‹ La nouvelle AmériqueChapitre 42 sur 71 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les régions de l'Ouest possèdent proportionnellement beaucoup plus de mâles que celles de l'Est, et la balance matrimo-

niale, pour d'autres motifs encore, penche à l'Ouest en faveur du sexe faible. La paysanne d'Omaha, de Saint-Joseph et de Leavensworth est plus favorisée à ce point de vue que la brillante fille de l'Est qui vient faire des grâces et essayer sa coquetterie aux bains de mer et près du Niagara. C'est en comparant la fille du peuple aux États-Unis et dans le vieux monde que Ton est frappé du contraste des deux civilisations ; allure, costume, langage, éducation, tout diffère. L'Américaine, dans sa ferme ou dans sa basse-cour, est plus grande dame que mille bourgeoises du continent.

Je suis assez vieux pour me rappeler le mouvement d'indignation et de colère qui s'empara de moi, lorsque je vis pour la première fois les femmes asservies, en plein air et comme des bêtes de somme, à ce que le travail agricole a de plus pénible. Je ne pouvais tolérer cette oppression du faible, sacrifié aux rudes labeurs ; et cet abus de la force assumant le droit de l'oisiveté. Il est vrai que tel est le lot commun des femmes dans les civilisations barbares; le sauvage les courbe sur la terre et les condamne aux travaux des bêtes brutes. Je ne parle pas de ces gaies faneuses, qui dans l'Yorkshire, mon pays, accompagnées de leurs maris, de leurs pères et de leurs fiancés, recueillent le foin odorant au milieu des chansons et des danses. Mais dans ma première jeunesse, en Bourgogne, sur les pentes des coteaux riants de Tonnerre, n'ai-je pas vu, le cœur serré et les larmes aux yeux, ces pauvres femmes de la campagne, brûlées du soleil, à peine vêtues de haillons, des sabots aux pieds, toutes maigres et hâves — misérablement nourries — se livrer aux plus fatigants travaux? Pauvre vieille Joséphine ! et vous, pauvre enfant! Marie aux pieds nus! je vous, vois encore, portant un panier rempli de pain bis et d'oignons, et une cruche pleine d'eau, trop lourde pour vos bras débiles. Cependant le mari ou le père s'en vont paresseusement sur la route ou s'étendent sur la meule de foin. Souvent même le drôle, s'il a pris de mauvaises habitudes ou fait de mauvaises connaissances, ne tra^ille que la moitié ou le quart de la journée; une partie de dominos l'attend le soir; on cause chez le marchand de vin, sans compter le tabac, l'eau-de-vie

et les cartes. Comme la main me démangeait! que j'aurais eu plaisir à renvoyer ces fainéants à leur ouvrage et le'urs femmes à la maison! Le sang de mes veines s'est toujours allumé quand j'ai vu le barbare de tous les pays, nègre du Kentucky, fellah d'Egypte, Ibère de Valence, "Wallon des Flandres, Valaque des] Karpathes , Kelte du Counanght courber leur compagne sur la glèbe et l'y sacrifier à leur égoïsme et à leur paresse. Plus tard j'ai trouvé les Chinois et les Malais occupés à coudre et à blanchir; jugez de mon étonnement.

La paysanne de la Grande-Bretagne, qui est bien loin de répondre à l'idéal créé par nos poètes et qui, en dépit de la contredanse sur le gazon et de certaines traditions agréables, n'est en réalité ni très-leste dans ses mouvements ni très-soignée dans son costume, possède un avantage incontestable, que sans doute elle doit au climat et à la race qui s'est maintenue pure. La beauté n'est pas rare dans le Lancashire et le Devonshire; un artiste, en visitant nos chaumières, et faisant route dans les sentiers ruraux de notre île, y récolte une abondante moisson de boucles blondes, de frais sourires, de carnations merveilleuses et de beaux yeux de toute espèce; mais là s'arrête la liste de ses avantages, sous tous les autres rapports sa sœur d'Amérique prend le pas sur elle.

J'allai rendre visite hier à un de mes amis, fermier des environs d' Omaha, Cyrus Smith.

