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CHAPITRE IV

Voici un fait, que je n'aurais pas soupçonné, si je ne l'avais pas trouvé nettement exprimé dans un vieil auteur américain, aussi pénétrant que naïf:

— « Il n'y a pas de famille, dit-il, pas de Home en Amérique,, parce que la femme n'a pas su les créer. »

Certains intérieurs de Boston, de Philadelphie, de Richmond, même du Lac Salé et de Saint-Louis militent contre cette observation. Mes souvenirs me rappellent des « Homes » où il est aussi agréable de vivre que chez mes compatriotes de Middlesex et de Kent. Ici en général on n'est pas de mon avis, on estime que la femme américaine se contente trop facilement de la vie des hôtels et néglige trop sa maison. Comme nous étions assis sous une vérandah de Saratoga, un citoyen de cette ville et moi, il me demanda ex abrupto:

— Comment trouvez-vous nos femmes ?

— Je les trouve adorables. Des créatures aériennes; fines pâles, délicates, la séduction même!

Il leva le poing gauche et s'écria :

— Ah ! bah ! elles ne valent pas le diable ! Elles ne sont ni voyageuses, ni écuyères, ni nourrices!

— Je vois que vous n'êtes pas marié, repris-je doucement.

— Moi! une femme! se mit-il à hurler, je la tuerais !...

— De caresses?

— Pas du tout, avec la pincette ! Regardez un peu là-bas, sous la fontaine, ces êtres qui se promènent; à quoi s'occupent-elles? A rien. Qu'ont-elles fait toute la journée? Rien. Elles se sont habillées et déshabillées trois fois. Trois fois elles se sont coiffées, décoiffées et recoiffées. Ensuite elles ont mangé. Voilà leur vie. Elles n'ont ni lu une page, ni tiré un point de couture. Vos dames, à vous, se lèvent avec le soleil, lacent leurs bottines, retroussent leurs cottes et vont faire la tournée du matin à la chasse ou à la pêche. J'ai vécu chez un de vos ducs dans le Hampshire. Sa femme et ses filles, debout avant l'aube, tantôt à cheval, tantôt à pied, quelquefois portant galoches, la cravache ou le râteau à la main, commençaient la journée par quelque bon exercice; cela vous sautait une haie ou un fossé comme rien du tout. Quant à nos pauvres créatures de femmes si pâles, si frêles...

— Mais délicates et ravissantes. Rien n'est plus exquis.

— Allons donc! des nerfs et voilà tout. Elles vivent de macarons et de sucre d'orge, elles boivent de l'eau de groseille et de la limonade, elles portent des corsets qui leur abîment la taille, d'immenses crinolines et des escarpins. Ces êtres-là ne sont pas faits pour vivre, mais pour danser; aussi, dans un siècle, pas un de leurs descendants ne subsistera si elles essayent de mettre quelque chose au monde. »

Il n'est pas impossible que mon brutal confrère de par delà l'Océan n'ait quelque peu raison. Les charmantes filles de la Nouvelle-Angleterre qui passent là-bas devant moi blanches, timides, poétiques, presque transparentes dans leur beauté, comme les premières marguerites du printemps, manquent peut-être un peu de force vitale et d'énergie féconde. Plus robustes, elles me plairaient davantage; un incarnat plus vif sur leurs joues de cristal ne messiérait pas; — j'ai peur,

en soufflant sur elles, de les voir s'évanouir et disparaître.

Qu'est-ce que la femme? ont demandé tous nos prédécesseurs, en prose, en vers, dans la tragédie et la satire. On a épuisé le dictionnaire pour la définir. Ange, démon, divinité, fatalité; — l'histpjre naturelle a été mise à contribution ; — depuis la gazelle jusqu'au cygne, depuis la pie babillarde jusqu'au crocodile^, depuis le rossignol jusqu'à la biche. Un professeur de mes amis, à bout de définitions , s'est mis à dire : « La femme, c'est une bonne idée, que l'on a gâtée. »

La définition de la dame serait peut-être moins difficile. La vraie dame serait le chef-d'œuvre de l'art, comme la vraie femme serait le chef-d'œuvre de la nature. On a plus de peine à signaler la dame, — la vraie dame, — faite pour servir de type, que la femme accomplie ; il faut des conditions particulières, la naissance, les aïeux, l'habitude de la prospérité et du loisir ; une certaine sphère d'idées et d'habitudes ; — pour produire cette dernière éclosion de grâce, de beauté et de simplicité élégante, de possession de soi-même et de. douceur impérieuse qu'on appelle « la grande dame ».

