CHAPITRE X
J'ai habité la maison de Frederick et d'Antoinette (North- House), et j'ai passé plus d'une journée sous leur toit hospitalier. J'ai pu me rendre un compte absolu et détaillé de leurs qualités et de leurs défauts. Je me suis assis à leur table, j'ai logé dans leurs appartements, je me suis promené dans leur jardin et leur verger, j'ai voyagé dans leur voiture, j'ai vécu de leur vie; témoin de leurs travaux, priant avec eux, assistant à tous les actes de leur existence, écoutant leurs orateurs et leurs prédicateurs. Debout le matin avec eux lorsqu'ils commençaient à tracer leur sillon ; prenant part le soir à leur récréation ; enfin essayant de les comprendre et de m'imprégner du souffle qui les dirige et les anime.
J'habite une chambre dont la propreté est extrême jusqu'à devenir pénible.
Mon parquet reluit d'un éclat qui ferait envie à la plus minutieuse vrouw de la ville de Harlem; on chercherait vainement, ailleurs que dans une forêt vierge au milieu des sapins du Nord, des planches d'un bois plus blanc et plus net. Dans un coin est un lit avec des traversins et des draps très-blancs; au pied du lit, un petit tapis de pied ; sur une table de bois blanc, une Bible en anglais, une écritoire, un canif et quelques pamphlets de la secte; quatre chaises cannées disposées à angles droits; enfin un crachoir. Voilà tout.
Dans un cabinet voisin se trouvent un second lit, des servie Mes , une cuvette et un pot à l'eau ; la légèreté de l'édifice est presqu e aérienne. Les Shakers ont un soin particulier de leur ventilation; partout des fenêtres, des ouvertures, des balcons; l'esca-
lier tournant aboutit à la girouette, où est pratiquée une ouverture destinée à dégager l'air méphitique; c'est à ce procédé scientifique et à ses résultats que la secte attribue la santé constante dont elle jouit; car elle n'a pas plus de médecins que de rhumatismes, de fièvres et de rhumes; du moins, c'est sa prétention. Son unique médicament est le grand air; elle emploie des calorifères d'un modèle spécial, qui maintiennent toujours la température au même degré ou à peu près. Antoinette me disait : « Nous n'avons eu qu'un cas de fièvre en trentesix ans; encore est-ce notre faute. »
La maison du frère Frederick est aussi blanche et aussi lustrée que ma propre chambre ; le mobilier est partout le même. Accompagné de M. William Hayvvood et de sa femme, je suivis Antoinette qui nous fit voir en détail tout l'établissement : cuisines, salles d'assemblée, buanderies, chambres d'amis; le mari, ingénieur de la Cité de Londres, n'admirait pas moins la perfection avec laquelle les Shakers avaient dirigé l'aération de leur domaine, que sa femme n'était charmée de ces corridors si bien tenus et de cette merveilleuse propreté.
Hommes et femmes vivent par couples, mais par couples parfaitement chastes, sous le même toit, et mangent à la même table.
« Mais, demandai-je à Antoinette, que faites-vous de ceux qui vous arrivent en famille, mari et femme avec leurs enfants?
— Oh! me répondit-elle, nous voyons cela tous les jours; ils deviennent frère et sœur et font de très-bons Shakers.
— Mais ils ne cessent pas de se voir? demanda la femme de l'ingénieur.
— Certainement; seulement, comme appartenant à notre famille, ils renoncent l'un à l'autre et ne sont plus ni épouse ni époux. »
Sous le toit du frère Frederick, un assez grand nombre de maris et de femmes habitent des chambres très-rapprochées; tous se croiraient coupables d'une impardonnable faiblesse s'ils ressentaient pour l'époux et l'épouse une affection passionnée. C'est à Dieu que toutes leurs pensées se. rapportent; et s'ils en détournent quelques fractions vers les sympathies terrestres,
ils ne doivent faire aucune acception de personnalité, d'âge ou de sexe.
Ce matin, après déjeuner, Antoinette et plusieurs Anciens vinrent causer amicalement dans ma chambre. Je leur adressai diverses questions et je les priai de m'éclairer sur des points obscurs qui étonnaient ma sagesse mondaine.
Antoinette convint que Frederick, son partenaire et son collègue dans le gouvernement de l'Institution, lui inspirait une affection particulière, non pas comme homme ou dans le sens que le monde attache à de telles préférences, mais comme fils de la grâce et agent de Dieu. Elle ajouta que, parmi ceux qui avaient disparu (c'est ainsi que les Shakers nomment leurs morts), plusieurs lui avaient inspiré des sentiments très-tendres et très-vifs, mais tout à fait de même nature que ceux que Frederick lui avait inspirés. Entre le maître et la maîtresse de cette étrange organisation, les rapports sont tels que l'on peut nommer leur union un mariage spirituel, du moins si l'on veut trouver une expression convenable pour ce qui ne ressemble à rien de ce que notre monde connaît.