Omaha est une ville nouvelle, qui vient d'éclore sur les bords du Missouri. Il y a vingt ans quelques tentes de Peaux-Rouges étaient abritées sous les saules de la rive, et le tombeau du dernier chef est encore là au pied de la colline ; aujourd'hui c'est une ville, avec des omnibus, des cafés, un chemin de fer et un Capitole, Hier cent habitants, aujourd'hui mille, demain dix mille. Notre Cyrus Smith n'est qu'un tout petit squatter, qui, à la sueur de son front, dans une cabane de bois équarri, près d'une source murmurante, arrache à la terre à peine de quoi vivre. Ici rien de semblable à la sordide et malsaine pauvreté du cotter irlandais, du paysan breton et du serf valaque. La vache repose sur sa litière, et le porc dans son étable. Les petits enfants courent à demi-nus. Tout est propre, bien

rangé. Il y a du thym et de la marjolaine dans le petit jardin ; du chèvre -feuille, un rosier et de la clématite, qui grimpent au-dessus de la porte et s'enlacent aux bûches revêtues de leur écorce, composant la charpente grossière de la maison.

Des deux côtés d'une allée assez large, et qui pourrait conduire à une villa anglaise, des arbres à fruits et un petit potager vous sourient. Sur le plancher luisant de propreté vous déjeuneriez aussi volontiers que sur la table hollandaise la mieux préparée ; sur des tablettes de bois, qui sont nombreuses, les ustensiles de cuisine et les assiettes brillent au soleil. Rien d'ébréché, aucune poussière; rien ne blesse le regard; un air de comme il faut est répandu partout. Il y a même dans la petite chambre, qu'on appellera salon si l'on veut, un vase de fleurs, une gravure et un buste en plâtre de Washington.

Vous devinez que la maison a son bon génie. L'ordonnateur féminin est Annie Smith. Je vous la donne pour le type absolu de cette race de femmes, de condition très-basse, mais trèsélevées en civilisation., qui ne se rencontrent que dans les pays du Nord et en Amérique. C'est beaucoup moins qu'une bourgeoise et beaucoup plus qu'une grande dame. Annie a tout à faire : allumer le feu, laver les enfants, cuire le déjeuner, nettoyer la maison, nourrir et soigner la volaille, coudre, repasser, couler la lessive, se charger de tous les soins à la fois, faire le beurre et le fromage; — depuis le matin jusqu'au soir, il n'y a pas de soin domestique qu'elle n'exécute, toujours chantant, riant, de bonne humeur; bien habillée, d'une propreté exquise, et portant ses habits avec un goût et une grâce achevés ; les mains blanches, le sourire aux lèvres ; pas un geste et pas une parole qui détonnent; la voix est douce et les inflexions sont charmantes.

Pour l'Anglais de Londres il y a chez Annie quelque chose de mutin et presque d'impertinent, qui paraît étrange au premier abord. L'indépendance de la vie sauvage encourage et avive chez elle la taquine verdeur et l'audace de jeune page effronté, qui, selon Diderot, est dans toutes les femmes. Mais rien de grossier ou d'obscène ne lui échappe ; et le même sentiment naturel et de décence qui lui fait tenir sa maison si

propre, épure son langage et son accent. Comparez à cet intérieur, qui est son ouvrage, — à elle, levée avec le soleil, souvent avant le soleil, — la hutte sombre et misérable de la paysanne sicilienne, au milieu de ses palmiers et de ses cactus! J'avoue que mes souvenirs de comtés de Kent, de France, d'Italie et d'Espagne ne m'offrent rien qui soit comparable à la jeune Annie Smith.

Annie Smith n'a pas de robe des dimanches; elle est toujours mise de même, et elle sait s'habiller. La contadina italienne possède son tablier des dimanches, son corsage brodé d'or et sa coiffure de parade ; la paysanne française a son bonnet des jours de fêtes. Le lundi matin vous retrouvez en haillons et la tête enveloppée d'un torchon sale la fermière champenoise ou la fille du paysan de Suffolk, que la veille vous avez vues au temple ou à l'église, pavoisées de rubans et fières de la lessive matinale que leur visage a subie. Ma paysanne américaine, même quand elle n'a que des étoffes communes à porter, les porte tous les jours de la semaine, estimant qu'il est de mauvais goût d'admettre le luxe d'un jour par semaine aux dépens de six jours de malpropreté.

La femme du paysan ! quelle importante portion de la vie nationale ! Comment vivent les femmes du peuple en Bretagne, dans l'Anjou, dans laBeauce, près de Paris?

Les célibataires sont assez nombreux dans les environs du Ranclio que la jeune Annie cultive et met en ordre. Sur cinq hommes à marier, il y en a régulièrement quatre qui ne se marient jamais. Aussi Annie se fait-elle un religieux et malin plaisir de leur démontrer par les faits que le paradis sur terre est une maison bien tenue par une jeune femme aimable. Ils accourent et l'admirent. Mais, hélas ! leur destinée ne s'en améliore pas. Trop heureux est celui d'entre eux qui tire enfin le gros lot à la loterie conjugale !

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