J'ai retrouvé dans la Virginie et dans le Massachussets tout notre vieux monde aristocratique, attitudes et figures qui rappelaient tantôt Holbein et Lely, tantôt Gainsborough et Reynolds; je croyais m'être égaré dans une galerie de vieux portraits. Voilà bien l'air chevaleresque et obstiné des hommes et le sourire un peu hautain des femmes. C'est que ces vieilles colonies, les premières qui furent fondées, puisèrent en Angleterre un sang héroïque, dont la trace et la vigueur n'ont pas encore disparu. C'étaient les protégés de Walter Raleigh et de Bacon, courtisans, prédicateurs, soldats, gentilshommes, enfants de mères bien élevées ou opulentes. Les flots successifs qui vinrent recouvrir ces premières couches coloniales : matelots, fermiers, commerçants, aventuriers, même repris de justice, — n'étouffèrent pas la première étincelle. On garda les vieux noms de famille, les vieilles idées, et quelque chose de l'ancien régime : séduction et noblesse chez la femme, courage et entreprise chez l'homme. Ce sont là les qualités transmises comme un héritage à certaines classes supérieures des Etats-

Unis : beauté et dignité, la face ovale, la lèvre bien dessinée, la narine fine et transparente, la blancheur rose et perlée de la peau, la main parfaite, enfin tous les caractères particuliers de la jolie fée du Lancashire ou de l'héroïne de May-Fair.

Je viens de parler des anciennes colonies; celles dont la date est plus récente, les villes comme Washington et New- York, possèdent un genre de beauté sans analogie avec la première.

Là domine le sang flamand et hollandais : le teint est plus coloré, le ton plus hardi; les chairs plus rosées semblent dues à la palette de Rubens. Le bleu plus transparent des yeux, l'embonpoint plus prononcé, sont en harmonie avec l'éclat magnifique des costumes et la richesse des ameublements; peut-être l'effet est-il moins moral et moins civilisateur.

Ce qu'on appelle à New-York la cinquième avenue, c'est-àdire le beau quartier, la région consacrée à la fortune et à la mode, peut se vanter de colonnades éclatantes et de salons resplendissants de dorure. Tout cela, il faut en convenir, a coûté fort cher; mais il y a du côté du faubourg Saint-Honoré à Paris, et de Cleveland-Row à Londres, des hôtels possédés par des maîtres moins riches peut-être, demeures incomparables, qui vous offrent des statuettes de Pradier, des bronzes de Cellini et des collections d'Elzevier, objets que le goût réunit, que les siècles préparent et que l'argent n'achète pas.

A cette splendide élégance se mêlent des nuances singulières de liberté démocratique et de liberté féminine.

— Y a-t-il longtemps, demandais-je à une jeune personne, que vous n'avez vu M. un tel ? — Oh ! répondit-elle sans façon, je me suis rudement occupée de lui quelque temps; mais j'en suis venue à bout ! . . . Je Vai lâché.

Quel ton! et que voulait-elle dire par là?

Bonne éducation, politesse, rien ne lui manquait; jeune, aimable, timide même ; chez elle rien d'impudent, d'impertinent, de ce que vous trouvez quelquefois chez une associée de chemin de fer ou de bateau public; encore moins appartenait-elle à cette classe de femmes qui peuvent avoir de beaux

meubles, mais qui ne sont pour la société que des meubles quelquefois brillants et toujours à vendre.

Mon interlocutrice n'avait pas la moindre idée qu'elle eût commis une inconvenance ou une brutalité ; elle exprimait en bon anglo-saxon et d'une manière très-nette la situation nouvelle de la jeune fille en Amérique. Elle avait seize ans, et dans sa sagesse de seize ans elle avait distingué un monsieur, qui aurait bien pu, si le caprice féminin avait duré, devenir son cavalier pour la vie ; mais elle y avait pensé mûrement, et, maîtresse de cette affaire, comme tout Américain ou toute Américaine l'est de ce qui les concerne, elle avait voté en définitive contre le personnage. Puis, comme elle avait contracté avec moi, voyageur, une belle amitié de deux jours, elle me contait son affaire. Ses lèvres prononçaient ce résultat comme on fait tout haut une soustraction ou une addition. C'est à quoi une jeune miss anglaise n'eût jamais pensé.

La jeune miss anglaise appartient à la grande armée des demoiselles à marier, qui souvent ne se marient pas; — la jolie fille de New- York, au contraire, choisit son fiancé entre mille. Elle peut lâcher son homme, après s'être rudement occupée de lui, sans scandaliser personne. •

Voilà le vrai mot d'ordre de la vie américaine, le pivot mystérieux sur lequel roule la vraie constitution de cette étrange et nouvelle société. La disette de femmes et la proportion, relativement très-considérable, de la majorité masculine donnent à une jeune fille de ces pays une valeur qu'elle ne possède dans aucune région civilisée.

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