Les femmes couchent, en général, deux dans une même chambre ; les hommes ont des chambres séparées. Les lits, qui pendant la nuit sont isolés, rentrent l'un dans l'autre comme des tiroirs pendant le jour, ce qui donne de l'espace et de l'air. Rien ne sent la vie ascétique; les femmes ont des glaces et des miroirs; de temps en temps on les avertit, en toute charité, que la vanité personnelle est un défaut et qu'elle peut les mener trop loin.
« La femme, dit Frederick avec son ironie un peu vulgaire, a quelquefois besoin d'être soutenue. » Le costume des femmes, uniforme quant à la coupe, varie pour la couleur et l'étoffe. J'ai vu de la mousseline blanche, du coton bleu, du crêpe rouge suspendus aux porte-manteaux de ces dames ; et même à l'église, elles se montrent assez souvent en robes qui leur vont très-bien.
« Nous faisons des essais, me disait Frederick, et en général nous laissons assez de liberté à la volonté personnelle ; mais lorsqu'une chose nous semble excellente, nous l'adoptons et nous nous y tenons. »
Ils gardent le silence pendant le repas; les tables, séparées seulement de quelques pieds, sont communes aux frères et aux sœurs. Le premier repas a lieu à six heures du matin, le second à midi, le troisième à six heures du soir ; c'est la coutume générale en Amérique, spécialement à l'Ouest, du Mississipi à TOcéan Pacifique.
Les Shakers se réunissent au son de la cloche, forment deux lignes et se mettent en marche, les hommes vers un bout de la salle et les femmes vers l'autre bout.
On se met à genoux et on prie tout bas, puis on s'assied et l'on mange sans dire mot, à moins qu'il n'y ait nécessité absolue de servir la voisine et le voisin ; il suffit alors d'une parole prononcée très-bas; point de remerciements ni de politesse. Les Saints se passent de ces ornements et de ces élégances de la vie. 'L'Ancien Frederick et l'Ancienne Antoinette occupent les deux bouts de la table ; les aliments sont simples et bien préparés : tomates, pommes de terre, fruits du pays, pommes, pêches, d'excellents œufs délicieusement accommodés de toutes les façons;— raisins d'une saveur excellente et qui m'ont rappelé les raisins de Bethléhem; tartes et pâtés de toutes les espèces; fruits secs, confitures ; on ne boit que de l'eau, du thé et du lait. A titre d'étranger, on nous a accordé la faveur de côtelettes, de volailles et d'une espèce de vin qu'ils font dans le pays. A voir les joues roses de ces gens-là, leur teint frais et l'éclat de leurs yeux, on est tenté de croire qu'ils sont sur la vraie route de la santé.
* Il ne nous faut, me dit l'Ancien Frederick, que de l'air et de bons repas; quant aux médecins, nous les avons en horreur: il est bien singulier que, dans votre monde, l'on paye des gens tout exprès pour punir et empoisonner ceux qui ont fait quelques excès et se sont rendus malades. »
Je ne pus lui répondre que par un petit rire étouffé.
Les Américains de New-York ne ressemblent guère aux sectaires du mont Lebanon. Dyspeptiques, au teint jaune, au front ridé, aux lèvres pâles, ils essayent en vain de ranimer et d'épurer leur sang, de renouveler leur appétit et de stimuler leurs forces digestives par toutes sortes d'inventions bizarres : amers, absinthe, grogs, cocktails; ils restent aussi longtemps à table
que mes amis du mont Lebanon y restent peu. Comme on ne cause pas, en vingt minutes tout est expédié. Assiettes, couteaux, cuillers, tout est enlevé en un clin d'œil. On remet chaque chose à sa place, et la république reprend son ordre et son calme accoutumés. Personne ne fait passer la bouteille ; comme jamais la fumée d'un cigare n'a déshonoré ces régions pures, on n'a rien à faire, après le café, que de se lever et d'aller se promener dans les champs.
Ce fut en effet ce qui m'arriva. Escorté d'un groupe de frères, j'allai visiter les écoles, les ateliers, les étables et les granges. On m'apprit que les terres appartenant à la communauté se composent de dix mille acres de forêts, de pâturages et de champs de blé de la meilleure terre que l'on connaisse dans le pays.
