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CHAPITRE IX

Vers la source de l'Hudson, charmant fleuve que visitent volontiers, pendant les ardeurs de l'été, les oisifs et les élégants

de New-York et du Massachussets, se trouve ce qu'on appelle les « Eaux » du Nouveau- Lebanon ; une source dont un cheval altéré ne ferait qu'une gorgée, à ce que vient de me dire un brave noir que j'y ai rencontré. On se promène, on fait semblant de soigner sa santé, on boit un peu d'eau par-ci par-là; enfin, on essaye sur ce nouveau continent l'éternelle et vieille vie des Villes d'eaux européennes.

C'est à quelques milles de ces Faux, sur la pente d'une colline admirablement exposée, que s'élèvent quelques édifices d'un goût bizarre et sobre, mais assez pittoresque, qui servent de résidence à une communauté religieuse unique dans son espèce et dont les idées, le costume et le langage ne se rencontrent qu'aux Etats-Unis.

C'est là que la fondatrice, Anne Lee, a établi son quartier général, le centre de sa communauté connue dans le monde sous le nom ou plutôt sous le sobriquet de Trembleurs (Shakers), et qui se glorifie du titre moins étrange de Société unie des croyants à la seconde venue du Christ. Comme cette Société a pour base le célibat, on se moque d'elle et on l'appelé le Bataillon perdu; mais les célibataires du mont Lebanon acceptent les outrages comme des éloges, et ne cessent ni de se livrer à leurs exercices ni de continuer leur genre de vie.

Un jour que j'avais besoin d'eau de rose, je m'informai auprès d'an de mes amis pour savoir où je pourrais me procurer ce qu'il y avait de meilleur en ce genre. On me répondit :

« Allez chez les Trembleurs du mont Lebanon. »

Plus tard, je voulus acheter des graines de diverses espèces, je reçus la même réponse; pour des arbustes et des boutures, même réponse encore. « Faites le voyage du mont Lebanon, me disait-on, vous trouverez là tout ce que vous-désirez. Ces Trembleurs n'ont pas de rivaux pour ce qui regarde l'horticulture, les essences et la parfumerie. »

Ma curiosité était piquée. D'où vient, me demandais-je, que ces Trembleurs (Shahers) sont des horticulteurs si distingués? Je savais bien que parmi les juifs les Esséniens avaient passé pour être bons agronomes et pour exceller dans l'élève des abeilles et la culture de certaines fleurs. Je m'explique assez

bien pourquoi des anachorètes hébreux, à une époque où le travail des esclaves suffisait à tout, se sont livrés par mortification à ce genre de labeur et comment ils y ont réussi.

Mais ici rien de tel ne se présente. Personne en Amérique ne méprise la vie agricole ; tout au contraire, on consacre à la production ce que l'on a de mieux en fait de capital, d'expérience et de talent. Voici une contrée charmante, arrosée par de nombreux ruisseaux; voici de fraîches vallées, des pentes de collines admirables qui invitent l'homme à les habiter et à les cultiver. Je demande pourquoi ce sont les Trembleurs qui réussissent mieux que les autres?

« Vous ne devinez pas? me dit l'Américain que je questionnais. C'est qu'ils y pensent plus que les autres. »

Cette réponse me parut irréfragable, et je voulus m'en assurer par moi-même.

Le Nouveau-Lebanon est un joli petit village, situé au pied d'une colline verdoyante. Quand on gravit cette colline, les doux sentiers ombreux, les haies d'églantiers et de rosiers, l'entretien admirable des arbustes et des fleurs qui vous saluent de toute part, les visages souriants et un peu mélancoliques des filles et des garçons que vous rencontrez, vous parlent de tout un monde nouveau, inconnu, spécial.

Ce sont eux qui, en quelques années, ont fait un paradis de ce repli de terrain, couvert de bois et parcouru naguères par les tribus nomades des Iroquois et des Lenni-Lenape. Tout à côté, la barbarie primitive du désert se montre dans toute son àpreté. Les rochers nus percent le sol ; partout des pierres et de vieux troncs d'arbre, au milieu desquels apparaissent des châtaigniers et des chênes de j eune pousse . Vous pouvez chasser tant qu'il vous plaira, l'espace est libre et les chemins sont ouverts. Cependant la civilisation agricole, en respectant les rudes et pittoresques beautés de la vieille nature, a commencé et continué son œuvre de beauté, de fécondité et d'amour. Vous diriez un des plus charmants vergers d'Angleterre.

