‹ La nouvelle AmériqueChapitre 49 sur 71 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Il y a quelque chose de très-sérieux dans cette institution bizarre, fondée par Anne Lee ; et, quoi que Ton puisse penser de son origine, quelle que soit l'apparente folie de ses sectateurs, il ne suffit pas d'en parler en l'air, de s'en amuser un moment, entre la poire et le fromage, de donner le bras aux dames, pour aller quelque dimanche matin rendre visite à ces « drôles de gens » : non pas. C'est un fait réel, ayant des suites et des conséquences graves, lointaines, et qu'il sera difficile de

prévenir ou d'effacer. Il ne s'agit ici de rien qui soit frivole', et pour peu que Ton veuille étudier, dans la théorie et dans la pratique, le système des Shakers, on s'en convaincra aisément. Il y a là une force essentielle, une vie particulière, une organisation nouvelle, auxquelles le mont Lebanon sert de centre, et qui, en harmonie avec le passé et l'avenir des Etats-Unis, concourent d'une manière profonde et mystérieuse, mais effective, à l'accomplissement des destinées de la République.

Les anciens Essènes ou Esséniens, parmi les Hébreux, semblent les véritables prédécesseurs et les aïeux de nos Shakers ; comme ces derniers, ils excellaient dans l'élève des abeilles et la culture des arbres fruitiers ; comme eux, ils s'élevaient par la pensée vers les régions d'une métaphysique pleine d'émotion. Voici le dogme des Shakers : « Le règne du ciel est arrivé. Jésus a reparu sur la terre. L'autorité divine est rétablie; par conséquent le péché originel est effacé, le ciel se réconcilie avec la terre, la malédiction ne pèse plus sur le travail, la rédemption définitive est opérée, les anges vont renouveler leur antique familiarité avec les mortels. »

Les Shakers seuls s'en aperçoivent. Seuls ils ont conscience de ces changements extraordinaires. Ceux-là seuls, élus de Dieu et appelés par sa grâce, ouvrent les yeux à la vérité. Ils meurent au monde, se hâtent de le quitter et entrent résolument dans cette phase nouvelle de leur existence. Rivalités, intrigues, passions, plaisirs d'autrefois, ils oublient tout : il n'y a plus pour eux ni mariage, ni naissance, ni mort. Ils sont transformés, spiritualisés.

Quand ils quittent le monde, ils sont convaincus qu'ils changent seulement de vêtement et qu'ils échangent une enveloppe visible et grossière contre une réalité invisible et glorieuse.

Ce sont donc des êtres immatériels et transsubstantialisés que les Shakers. Dans leur Église nul ne se marie ; aucun enfant ne naît; beaucoup déjeunes garçons et déjeunes filles s'y affilient, comme les moines et les religieuses en Italie et en Espagne. Quant aux gens mariés, on exige d'eux le serment de chasteté et d'obéissance ; il faut qu'ils promettent de vivre

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en célibataires et de rejeter toutes les vues impures et charnelles de leur premier état. Parmi les Shakers, comme dans le ciel, l'amour pur exige que les deux sexes s'isolent et qu'une pure tendresse s'empare de l'àme, et non des corps.

C'est donc le royaume céleste qui s'ouvre à l'homme, et c'est Dieu lui-même qui choisit ses élus et les conduit par la main dans le sein de ce paradis. Il est défendu à tout Shaker d'employer, pour faire des prosélytes, aucune séduction terrestre. La communauté se renouvellera d'elle-même, à mesure que la volonté divine opérera de nouvelles conversions.

Des milliers de personnes remplissent tous les ans les cadres de la communauté ; on exige d'elles le sacrifice absolu de tout ce qui rend la vie agréable et chère au reste des mortels. Plus de famille, de femme, d'enfants; plus délivres et d'amusements favoris ; plus de titres, de rangs, de fortune, de distinctions. Le nouveau candidat livre tout ce qu'il possède; sa fortune s'absorbe dans le fond commun : c'est à ce prix qu'il achète la tranquillité suprême et le royaume céleste. Il n'y a plus pour lui ni gloire, ni opulence , ni affections terrestres. Travailler pour la communauté, voilà tout son avenir.

Des conditions si pénibles ou qui sembleraient l'être ne les empêchent pas de prospérer et de s'accroître. Après le recensement de 1860 leur nombre était déjà de six mille ; les villages shakers sont semés sur toute la surface de l'Union (1).

Comparés aux trente millions de citoyens de l'Amérique du Nord, six ou sept mille sectaires voués au célibat ne peuvent guère compter ; mais en dehors de la force matérielle et du nombre, d'autres puissances ne sont pas à dédaigner. Tout ne se compte pas dans le monde comme des briques, des tuiles ou des obus. Un seul homme armé d'une idée peut valoir un parlement tout entier, une armée, et même une nation sans

(1) Water-Vliet, (Albany county), Groveland, (Livingstone county). Massachusetts : Hancock, Tyringham (Berkshire county), Harvard et Shirley (Middlesex county), Enfield (Grafton county) ; Canterbnry (Merrimac county) ; Alfred (York county), New- Glowcester (Cuniberland county), Connntient Enfield, (Hartford connty), Chio : White-Water (Hamilton county), Water-Vliet, (Montgomery county); Union-Village, (Warren county), North-Union (Oneïda county); Kentucky, Pleasant-Hill (Mercer county), South Union (Logan county).

idées. Le Shaker, souvent homme fort simple, sans génie et même sans'esprit, a l'avantage de savoir ce qu'il veut, de l'ac-, complir, et de s'élever jusqu'à ces hautes régions du sacrifice, où les intérêts humains disparaissent, où l'égoïsme expire et où l'homme acquiert sans le savoir une force surhumaine.

