CHAPITRE VI
Si je dois en croire ce qui se répète autour de moi, ce que me disent les femmes politiques de la jolie ville de Berlington et des autres États de. la nouvelle Angleterre, il se prépare ici un grand changement, une révolution morale et sociale, destinée à donner à tous les rapports de la vie domestique des nuances et des formes dont le monde n'a eu jusqu'ici aucune idée.
Il ne s'agit pas de l'émancipation des noirs, ni du droit de suffrage, de l'autorité respective des États.et du gouvernement ; questions d'intérêt inférieur, local, passager, qui s'effacent et s'éclipsent devant la grande question que voici : Comment sera gouvernée la famille? par la femme et pour l'homme? par la loi chrétienne ou parle vieux paganisme?
Le fait est qu'à New-York toute femme qui veut se marier se marie, et se marie à qui elle veut; certes, malgré le dicton populaire, il n'en est pas ainsi en Europe; la spirituelle lady Morgan avait beau dire à ceux qu'elle invitait chez elle : « Venez ce soir et faites-vous conduire par la femme à qui vous appartenez. » Cette plaisanterie de boudoir, bonne à répéter dans un salon ou à souper, n'empêche pas que parmi nous les femmes qui ont la douleur de n'appartenir à personne ne soient au nombre d'un million ou à peu près, et que nous voyions tous les jours de charmantes rieurs féminines tomber fanées sur le rivage sans que personne ait daigné les cueillir. Elle le savait bien, la brillante et ironique Irlandaise, qui a écrit la Femme et son maître, où se trouvent ces paroles : « La femme, dans tous les pays et à toutes les époques, s'est conduite comme une sainte, et a été traitée comme une brute. »
Le livre que je viens de citer a produit en Angleterre des effets assez restreints. Le cœur féminin, ému à la voix de lady Morgan, a institué un collège de dames dans une ruelle obscure et fondé un autre club de dames au-dessus d'une petite boutique de pâtissier.
Voilà de bien faibles efforts et de bien minces résultats. En Angleterre la Réforme féminine est obligée d'attendre son moment et de saisir l'occasion. Le génie mâle n'a pas cessé d'y tenir le haut du pavé ; et la femme qui serait assez hardie pour tenter de dépouiller l'homme de ses privilèges n'aurait pas les rieurs de son côté. C'est tout le contraire en Amérique; là se sont formées des assemblées délibérantes de vierges et de matrones où l'on traite en toute liberté de l'amour, du mariage et de mille matières délicates et connexes, telles que l'hybridité, le croisement des races, la maternité artistique et l'autorité arbitrale du beau sexe ; personne ne pense à se moquer de cesnouveautés et de leurs auteurs. Madame Craginn peut abdiquer publiquement son engagement conjugal ; Mary Walker exhiber sespantalettes, et Anna Dickenson haranguer la populace, sans que nul s'en formalise. L'héroïne du Vermont et la réformatrice duNew-Hampshire n'ont rien à craindre de l'opinion publique. Puisque l'homme a le droit de discuter ses affaires à ciel ouvert, la femme peut bien en faire autant, rien ne l'en empêche; et comme elle est très-demandée sur le marché, les mauvaises plaisanteries et les épigrammes ne la touchent pas du tout. Si l'homme s'occupe de la politique générale, pourquoi ne s'occuperait-elle pas de la politique du foyer? C'est ce qu'elle fait hardiment, sans s'inquiéter du qu'en dira-t-on? Elle monte à la tribune, elle prêche, elle pérore, elle tient son petit parlement; pourquoi pas, je vous prie?
On ne peut prétendre que tout soit parfait dans notre vie intérieure, que tous les ménages soient bien réglés; que l'amour y règne avec la justice ; qu'un véritable esprit chrétien serve de modérateur et de mobile à toutes les relations secrètes et intimes qui, portes closes et rideaux fermés, rapprochent, le père de l'enfant, le mari de la femme, le frère de la sœur. La religion de l'amour ne sanctifie pas tous nos foyers; s'il en
-est ainsi, il reste évident que le sujet est grave et digne d'être débattu en public par ceux mêmes qu'il intéresse.
