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CHAPITRE VIII

D'après ce que je viens de dire, ce n'est pas sans motif que la réformatrice américaine, mécontente de son lot sur cette terre, se détourne avec angoisse de sa situation présente et va chercher dans je ne sais quelle ville inconnue, à Bethléhem et Wallingford, au lac Salé et au mont Lebanon, je ne sais quelle félicité d'un âge d'or vainement souhaité. Peut-être se trompe-t-elle dans sa recherche; mais il est certain que le mal dont elle se plaint est réel, immense, intolérable ; il est certain qu'elle souffre et que, depuis les brutales oppressions dont elle peut être victime dans la rue et sur la place publique jusqu'aux tortures plus subtiles que le boudoir peut lui infliger, la liste de ses griefs est considérable. Caroline Dale affirme même que les mystères d'iniquité que contiennent les relations mutuelles des deux sexes ne peuvent être divulgués, et qu'un auditoire féminin ne pourrait en tolérer l'exposition.

D'où vient ce malheur? ajoute-t-elle: pourquoi la loi n'offret-elle pas â la ptàle fille de Boston et de la Nouvelle-Orléans

les secours qu'elle assure à la femme égyptienne ou turque? la réponse est facile. Les Orientaux ont établi leurs institutions sur une base exclusivement religieuse. Ils sont conséquents et font du Coran la source unique des lois qui règlent les relations conjugales comme toutes les autres relations entre les hommes. Nous, au contraire, Occidentaux, tout en professant un évangile chrétien, nous restons soumis aux lois païennes. Il y a là une contradiction flagrante, d'où naissent non-seulement les griefs dont la femme se plaint, mais la plupart des misères de notre vie sociale ; nous ne sommes pas assez chrétiens pour notre profession de foi, et pour nous l'Evangile est la plupart du temps une sorte d'hypocrisie et de mensonge qui nous condamne nous-mêmes. Qu'un enthousiaste, ému et pénétré de la lecture des Saintes-Ecritures, s'avise d'entrer dans une des salles de nos tribunaux, soit en Angleterre, soit aux Etats-Unis, et que, après avoir lu le sermon sur la montagne, il dise aux juges assis sur leurs sièges que l'Evangile est le seul code, et que le devoir de tout chrétien est d'en faire observer les préceptes! Les magistrats se mettront à rire, les avocats à railler, les témoins de la scène à huer; le perturbateur sera sifflé, et les huissiers le conduiront en prison. Changez le lieu de la scène ; nous ne sommes plus à Washington devant le Capitole, nous sommes à la porte de Damas ; là est assis le cadi qui rend la justice ; on a le droit, sans être ridicule ou coupable, d'ouvrir devant lui le Coran et de contrôler, par les préceptes du livre saint, l'équité de ses sentences. En Orient le juge ne fait qu'appliquer ce que le prêtre recommande ; là il n'y a pas deux morales, l'une pour la mosquée et l'autre pour le harem. Nous, au contraire, Américains et Européens, à peine en un ou deux cas parvenons-nous à faire coïncider notre religion avec notre morale. Un mélange confus de coutumes anglo-saxonnes et de lois romaines détermine les décisions de nos juges, qui ne s'embarrassent ni d'Abraham, ni de Moïse et du Christ, et pour lesquels Justinien et Blackstone sont les seules autorités et les vrais guides. Les fondations divines sur lesquelles doit reposer la morale ne sont point celles de notre jurisprudence; et l'Oriental est frappé d'un

étonnement inexprimable quand on lui fait comprendre cette différence.

La pratique de la vertu peut-elle être recommandée par le code religieux sans être obligatoire selon la loi civile ?

Est-il légitime et admissible que la pureté, la tolérance, la charité ne soient pour l'Européen que des qualités morales sans lesquelles il peut être encore très-honoré, très-considéré, très-puissant et très-riche?