Assurément, si l'on frappait d'un impôt toutes les sectes américaines, nos Shakers apporteraient moins au trésor public que plusieurs autres sectes, par exemple les Israélites, les Sécessionistes, les Hommes du second avènement et les Scliîvenfelders. Mais la prépondérance des Shakers au point de vue moral est incontestable. Chacun de leurs villages constitue non-seulement une nouvelle Église, mais une nation nouvelle ; ils cessent d'être Américains; ils vivent une vie fantastique et rêveuse,, qui leur rend parfaitement indifférent tout ce qui se passe autour d'eux: politique, guerre, finances. Ces gens que je viens de voir à l'œuvre dans les champs, et qui travaillent la terre avec tant de succès, causent familièrement avec les anges. Ils ne sont ni républicains, ni démocrates, ne votent pour aucun président, ne pensent pas aux droits de l'homme et s'inquiètent très-peu de la patrie. L'un d'eux me disait tout à Theure qu'il ne vivait qu'avec les morts.

Sœur Marie, qui vient de passer près d'une heure dans ma chambre, le coude appuyé sur sa Bible, ouverte au Cantique de Salomon, prétend que ma chambre était pleine de fantômes,, d'anges et d'esprits. Elle les voyait, elle leur parlait, et si je ne savais par expérience avec quelle décence elle mène et règle sa modeste vie, et de quelles délicates manipulations ses excellentes tartes aux groseilles sont la preuve, je me demanderais si sa raison est parfaitement saine ; — tant il y a d'extase et d'hallucinations rêveuses dans toute sa personne, dans son attitude et son regard, qui ont vraiment quelque chose de charmant et d'effrayant î

Frère Frédéric partage les mêmes idées, les mêmes persuasions, ou, si l'on veut, nourrit les mêmes chimères. Quel intérêt voulez-vous qu'il attache aux discussions législatives, aux assemblées délibérantes et aux votes populaires? Dieu est son seul président et son unique liberté. Qu'une pareille communauté

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ait pu s'établir aux États-Unis, singulier symptôme; qu'elle ait trouvé des sympathies nombreuses, qu'elle soit devenue riche et populaire, que sa conquête s'opère et se continue sans effort, que beaucoup d'âmes pures et d'honnêtes gens ne cessent pas de s'y affilier, voilà le miracle, et les Shakers n'hésitent pas à dire que cette prospérité de leur Église est la condamnation de la nôtre.

Ce qui est certain, c'est leur succès. Ces Shakers, qui se regardent comme prédestinés à racheter les misères terrestres, non-seulement par le labeur des mains, mais par l'œuvre de l'intelligence et par la sympathie de l'àme, font produire à la terre, avec leur système d'amour, beaucoup plus que nous avec notre système d'industrie et de compulsion. Ces hommes, qui ont renoncé au monde, annulé leurs testaments, payé leurs dettes et abjuré tous les liens sociaux, font produire à leur capital beaucoup plus que les meilleurs financiers. Ces granges remplies de blé, ces parfums exquis, ces fruits délicieux sont les créations de leur amour plutôt que de leur travail. Ils disent que l'homme est le maître de la nature et qu&, selon son humeur et sa vie intime, il l'égayé ou l'attriste, la fertilise ou la stérilise", à sa volonté. L'arbre que vous aimez va vous sourire; le champ que vous cultivez à regret vous répond par une moisson avare. Voulez- vous avoir une aimable femme ? soignezla; voulez-vous avoir un joli jardin? soignez-le. Or, comme pour le Shaker la nature est devenue toutes choses : femme, amie, fortune et famille, il lui donne toute son àme, et il réussit.

Vous qui regardez tout cela comme chimérique, donnez-vous la peine de visiter les boutiques de Broadway à New-York et du Strand à Londres ; elles vous fourniront mille preuves de cette vérité peu connue, que la terre donne double produit à ceux qui l'aiment.

Frère Frédéric, ce matin, a passé avec moi une heure dans le verger qu'il vient de planter. Il m'a détaillé avec un soin religieux ses précautions, ses tâtonnements et ses études. Un conte des Mille et Une Nuits m'aurait moins vivement intéressé.

— On se trompe, me disait-il, si on regarde un végétai

comme une chose sans vie. C'est un être qui a ses besoins, ses désirs, ses goûts, ses aptitudes. Si vous l'aimez bien, il vous en sait gré; si vous le négligez, tout est perdu. Je ne sais pas si l'arbre est doué d'une intelligence, s'il connaît l'homme, mais je sais qu'il est doué d'une âme sensible à tout ce que l'on fait pour lui. Vous le soignez, il ne le sait peut-être pas; mais il le sent, comme un enfant, comme une femme. Voyez-vous ce verger, nous ne l'avons pas planté au hasard. Les meilleures boutures ont été choisies. Nous avons ménagé à chacune d'elles une petite habitation bien saine, bien drainée. Des tuiles ont été disposées pour l'écoulement des eaux. Nous avons préparé des Uts de terreau, soigneusement tamisé. Nous avons protégé l'enfance du petit être, en l'enveloppant doucement de la terre protectrice ; enfin nous n'avons rien oublié pour son bonheur.

— Je vois que vous vous êtes donné bien du mal, lui dis-je.

— Ah ! frère Hepworth, me répondit-il, c'est que nous l'aimons bien, notre jardin.

Ainsi l'énign^e se résout : voilà un célibataire qui n'a de pensées, de cœur, d'affection, de travail, d'espérances et de désirs que pour cette terre dont il ne prétend pas tirer profit, mais qu'il aime. Elle se montre reconnaissante : comment voulez -vous que cet autre cultivateur, sans attache au sol, et n'ayant que le désir du gain, puisse soutenir la concurrence avec notre Shaker?

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