Où trouveriez-vous un plus frais gazon et une plus vaste pelouse? Est-il possible de voir ailleurs, même en Angleterre, des chaumières plus proprettes, des rosiers remontants plus

couverts de fleurs et de plus riants feuillages? Il est évident que ceux qui ont greffé ces arbustes, entretenu ces plantes, fouillé le sol et soigné ces cultures, ont sacrifié à leur œuvre plus que le labeur du mercenaire. Ce travail est devenu pour eux un dogme, une poésie, un plaisir mystique. Ils se sont cru appelés à racheter au prix de leur sueur un fragment de notre globe terrestre. C'est Dieu même qu'ils adorent et qu'ils servent en arrachant cette région sauvage à sa stérilité et à sa barbarie.

Les rues verdoyantes de la cité rustique qu'on appelle le Mont-Lebanon suffisent pour indiquer au voyageur Je plan et le but, ainsi que le succès de cette institution étrange. A droite, vous apercevez une énorme grange en pierres de taille ; et dans un pays où tous les édifices sont en bois et en chaume, vous ne pouvez manquer d'admirer cette construction. C'est, dit-on, la grange la plus vaste de toute l'Amérique. Quelques bâtiments annexes sont consacrés aux étables et aux diverses nécessités de la vie rurale. Ce que le temple de Jérusalem était pour un Israélite, d'autrefois, la grange Test pour tous les membres de cette communauté des Trembleurs.

Un peu plus loin que la grange, du côté de l'allée verte, s'élève la maison habitée par les deux chefs spirituels ; Frederick l'Ancien et Antoinette l'Ancienne, qui dans le monde portaient les noms de Frédérick-William Evans et de Marie-Antoinette Doolittle. La maison des visiteurs se trouve un peu plus bas, tout enveloppée d'arbustes et de jardins. C'est là que j'ai eu le plaisir de passer, en société de Frederick et d'Antoinette, quelques journées agréables de l'été. Plus loin ce ne sont que jardins, vergers, espaliers qui entourent les maisonnettes consacrées aux logements des Shakers. La vigne de Baltimore suspend ses vrilles et ses joyeux pampres sur le front des chaumières et sur les branches des arbres. On aperçoit au milieu de la verdure une grande maison blanche, construite en planches, dénuée de tout ornement, et qui est l'église; c'est là que le service divin se chante et se danse tous les dimanches, à la grande stupéfaction de la foule, qui accourt des environs et qui assiste, non sans rire, à ce ballet dévotieux. Daniel l'Ancien et

Polly l'Ancienne, dont les noms laïques sont Daniel Crossmann et Polly Reed, habitent le presbytère et y résident. Vous avez encore les magasins, puis l'école, et l'endroit où l'on débite de jolis riens à l'usage des filles de Gentils. En remontant la colline, tous trouvez les maisons du Sud, de l'Est et plusieurs autres, habitées par diverses familles qui toutes possèdent leur chef mâle et leur chef féminin. Le prédicateur en titre est l'Ancien Frederick. Il y a une famille établie à sept milles dedistance, dans un endroit nommé Canaan. Si vous dépassez la crête de la montagne, vous pouvez visiter un autre établissement de Shakers, celui de Kamock, qui se trouve dans l'État de Massachussets.

Jamais village de Hollande, jamais hameau des frères Moraves ne fut plus paisible, plus net, plus doux à voir, plus lustré dans son exquise propreté. C'est le repos du Paradis; point de guinguette, de taverne, de café, de prison, de salle de danse. Un air de sainteté humble respire autour de vous. Vous diriez que ces ateliers, ces boutiques, ces granges, ces fermes sont autant de chapelles. A quelque heure que vous visitiez Mont- Lebanon, et quel que soit le jour de visite, vous imaginez que c'est dimanche. Fenêtres bien lavées, planches rabotées et polies, badigeons d'une fraîcheur irréprochable, rideaux d'une blancheur immaculée, contrevents et stores exempts de toute poussière. On croirait que le village est bâti d'hier ou qu'il sort d'une boîte. Une odorante vapeur, composée de mille senteurs des bois et des prairies, flotte dans l'atmosphère et vous enivre. On serait tenté de se demander si ces maisons n'ont pas été empaquetées par quelque brave ménagère et conservées dans la lavande et le benjoin.