Pendant longtemps ils ont acheté 'tout ce qui se trouvait à vendre, si bien qu'ils en ont eu sur les bras beaucoup plus qu'ils ne pouvaient en cultiver. Il leur a fallu appeler à leur aide la main-d'œuvre des hommes disponibles dans les villages voisins ; on n'a fait aucune difficulté pour travailler avec eux et sous leur loi. Ce sont des maîtres fort agréables ; car ils ne sont jamais de mauvaise humeur, jamais grondeurs et jamais injustes; c'est ce dont conviennent leurs ennemis mêmes, ceux qui condamnent leur conduite et qui blâment amèrement leur doctrine. Voici un apprenti forgeron qui n'est pas de la communauté ; — un jeune charretier, fils d'un fermier des environs ; — et une troupe de faneurs et de faneuses qui appartiennent au hameau voisin; on leur donne des leçons d'agricufture, et ils sont payés pour apprendre. Sur aucun point des Etats-Unis on n'exécute les travaux agricoles avec plus de perfection et de succès; il suffît à un jeune homme de passer une ou deux saisons àMont- Lebanon pour acquérir des habitudes excellentes et un véritable savoir.
Mais il est impossible qu'une telle situation, mêlant le travail des laïques au travail des Saints et soumettant, bien entendu, le travailleur au propriétaire, ne se transforme et ne dégénère pas bientôt en une espèce de féodalité rurale, qui réserverait aux possesseurs de la terre le gain commercial, et assignerait aux
autres le rang subalterne et la faible rémunération des serfs de la glèbe. C'est ce que pressentent déjà les chefs de la communauté ; et comme le but spirituel pour lequel ils ont fait tant de sacrifices ne ressemble en rien au but commercial qu'ils sont sur le point d'atteindre, ils commencent à se demander s'ils ne sont pas infidèles à leurs principes, et- s'ils ne feront pas bien de se défaire de toutes les terres qu'ils ont de trop.
Il est inutile de dire que la charrue et la herse des Shakers, dès qu'elles ont travaillé un domaine, lui confèrent une valeur de fantaisie qui dépasse de bien loin celle du marché habituel.
Frère Frederick m'accompagnait, et nous gravissions ensemble la jolie et pittoresque colline avec ses sentiers tortueux, bordés de haies et de pommiers en fleurs, disposés selon la coutume d'Angleterre en certains comtés.
« C'est absolument comme dans le vieux pays, » me dit l'Ancien. Toutes les fois qu'un Américain se fait grave et sentimental, il parle du vieux pays, l'Angleterre.
Je remarquai un pommier qui était planté en dehors de la ligne des autres pommiers, tous très-régulièrement distancés et cultivés. Je demandai à l'ancien comment il ferait pour protéger ce bel arbre isolé contre les déprédations des passants, qui, sur cette route publique, ne manqueraient assurément pas de cueillir des fruits placés à leur portée.
« C'est précisément ce que nous voulons, me dit l'Ancien, dont un sourire léger effleurait les lèvres et dont l'œil bleu s'éclairait d'une lueur passagère; cet arbre, dont le fruit mûrit avant les autres, s'offre le premier au voyageur; on n'a pas de peine à cueillir ses pommes qui sont excellentes, et personne ne songe à toucher aux autres arbres. »
Voilà comment ces braves Saints de Mont-Lebanon sont plus malins que les sages du monde.
Tout Shaker pratique un métier. Quelquefois on a deux, trois, quatre métiers différents. Cette variété d'occupations fait partie du code même et du rituel des Shakers. Il n'est permis à permis à personne de rester oisif, même sous prétexte d'étude, de contemplation, de méditation ou de rêverie. Il faut, quelque rang que l'on occupe, prendre part aux travaux de la famille,
l'union des shakers 267
cultiver, herser, bêcher, forger, bâtir, jardiner, greffer, peindre. Frederick est lui-même un excellent architecte et un bon jardinier. Je viens de visiter son nouveau verger, sa nouvelle grange, avec de belles allées de pommiers dans l'un, et dans l'autre des aménagements habiles et ingénieux. Les États- Unis ne possèdent, je crois, rien de mieux en ce genre.
Qnant à nos sœurs de Mont-Lebanon, qui sont toutes des ladies et qui méritent cette désignation par leurs habitudes, leur langage et leurs goûts, elles ne s'occupent que de l'intérieur. La cuisine, le service de femme de chambre qu'elles exécutent à tour de rôle et chacune pour un moiS; la distillation, la confection d'éventails, d'écrans et de joujoux d'espèces diverses, emploient tous leurs moments. Elles confectionnent avec le jus d'érable une liqueur qui est très-demandée; sans compter les essences, l'eau de roses, les liqueurs extraites de la cerise et de la pêche. Elles chantent, cousent, brodent et élèvent les petits enfants avec beaucoup de soin; dans toute l'étendue des États-Unis, nulle école primaire n'a plus de renommée et plus de crédit.