En conséquence, les femmes, auxquelles appartient le sceptre de la vie domestique, se sont mises à l'œuvre; non-seulement elles ont écrit et voté, mais elles ont fondé des républiques et des villages en réponse à leurs accusateurs ; pendant que les hommes du Vermont créaient, comme solution des grands problèmes sociaux, la ville du Lac Salé et celle d'Onéida Creek, Marguerite Fuller de Brookfarm, Elisa Farnham de New-York, BelindaPratt du Lac Salé, Antoinette Doolittle, du montLebanon, Mary Craginn d'Onéida entrent dans la même carrière avec une audace incomparable ; elles attaquent hardiment toutes les questions, la supériorité respective de la femme et de rhomme, la servitude dans le mariage, le libre échange de l'amour, la résurrection du sexe. Il n'y a pas de problème qui les étonne ou les arrête, et, dans un sujet si nouveau, c'est aux principes les plijs abstraits et les plus éloignés qu'elles remontent. Rien ne les guide ou ne les oriente; elles vont devant elles, s'élevantaux plus hauts sommets, descendant aux plus profonds abîmes, critiquant les codes et passant au tamis les religions; planant sur l'Olympe et visitant le fond de l'Érèbe, pour y découvrir la loi suprême de l'amour. L'Egypte, la Syrie, Athènes et Rome, la nature et l'art, la poésie et la science leur ont fourni des arguments. Eve dans le paradis, Sarah dans sa tente, la femme Spartiate soumise aux lois de Lycurgue, leur ont fourni des arguments. Elles n'ont négligé ni Ruth, ni Lucrèce, ni Jeanne Grey; elle se sont inspirées de ces grandes ombres qui toutes se sont réunies pour leur apprendre que l'ère de la femme n'a pas encore sonné, et qu'il est temps de s'occuper de lui rendre justice; voilà ce que proclame à haute voix Ëlisa Farnham. Toujours traitée par l'homme comme une victime ou une propriété, souvent comme une esclave, elle n'a trouvé en aucun temps, en aucun pays, ni la position, ni l'équité auxquelles elle a droit. L'hôtel où elle vit à Londres ne la rend pas plus heureuse ou plus libre que le harem oriental, le krall africain ou le wigwam des Pawnies. On n'a jamais su la placer que dans une cage plus ou moins dorée. En aucun lieu du
monde on n'a réalisé pour elle l'équité morale et la liberté des affections. Toujours la loi du plus fort a pesé sur elle, à l'est comme à l'ouest, au nord comme au midi ; et les chrétiens dans leurs villes civilisées, aussi bien que les païens dans leurs cavernes et dans leurs forêts sauvages, n'ont pu donner aux problèmes qui la concernent que les solutions les plus confuses, mères des institutions les plus contraires à la justice et à la raison. Quelques personnes vont jusqu'à prétendre que les Etats-Unis à cet égard sont inférieurs aux autres nations.
On conçoit que dans les anciens temps une distance considérable séparât la barbare anglo-saxonne de son mari et que Baron et Feme ne fussent pas sur le même niveau. L'Arabe épouse quatre femmes; le juif, dans sa prière du matin, remercie Jéhova de ce qu'il est né homme ; le Persan n'est pas bien sûr, en dépit du Coran, que ses femmes ayent une âme. Mais en Amérique, en pleine liberté et en pleine lumière, comment expliquer l'état d'infériorité où, malgré la civilisation chrétienne et ses améliorations, l'espèce féminine est restée? Boston, New-York, les centres les plus raffinés n'ont presque rien fait pour elle. N'est-elle pas obligée de céder son nom au mari, de lui abandonner tous ses droits, en un mot d'abdiquer sa personnalité, de la confondre et de l'anéantir dans celle de ison maître? La négresse que l'on vend est-elle plus esclave? L'argot de la législation anglaise a très -bien indiqué cette situation avilissante de la femme mariée, qu'elle appelle Feme coverle, c'est-à-dire protégée et couverte contre ses propres fautes, privée de liberté et de responsabilité, traitée comme un enfant qui ne sait pas distinguer le bien du mal? L'anneau conjugal est le symbole de sa servitude ; si le harem est une geôle, le ménage occidental ne vaut pas mieux. On ne laisse à la femme qu'une seule carrière, celle de l'amour; et l'homme accapare le palais, la cour, le champ de bataille, l'assemblée politique. On ne voit pas pourquoi la jeune fille ne brillerait pas à la chambre des représentants, pourquoi elle ne serait pas ministre des autels. Lucy Stone et Mary Walker ne craignent pas de poser hautement ces questions. Elisabeth Stanton est toute prête à représenter New-York. Olympia
Brown à conduire dans la voie du salut les âhies chrétiennes de Weymouth. Une armée de mères, de vierges et de sœurs attend le dénoûment d'une situation si bizarre.