Les habitants ressemblent au village. Tout le monde a l'air de rêver; on parle bas, on marche sans se presser, on sourit sans éclats de gaieté. Les hommes, vêtus d'une espèce de sac arabe, col rabattu et blanc, sans cravate, le gilet boutonné jusqu'au menton et descendant jusqu'au dessous des genoux, portant une culotte large et courte et un chapeau de paille à grands bords, sont des personnages d'apparence assez bizarre; leur gravité ne se dément pas, et ils n'ont pas plus l'air de se

douter de leur singularité, qu'un clieik arabe sous son manteau ou un juge anglais sous sa perruque.

Le costume des femmes consiste en un petit bonnet de mousseline, un fichu blanc jeté sur le col et sur les épaules, des souliers et des bas blancs, et un grand sarrau sans taille qui tombe jusqu'à leurs talons. Rien de plus simple et de moins coquet. Mais ces physionomies, ces attitudes et ces gestes sont d'une aménité si reposée et d'une candeur si calme, que l'on se rappelle, en les voyant, le tintement grave et mélancolique des cloches du village natal. J'ai passé avec les Shakers des deux sexes quelques journées très-agréables; je me suis lié d'amitié avec une douzaine de femmes et une trentaine d'hommes appartenant à cette communauté ; j'ai assisté à leurs repas et à leurs prières, et je suis resté convaincu que si jamais ma santé ou les chances de la fortune m'engageaient à chercher un asile et une retraite, ce serait au milieu de ces aimables créatures que j'aimerais le mieux aller chercher le repos. A l'exception des visages aimés, ceux de ma famille, de ma femme et de mes proches, ce sont les physionomies des Shakers féminines dont l'aspect me consolerait le plus sûrement.

Le rhythme de la vie au mont Lebanon est doux, gracieux, facile ; quand on sort du tumulte de New-York et de son tourbillon social, on croit entrer dans un Eden, tant on est frappé de cette suavité, de ce calme, de cette modération sobre et réglée qui vous entourent; chacun est très-occupé et très-paisible; rien de violent, rien d'excessif, point de menaces, d'agitation, de cris. On ne fait rien par compulsion dans cette communauté tranquille. Comme tout le monde y est venu librement et de son plein gré, on quitte quand on veut ce groupe d'amis de la paix. Personne ne peut se plaindre ; on arrive, on se retire, selon son caprice. Il n'y a là ni soldats, ni police, ni juges; jamais personne n'a recours aux tribunaux. Aucun ennemi ne menace la communauté; rien de semblable à ce qui se passe dans le Liban de Syrie, où le Turc, l'Ansaïry, le Maronite, le Druse menacent incessamment le petit groupe des vrais chrétiens. La paix règne dans les conseils, dans les tabernacles,, dans les champs. Voyez ces petits enfants avec leurs vastes cha-

peaux de paille, qui courent, sautent et bondissent dans la prairie, riant aux éclats, jouissant de la vie et remplissant l'air de ces mélodies joyeuses qui n'appartiennent qu'aux enfants heureux. Ces petites filles aux yeux bleus, dont le costume est si simple et si propre, dont la timide beauté est si gracieuse, n'ont-elles pas l'air de petits anges descendus sur terre? En voici deux qui sont orphelines; leur père était sous les drapeaux avec Grant, l'année dernière, quand leur mère a trouvé bon de suivre un séducteur; et la communauté a recueilli les pauvres enfants.

Que dans ce paradis terrestre où rien ne manque, où la richesse et l'abondance se trouvent avec la paix sous ce beau ciel et dans ce beau paysage, des jeunes gens des deux sexes se réunissent sans une pensée d'amour; que toutes les idées de tendresse ou de volupté en soient sévèrement bannies, voilà certes un fait des plus extraordinaires. N'est-il pas triste de penser que ces petits anges féminins, dont l'écho de la vallée répète les chants et les vives reparties, n'auront, si elles grandissent dans cette communauté, aucune des joies de la famille, pas de petits enfants à elles, qui jouent à leur tour sur le même gazon?

Eh bien ! cela est ainsi. Les Shakers et leurs compagnes sont les moines et les nonnes de la chasteté. Ils exercent, on ne sait ni comment ni pourquoi, l'influence la plus puissante sur l'esprit américain d'aujourd'hui. En vain répétera-t-on qu'ils sont ridicules, que leur Église est une comédie burlesque, que leurs rites font pitié, et que le monde n'a pas à s'occuper de gens qui exécutent devant l'autel la danse béate des Derviches.

L*e phénomène subsiste.

Il faut donc essayer de le comprendre. Pour cela, entrons dans une maison occupée par un ménage de Shakers.

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