‹ La nouvelle AmériqueChapitre 40 sur 71 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Ainsi le premier fait notable en Amérique est l'espace ; le second est la variété des races. Il y a un troisième fait non moins remarquable, — la différence qui existe entre les sexes.

Dans T Ouest si vous êtes invité à dîner, vous ne voyez pas de. dames venir s'asseoir près de vous. Non que les familles soient sans femmes; mais elles ont autre chose à faire que de venir diner avec les convives. Le maître de la maison, possesseur d'une jolie femme et de filles délicieuses, en est trèsheureux et très -fier: mais au lieu de se mêler aux convives, il faut qu'elles débouchent les bouteilles, passent les assiettes et aident le serviteur chinois à distribuer le thé. La femme est rare dans toute cette région : vous pouvez faire dix lieues sans y rencontrer une jolie figure. Samuel, — tête crépue et face noire ; — Chihi le Chinois, — tète pelée, — remplacent les servantes d'auberge; il est très-difficile de trouver dans ces solitudes un seul bras féminin qui veuille laver le linge ou la vaisselle; Molly s'est sauvée avec un mineur; Biddy a choisi pour époux un négociant; lorsque des voyageurs se présentent et qu'on leur donne l'hospitalité, il ne reste plus à la maison que les sœurs, les filles ou la mère; et si elles ne se donnent pas la peine, quels que soient leur charme et leur bonne éducation, de

faire la cuisine elles-mêmes, d'aller à la cave, de mettre la nappe et de servir les mets, il faudra que les visiteurs se retirent affamés et altérés; je n'ai été servi à table chez les Mormons, même les plus riches, que par les filles de la maison, souvent très-délicates et très-jolies.

Cette singularité n'est agréable ni pour ces dames ni pour les convives; il y a quelque chose de baroque et de peu satisfaisant à voir une jolie femme, qui vient de vous citer Keats ou Schiller, qui Vient de jouer du Gounod ou du Bellini, se tenir debout derrière votre fauteuil, déboucher l'eau de Seltz, vous passer la saucière et changer votre assiette. Quand on est habitué à la politesse et qu'on est encore jeune, cela fait mal aux nerfs, c'est une habitude difficile à prendre. On s'y accoutume à la longue, comme aux hurlements de guerre du sauvage et au couteau à scalper. D'ailleurs dans ces prairies lointaines il y a si peu d'hommes, qu'il faut bien, soit dans les fermes isolées, soit aux mines, employer sa femme et sa fille. Samuel l'Africain et Lou-Sing l'Asiatique feront votre cuisine et étrilleront votre cheval, tailleront vos arbres, fendront votre bois, pourvu que vous leur payiez de bonnes journées; mais trouver une servante est impossible; vous couvririez d'or Biddy ou Betty, qu'elles refuseraient de faire votre lit, de vous servir à table et de coucher les enfants. Biddy n'a pas besoin de vous; elle a les mains pleines de bonnes cartes, qu'elle jouera quand elle voudra; elle possède tous les atous, c'est-à-dire autant de fiancés et de maris possibles qu'une jeune fille puisse en souhaiter; aussi laide et aussi vieille que vous l'imaginerez, elle est encore un bon parti dans ce pays sans femmes. Partout, à l'ouest clu Mississippi, la femme manque sur le marché; il faudrait qu'une fille fût bien négligente de son intérêt et de sa dignité pour aller laver la vaisselle des autres, quand elle peut avoir des servantes. Les portes de l'église s'ouvrent à elle toutes grandes ; les cloches sonnent et l'invitent à prendre la direction d'un mari et d'un ménage. Vous ne lui persuaderez jamais de servir au lieu d'être servie. Il faut donc, bon gré, mal gré, que toute maîtresse de maison et ses filles mettent la main à la pâte.

La meilleure éducation, la naissance la plus distinguée ne peuvent rien contre cette nécessité de situation. Que les jeunes personnes soient brillantes, élégantes et aériennes comme des sylphides; qu'elles parlent français admirablement; peu importe. Il faut que le ménage marche. Si vous vous arrêtez le soir sous la fenêtre de ces dames, vous les entendrez, non sans ravissement, chanter les mélodies de Faust ou du Trovatore : le lendemain elles laveront les assiettes. On ne rencontre ces bizarres contrastes que vers les montagnes Rocheuses ou parmi les familles hébraïques de Maroc et de Tunis. Dans le Colorado, celle qui vient de tourner la broche vous chante une heure après la Sérénade de Schubert. Je me rappelle que, voyageant dans le Maroc, une belle Judith aux yeux noirs, après avoir préparé une excellente friture de volaille et de tomates, alla s'asseoir sur les degrés de la maison et enchanta mes oreilles en roucoulant ses romances arabes.