« — Voyez, s'écrient la véhémente Élisa Farnham et la sentimentale Caroline Dale, comme on nous traite ! A Onondaga on vient de révoquer les lois relatives à la séduction. »
« Que signifie le mot anglais : « Husband » ? — Maître de la maison. Que veut dire le mot « Wife »? — Servante (1). Faudra-t-il donc toujours employer des termes qui indiquent une inégalité choquante? Dans beaucoup de localités américaines, et en Angleterre en deçà du fleuve Trent, la femme ne parle jamais de son mari qu'en disant le maître ; et quand l'époux veut être très -aimable, il appelle sa compagne my little woman (2). Cela est indécent et intolérable. »
Telles sont les assertions de nos réformatrices; elles ajoutent avec raison que le sujet qui les préoccupe est le plus intéressant de tous les sujets possibles; que la société, la famille, les lois, la civilisation n'ont pas d'autre base. Voilà deux êtres intelligents, sensibles, perfectibles, dont la mission, la forme, l'àme même et l'esprit diffèrent essentiellement, mais dont les droits devant Dieu sont égaux. Rien ne peut ni les désunir, ni effacer les contrastes qui les opposent l'un à l'autre. Leur bonheur ou leur misère respectifs dépendent de leurs rapports et de leur situation l'un envers l'autre.
Non-seulement ils influent l'un sur l'autre, mais c'est de leur situation que jaillit la source de toutes les passions et de tous les mouvements de l'histoire; c'est le problème supérieur à tous les problèmes. Toutes les autres relations entre le prince et le sujet, entre le prêtre et le laïque, entre le père et le fils, entre le maître et l'esclave, entre le créancier et le débiteur,
(1) En allemand Haus-herr et Weib. Le vrai sens de ces deux mots est Seigneur de maison et Complément du mari. (Note du traducteur.)
(2) Le mot Wife indique l'état de mariage, « le couple »; le mot Woman désigne seulement le sexe; les Anglais ont encore les mots Spouse et Female ; le premier indiquant le mariage légal; le second, la seule spécialité zoologique du sexe. Female (femelle). — Woman (femelle de l'homme). — Wife (compagne de l'homme). — Spouse (compagne légale'. — Les langues romanes et latines ne possèdent point ces nuances. En France nous avons seulement les mots Femme et Épouse. (Jd.)
se régularisent d'elles-mêmes et suivent une loi de développement qui constitue la marche de la civilisation, l'adoucissent progressivement, éliminent par degrés les éléments barbares de l'ancien paganisme, et leur substituent non-seulement les doctrines et les exemples, mais la moralité perfectionnée qui régit les sociétés modernes. En fait de mariage ce perfectionnement s'est-il opéré? a-t-il modifié dans une direction favorable les délicates relations entre l'homme et la femme?
Nos réformatrices ne le pensent pas, elles affirment que, malgré les progrès dont se vante le siècle, les lois du mariage en Amérique sont plus dures pour la femme qu'elles ne le sont même en Asie. N'est-il pas scandaleux, ajoutent-elles, que le mariage, qui en Turquie affranchit la femme, l'asservisse aux États-Unis, et que la polygamie, qui s'éteint et disparaît en Orient, ressuscite aujourd'hui chez les Mormons?
Il y a des sectaires qui vont plus loin, par exemple le père Noyés et la sœur Henriette Molton. Ceux-là prétendent que la loi humaine n'a aucun droit sur nos affections et qu'elle ne doit ni les restreindre, ni les contrarier, ni les contrôler. C'est d'après ces principes que se sont formés les établissements de Wallingford et d'Onéida, où les deux sexes, abjurant tous les codes et toutes les lois, ont résolu de vivre dans ce qu'on appelle la liberté et la lumière de la grâce.
11 faut ajouter que telle n'est pas l'opinion générale, et que ces théories ne sont pratiquées que par un petit nombre de sectateurs zélés, actifs, mais dont l'influence, d'ailleurs séduisante, est assez bornée ; la loi humaine a perdu beaucoup de ses partisans, mais, en général, on croit "encore à la Joi divine et primitive.