Thomas Hood, l'épigrammatiste et l'homme d'esprit, n'avait-il pas coutume de dire que les sept péchés capitaux n'empêchent personne de briller dans le monde, de siéger au parlement et d'être bien accueilli par les dames? Il suffit, pour échapper à toute mésaventure, de satisfaire aux convenances, d'être habile et courtois, de donner de bons dîners et de ne scandaliser personne.

En un mot, il n'y a pas de grande capitale chrétienne où la morale de l'Évangile soit admise comme régulatrice des pensées et des coutumes ; les gens à la mode s'asseyent très-bien à la table de gens qui convoitent la femme du voisin, qui spéculent à la Bourse , s'approprient habilement le bien des autres et disent du mal du prochain. Pourvu que l'on s'abstienne de dérober le passant et de tuer dans la rue, pourvu que la police ne s'en mêle pas, on peut à peu près tout se permettre. Dans les pays soumis à la loi de l'Islam on serait fort mal venu de commettre ou de laisser soupçonner de tels actes et de tels sentiments ; le cadi vous ferait rouer de coups par ses esclaves. Allez donc exiger, au nom de la loi, d'un Européen qu'il se conforme à toutes les exigences des livres sacrés : — observation du dimanche, comme jour consacré à Dieu; — abstention de tout désir charnel ; — et le reste !

Dans le fait, la loi chrétienne, à laquelle nous avons l'air de nous soumettre, ne s'est point emparée de notre vie morale et ne la domine pas, il s'en faut de beaucoup. Les plus scrupuleux croient avoir fait assez, lorsqu'ils ont assisté au service divin, chanté les psaumes et marmotté leurs prières ; tant qu'ils ne s'attaquent pas à la bourse ou à la vie de leurs semblables, nul ne les inquiète. L'autorité n'a point de prise sur la vie morale.

Maudissez vos parents, profanez le dimanche, foulez aux pieds l'honneur, la vertu, le respect, la religion; faites la cour à la femme d'un ami, dissipez la dot de votre femme et le patrimoine de vos enfants, diffamez, calomniez, mentez : on ne vous en demandera aucun compte. C'est chose merveilleuse que l'indulgence de notre code (1) pour tout ce que la voix même de Dieu condamne. La fornication n'est pas condamnée. La séduction est considérée non par rapport à la victime, mais au père, au mari ou au maître, qui se trouve ainsi lésé dans ses intérêts. L'adultère se classe parmi les délits de second ordre, à côté du vol. Si ce que vous avez de plus cher a été outragé et souillé, si votre nom est ridiculisé et flétri par suite de l'infidélité de votre femme et de la trahison d'un ami, vous pouvez seulement réclamer une réparation pécuniaire, au nom du dommage matériel dont vous êtes victime ; quant à votre paix domestique et à votre bonheur, il n'en est pas question.

On a eu le désir et l'idée aux États-Unis d'adoucir ou d'équilibrer un peu cette inégalité choquante entre les prescriptions strictes de la loi civile et les recommandations incertaines de la loi morale. A Onondaga la séduction des jeunes filles est aujourd'hui punie de la prison; c'est commencer la réforme; mais ce n'est pas assez. D'après la loi de ces réformateurs, le séducteur épouse la jeune fille qu'il a trompée. Mais la femme mariée, arrachée à ses devoirs et au foyer domestique, comment réparera-t-elle le dommage qui lui est fait? Elle n'a rien à espérer d'une loi qui traite le mariage comme une affaire, la femme comme une propriété, et qui ne prend pas le moindre souci de la morale divine.