L'absence de femmes produit partout à travers l'Amérique des effets bizarres, dramatiques, souvent comiques. Ce n'est pas seulement le Colorado, c'est la cité même du Capitole, qui souffrent de cette pénurie.

J'ai vu des bals manquer de danseuses ; pendant que les demoiselles fonctionnaient à toutes les contredanses, les messieurs, faute de partenaires, restaient assis en espalier. Bien que la guerre récente ait détruit beaucoup d'hommes, il en reste encore un nombre tellement effrayant, que les bals de Washington, aussi bien que les huttes des mineurs de Denver, la salle de théâtre du lac Salé et les chapelles de Boston n'offrent aux yeux, désagréablement surpris, qu'une masse compacte de pantalons, de redingotes et de fracs. Le célibataire ne peut pas plus trouver d'épouse que la maîtresse de maison de femme de chambre; c'est un cri général, c'est une détresse universelle. Aussi les affaires matrimoniales de l'Amérique prennent-elles le contre-pied des affaires matrimoniales d'Europe. En Europe la foule féminine encombre le parvis de la Madeleine à Paris et les salons de Saint- James à Londres; plus d'une demoiselle de trente ans reste sur les bras de sa mère, qui ne sait absolument qu'en faire. « A vingt ans, dit-on

chez nous, une fille se demande: Qui prendrai-je? — et à trente ans : Qui me prendra? » Ici au contraire, en Amérique, c'est l'homme qui se demande : « Quelle est la femme qui voudra bien de moi? » Il faut être très-beau garçon pour conserver une chance matrimoniale; et quelques ravages qu'aient faits dans la population mâle le canon, les privations, les fatigues et les maux de la guerre, ces lacunes ont été bientôt remplies par les recrues européennes. Aujourd'hui la disproportion que nous avons signalée est plus remarquable que jamais ; il n'y a pas de petite villageoise américaine qui ne soit sûre d'un bon mari. Tandis que l'Irlandaise ou l'Écossaise sont forcées d'aller gagner leur pain comme servantes, l'Américaine se marie, n'eût-elle pour capital que ses lèvres roses, ses caresses et l'éclat de ses beaux yeux.

Que l'on n'aille pas croire que ce soit là de grotesques exagérations. La statistique la plus sévère nous apprend que, lors du recensement, en 1860, les États-Unis comptaient 730,000 femmes au-dessous de la population mâle. Les domaines pontificaux, soumis à un régime exceptionnel, offrent seuls un pareil phénomène. En France l'excédant de la population féminine est de 200,000 ; en Angleterre, de 365,000 ; en Amérique, les vieilles colonies (le Maryland, le'Massachussets, le New-Hampshire, New-Jersey, New- York, la Caroline du Nord, Rhode- Island, la Colombie), ont un nombre de femmes suffisant ou à peu près. Mais des bords de l'Atlantique à ceux du Pacifique et surtout du côté de l'Ouest, la disette des femmes est excessive. Ce grand élément de la stabilité sociale, une épouse pour chaque jeune homme nubile, manque absolument. En Californie, trois hommes pour une femme; à Washington, quatre hommes pour une femme ; dans le Nevada, huit hommes pour une femme; dans le Colorado, vingt hommes pour une femme. Il y a là de quoi effrayer le moraliste.

On pourrait supposer que l'immigration, amenant en Amérique un plus grand nomhre d'hommes que de femmes, est cause de cette disproportion ; ce serait une erreur. Alors môme que chacun des émigrants serait accompagné d'une personne de l'autre sexe, sa femme, sa sœur ou sa fille, la dispro-

portion se trouverait seulement affaiblie sans être annulée, et beaucoup d'hommes se trouveraient encore condamnés au célibat. Les naissances mâles sont beaucoup plus nombreuses que les naissances femelles, et l'émigration ne fait qu'aider la nature, en augmentant la race virile prédestinée à se disputer un petit nombre de femmes. Dans l'état actuel la disproportion est de cinq pour cent. Si Ton défalquait les émigrants mâles, elle serait de quatre pour cent. D'où il résulte que, sur vingt mâles nés aux États-Unis, un au moins est condamné à mourir célibataire.

