospère, il commande, il dirige et il est roi.
Quant au noir, il a sa place fixée par son organisme; celle qui absorbe le plus de soleil et qui lui impose le moins de tra-
vail. C'est le vrai fils des tropiques ; pourvu qu'il se sente brûlé par la chaleur, il est content; il lui faut l'Alabama, un champ de riz, un petit ruisseau, un mouchoir noué autour de sa tête ; et le voilà, gai comme un oiseau, fredonnant à tue-tête sa chanson idiote, sans penser au lendemain; son œil s'arrête avec délice sur les teintes éclatantes; des palmiers, des bananiers, des cotonniers, que lui faut-il de plus? La liberté ne lui plairait guère s'il fallait aller la saisir dans la glace, la neige et le brouillard. Il tolère New-York, ne demeure pas à Saratoga, passe les mois d'hiver dans le Sud et ne voudrait pas pour tout au monde s'aventurer dans les froides régions du Massachussetts et du Connecticut ; l'appât d'un excellent accueil, d'un bienêtre assuré et de salaires très-élevés ne le séduit pas. Rien ne consolerait le pauvre Tommy s'il avait froid. Donnez-lui donc le soleil. Le soleil pour lui, c'est la liberté. »
Le Peau-Bouge, fils des anciens chasseurs des Alléghanies, des montagnes Rocheuses et des vastes prairies, n'existe plus guère que dans les lointaines solitudes de l'Ouest. La civilisation, c'est-à-dire l'Américain au pâle visage, l'a forcé de s'y réfugier avec sa squaw, le buffle, le bison et l'antilope. Aussi, ne le retrouve-t-on, à peu d'exceptions près, que dans les régions désolées, situées à l'ouest du Missouri et du Mississipi. Vous trouverez, près de la cataracte du Niagara ou près d'Onéida (Madison), des espèces de colonies de Peaux-Rouges assez pittoresques, mais qui ne valent pas grande chose. Un Mohawk, un Cherokie, une jaquette rouge vous vendront des cannes et des pipes, des arcs et des flèches; en général, les petits jeunes gens et les demoiselles qui vont par là chercher aventure deviennent la proie de ces braves gens. Le Peau- Rouge d'Onéida fait un peu de blé et de maïs, chante des psaumes, abat ses meilleurs arbres et passe sa journée à déplorer la folie de ses pères qui ont aliéné leur liberté ; souvent même on le voit ressaisir le tomahawk, rejeter à la figure de l'homme blanc les présents acceptés autrefois et reprendre la piste de la guerre et les habitudes de la vie sauvage. Tels sont les derniers représentants de ces tribus puissantes, de ces nations guerrières, qui autrefois ont habité les vastes régions qui
séparent le lac Érié de la Susquéhanna. Rien de plus difficile que de contraindre le Peau Rouge à une résidence fixe et au travail assidu, il ne veut manier, ni la bêche, ni la herse; il mendie volontiers, mais ne travaille pas; aussi la vapeur des locomotives, la fumée des usines et les travaux agricoles des blancs Font-ils relégué, avec le loup et le serpenta sonnettes, dans les forêts et les roches des Alléghanies, où autrefois il pouvait librement scalper la femme blanche et faire retentir les échos de son triomphant cri de guerre. Du Missouri au Colorado on le voit encore, figure historique plutôt que puissance réelle, surveillé d'ailleurs par une chaîne de forteresses, qui, analoguess à celle que la Porte-Ottomane a fait construire sur la frontière de Syrie, attestent par une réserve de forces réunies sur un point la prépondérance des Etats-Unis. Après tout, il n'y a guère aujourd'hui que quelques milliers de sauvages qui aient déposé l'arme de guerre et se soient réconciliés avec la bêche et la charrue. A peine quelques centaines, renonçant au tatouage et à la danse de guerre , ont consenti à loger sous un toit comme les blancs, à bêcher le sol, à boire du gin et de l'eau-de-vie, ce dont ils s'acquittent fort bien.
Parlons de l'homme de race jaune.
Celui-ci, en général Chinois, quelquefois Malais ou Dayak de Sumatra ou de Java, n'a plus de quoi vivre dans son pays.
Il émigré, c'est naturel. Le salaire l'attire en Amérique. Du fond de l'archipel oriental il accourt et demande du labeur. Pour un ou deux dollars il repassera votre chemise, fouillera l'or dans les mines et vous fera cuire une omelette. Soixante mille de ces braves gens vivent heureux aux Etats-Unis. Ils sont fort utiles, habitent la Californie, Utah, Montana, le Texas. Beaucoup d'entre eux retournent au pays natal; un plus grand nombre s'acclimate , prend femme et crée de petits Chinois- Américains en nombre considérable. Ce sont des boudhistes; ils professent la polygamie, le vol quelquefois, et pratiquent l'infanticide sans aucun remords. Peu de force physique chez eux, beaucoup d'adresse, de flexibilité, de patience. Avec leurs yeux en ligne oblique, ils sont assez laids, doux, industrieux, et ne font de mal à personne. Prêts à exécuter tout ce qu'on leur
demande, à se charger des commissions, à balayer la chambre, ils joignent à une souplesse merveilleuse une économie excessive et une longanimité sans égale.
Pour une croûte de pain ils vont travailler toute la journée sans se plaindre. Ce jeune ménage américain a-t-il besoin qu'on lave son parquet, le Chinois est là. Un noir s'est-il sauvé sans remplir son engagement envers le mineur, encore un Chinois.
Hap-Chang est blanchisseur ; Ghi-hi cuisinier ; Cumthing est bonne d'enfants. Même les hommes préfèrent les occupations féminines; ils s'en acquittent fort bien. Voici Zousing, mon bon ami, que vous prendriez pour une vieille fille, tant ses rides sont jaunes et multipliées ; sa grande queue nattée pend jusqu'à terre. C'est un artiste admirable en fait de chemises à blanchir et à repasser. Il serait parfait si vous pouviez l'engager à ne pas cracher sur vos manchettes et sur vos cols; s'il consentait à remplacer par l'aspersion de quelques gouttes d'eau pure sa vieille méthode, trop naturelle. Vous n'y parviendrez jamais; il vous répond en souriant que c'est absolument la même chose; et vous entreriez dans la plus affreuse colère, vous le secoueriez par sa longue queue et vous frotteriez son nez minuscule sur le fer rouge à repasser, que vous ne triompheriez pas de sa résistance; vous ne le feriez pas démarrer de sa vieille coutume, appuyée sur une longue impunité.
Vous me direz que ces soixante mille Asiatiques sont peu de chose aujourd'hui. Dans quelques années il y en aura six cent mille qui cultiveront les pentes aboutissant au Pacifique. Ils seront électeurs, formeront les jurys, interpréteront les lois et installeront des églises boudhistes. En Californie et dans l'Orégon ils peuvent devenir les plus nombreux. Alors commencera une étrange lutte; guerre de concurrence entre les forts travailleurs européens qui se nourrissent de bœuf, et lés faibles Asiatiques qui mangent du riz.
Chacune de ces races a des habitudes de vie, un génie propre et une conscience innée. Non-seulement chez elles conscience, habitude, génie différent, mais leur hostilité est amère et invétérée; comment ces dissonances finiront-elles par s'ac-
corder? comment se réconcilieront les personnalités si distinctes de mes quatre amis. Ce sont :
Le blanchisseur Lou-Sing, de Nevada, Chinois;
Le sauvage Chien-Moucheté, des montagnes Rocheuses ;
Le garçon d'hôtel Eli Brown, de Richmont, noir;
Le poète Henri Wadsworth Long fellow, de Boston.