Aux Etats-Unis toutes les écoles avancées essayent de trouver un remède à cette situation. On discute, on s'ingénie; à Oneida on détruit l'adultère en abolissant le mariage ; à Mont- Lebanon, en proscrivant l'amour; au lac Salé, en consacrant la polygamie et punissant de mort le séducteur. Néanmoins la jurisprudence reste intacte; Justinien reste debout en face du code religieux ; la parole de Dieu, sans force devant les pas-

(1) Ici l'auteur parle exclusivement de la législation anglaise. (Note du traducteur.)

sions humaines, n'a point la sentence du juge pour sanction. Tandis que chez les mahométans chaque paragraphe du Coran est un ordre absolu, dont il est indispensable d'exécuter le détail et l'ensemble, les membres de nos sociétés chrétiennes, catholiques ou protestantes, se dispensent très-bien de faire ce que l'Évangile leur conseille. Ils en rejettent ce qu'ils veulent et en adoptent ce qui peut leur convenir.

En Angleterre nous nous vantons de ce que notre domicile est inviolable ; nous avons à ce sujet inventé un proverbe : Our Jiouseis our castle. •< Notre maison est notre forteresse ». En effet les papiers judiciaires n'y pénètrent pas; l'autorité ne peut en violer la sainteté ; il faut un crime atroce, une circonstance inouïe, effroyable, extraordinaire, pour que la police, armée de la force et soutenue par le pouvoir royal, ose y mettre le pied avec des précautions infinies et des formalités solennelles. Voyez au contraire ce qui se passe dans les régions soumises à la loi du Coran. Le père de famille doit se conformer à ce que le prophète exige; sa femme et ses enfants peuvent le citer devant le juge à chaque infraction qu'il commet ; un corps de magistrats ou de prêtres, ce qui revient au même dans ces contrées, est institué pour répondre à toutes les questions, résoudre tous les doutes, lever toutes les difficultés. L'esclave même trouve dans le Coran les textes qui lui sont favorables; textes que tout le monde doit savoir par cœur et dont l'interprétation de détail est seule abandonnée, et dans des limites très-restreintes, à la décision des ulémas, quand des questions litigieuses se présentent, quand le cadi, embarrassé par ses doutes, a recours à leur décision.

Telle n'est point la coutume dans l'Europe occidentale et aux États-Unis. Nos juges, si quelque problème légal les embarrasse, ne vont point consulter l'autorité religieuse ; au lieu de lire saint Paul, ils s'en tiennent aux codes païens, qui ne sont point en harmonie avec l'Évangile et n'ont rien de commun avec le Décalogue, bon pour les petits enfants et pour les vieilles femmes. Il faut des circonstances bien peu communes et d'étranges nécessités pour que l'on fasse intervenir la morale évangélique dans nos discussions légales.

Quant à la femme en Amérique et en Europe, on ne peut pas nier que la volonté du maître, son caractère et son adhérence plus ou moins stricte aux préceptes religieux n'abaissent ou n'élèvent arbitrairement sa situation dans la famille. Bien que soumise à la polygamie, la femme d'Orient n'est point asservie à de telles vicissitudes. Sa position est nette et, sous certains rapports, elle jouit d'une indépendance plus entière, plus décidée et plus large que la femme du premier banquier de New-York. Le mari de la femme orientale n'est pas libre de mettre de côté son code moral, son sermon sur la montagne, et de prétendre que ce sont puérilités surannées, dont quelques bonnes vieilles peuvent s'inquiéter. Il est contraint d'obéir à son Coran et d'y soumettre sa famille.

Les nations chrétiennes n'ont assurément pas réalisé encore la fusion du principe religieux et delà vie civile. Voilà ce qui scandalise et révolte nos chercheurs américains et nos dames insurgées, philosophes ou novatrices de Boston et de New-York. Il n'est pas impossible qu'elles s'égarent dans une partie de leurs recherches, et que la lumière ne soit pas exactement là où elles espèrent la trouver.

Mais ces mille cœurs ingénus, animés du désir du bien, tous ces honnêtes esprits lancés à la solution des plus délicats et des plus difficiles problèmes, offrent assurément un spectacle digne de nos études et qui mérite nos regards. Essayons de les comprendre; observons leurs tendances et leurs efforts, et commençons par visiter, dans l'Etat de New-York, la communauté des frères du Mont-Lebanon.

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