La même loi régit dans les races inférieures les naissances et la proportion des sexes; ainsi, en Amérique, les Chinois ont plus d'hommes que de femmes, et les Peaux-Rouges aussi. Seuls les noirs ont un léger excédant de femmes. On compte, en général, dix-huit Chinois ou Tartares domiciliés en Amérique pour une Chinoise. Un très-petit nombre de gens appartenant à ces races ont amené leurs femmes et leurs filles avec eux. La plupart espéraient faire fortune en moins d'une année et se trouver à même de revenir boire tranquillement leur thé dans leur petite maison des bords du fleuve Jaune. Déçus dans cet espoir, beaucoup d'entre eux ont envoyé chercher leurs compagnes dont quelques-unes s'étaient remariées sans les attendre. Quant aux Peaux-Rouges, qu'il est assez difficile de soumettre au recensement, excepté dans les districts colonisés du Michigan, de Minnesota, de la Californie et du Nouveau-Mexique, la population mâle y présente un excédant de cinq hommes contre une femme, bien que toutes les influences et toutes les probabilités soient en faveur de l'autre sexe.

Sept cent trente mille célibataires disséminés dans les campagnes et les cités d'Amérique, voilà le résultat définitif de cette disproportion qui ne peut manquer d'exercer sur la moralité du pays et sur ses tendances une action considérable. Remarquez que les célibataires dont je parle ne demanderaient pas mieux que de ne pas l'être. Croyez bien qu'une famille de jolis petits enfants et une ménagère leur seraient agréables; si la société y avait pourvu ce seraient d'excellents chefs de maison. Cette armée de moines qui n'ont pas prononcé de

vœux et pour lesquels le dixième commandement est lettre morte, ne peut manquer de donner à la vie sociale un caractère déplorable. Aussi le vice prend-il à New-York des allures triomphales qui dépassent tout ce que les capitales les plus immorales de la terre peuvent offrir de spectacles obscènes et d'impudicités révoltantes. On m'assure — je ne m'en suis pas assuré par une expérience personnelle — que Londres et la dépravation de ses carrefours, Paris et les subtiles corruptions de ses repaires n'approchent pas de la brutale insolence et de l'énorme dépravation dont le centre est à New- York. Personne ne peut s'en étonner. Partout où une population flottante de célibataires se trouve accumulée, les résultats sont identiques. Allez donc leur dire : — « Ces fleurs sont charmantes, n'y touchez pas ; ces trésors sont précieux, respectez-les ! » Ils ne vous écouteront pas et se conduiront exactement comme à Livourne, Cadix, Liverpool, Naples et Munich. Si l'on prétend que New- York doit aux équipages des navires cette contagion d'immoralité, on se trompe tout-à-fait, et l'on oublie que tous les ports de mer sont exposés aux mêmes périls. Je le répète, c'est la disproportion numérique des sexes qui fait de la cité impériale de New -York l'effroyable repaire de toutes les luxures imaginables. Cette grande capitale qui regorge de richesse, où le commerce est d'une activité prodigieuse, où l'on afflue de tous les points de l'Union; — centre des affaires, des plaisirs, des partis; — dont les théâtres et les maisons de jeu sont assiégés par une foule turbulente qui ne manque ni de dollars, ni d'appétit sensuel ; — doit nécessairement servir d'arène et de lieu de rendez-vous à l'oisiveté et à la débauche. Jugez de l'effet qu'y doit produire cette énorme disproportion entre les sexes que j'ai signalée comme un des plus redoutables dangers de ce grand pays.

Encore n'est-ce pas là le résultat le plus funeste d'une telle situation; nous verrons plus tard comment la femme ellemême, son intelligence, ses principes et ses mœurs sont affectés par ia même cause; comment l'Américain voit sa jeune sœur se préoccuper de ses propres pouvoirs et de ses droits ; sa femme tomber dans une sorte d'hystérie ambitieuse ; sa fille se livrer à

des recherches archéologiques sur la place de la femme dans la création, La société anglo-américaine est bouleversée par une foule de maladies féminines, — « tables tournantes, sociétés anti- conjugales, phalanstères d'amour libre, liberté des affections et même clubs anti-maternels. Ces désordres moraux se rapportent en grande partie au bien-être exceptionnel dont les femmes jouissent en Amérique; mais je sais aussi que l'excès de la population mâle a contribué puissamment à cette prospérité. C'est le seul pays du monde où la main d'une jeune fille est un billet de loterie — gagnant et avec prime.

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