‹ La nouvelle AmériqueChapitre 50 sur 71 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

j'ai eu un long entretien avec l'Ancien Frederick, qui s'est donné beaucoup de peine pour m'initier à sa morale compliquée. Il m'a appris que ces pépiniéristes, ces fleuristes de Mont-Le-

banon doivent le talent, la douceur, la sobriété, toutes les vertus qui les distinguent, à la fidélité avec laquelle ils ont obéi aux préceptes d'Anne Lee.

Anne Lee est une sainte que ses sectateurs ne désignent que sous le nom vénéré de Mère. Nous pouvons l'appeler la Mère Anne.

Comme secte religieuse, les Trembleurs (Shakers) se vantent de posséder un avantage sur les autres Eglises des Etats-Unis : tandis que leurs pensées, leurs sentiments, leur politique les rattachent au Nouveau Monde, en dehors duquel ils n'ont aucun lien, ils tirent leur origine de la vieille mère-patrie. S'ils ont été appelés à s'établir dans un paradis américain, la messagère qui les a guidés vers le lieu du repos était une voyante anglaise.

Il y a une centaine d'années, une pauvre femme qui habitait Bolton-on-the-Moors, ville triste et enfumée de la partie la plus aride du Lancashire, annonça qu'elle avait reçu une mission du ciel. Une voix d'en haut lui avait ordonné de s'en aller par les rues de sa cité natale et de prêcher la vérité. Elle se nommait Jeanne; son mari, James Wardlaw, tailleur de profession et doué d'une certaine éloquence, devint son premier disciple et l'aida à propager ses doctrines. Ces pauvres gens avaient d'abord appartenu à la Société des Amis; ils avaient protesté, plus haut que nul de leurs coreligionnaires, contre la guerre, contre les formes extérieures du culte, contre toute prestation de serment. Élevée dans un district dont le sol rocheux restait improductif, au milieu d'une population grossière et brutale, Jeanne n'avait vu autour d'elle, dès ses plus jeunes années, qu'une Eglise oublieuse de ses devoirs, une aristocratie papiste, une foule fanatique et adonnée à l'ivrognerie. Elle s'en alla sur la place du marché, disant à la populace que la fin du monde approchait, que le règne du Christ allait commencer, que le Sauveur se montrerait de nouveau, sous la forme d'une femme, selon une ancienne prophétie contenue dans le livre des Psaumes. Jeanne ne prétendit jamais qu'elle fût ce second Christ qui devait se présenter sous la forme d'une femme; mais elle se conduisit comme si elle avait tenu dans sa main tous

les pouvoirs du ciel et de la terre. Elle recevait les nouveaux convertis au nom du Seigneur, confessait les fidèles, leur donnait l'absolution et avait des entretiens avec des anges invisibles. Ses sectateurs étaient persuadés que le Saint-Esprit était descendu sur elle, et acceptaient comme parole d'évangile tout ce qu'elle affirmait avoir appris de ses divins conseillers. Quoi qu'il en soit, son règne ne dura pas longtemps.

Parmi les premières personnes dont la nouvelle sainte opéra la conversion se trouvait Anne Lee, fille d'un pauvre serrurier et qui ne manquait pas de moyens, bien qu'elle n'eût appris ni à lire ni à écrire. Née à Manchester, dans Toad-Lane (l'Allée des Crapauds, connue aujourd'hui sous le nom de Todd-Street), au fond d'une nielle habitée par des forgerons et des cabaretiers, Anne travailla d'abord dans une fabrique de coton, puis servit dans une espèce de gargote. Dès son enfance, en proie à l'hystérie et aux convulsions, elle se distingua par sa bizarrerie, sa turbulence; dévorée du désir de commander, elle cherchait à se faire remarquer. Comme beaucoup d'ouvrière» des manufactures anglaises, elle s'était mariée avant d'avoir atteint sa seizième année ; elle avait pris pour époux un serrurier presque imberbe du nom de Stanley, plus pauvre qu'elle et dont elle eut quatre enfants. Tous ces enfants moururent en bas âge, et leur mort contribua sans doute à inspirer à la jeune mère une répugnance maladive pour la vie conjugale.

S'étant ralliée à la secte de Jeanne Wardlaw, Anne se mit aussi à parcourir les rues et à prêcher la vérité. Elle arrêtait les forgerons de Toad-Lane, les tisserands de New-Cross7 pour leur adresser de longs discours sur le monde à venir; si bien que le vieux constable de la paroisse secoua sa torpeur habituelle et la mena devant un juge de paix qui la condamna pour avoir troublé l'ordre public. Elle gisait dans la sombre prison de Old-Bailey, sur les bords de l'Irwell, quand elle se vit entourée d'une lueur subite; le Seigneur Jésus lui apparut et s'incorpora en elle. Jeanne Wardlaw n'avait jamais affiché d'aussi hautes prétentions; et lorsque Anne Lee, sortie de prison, raconta son histoire aux cinq ou six membres de sa petite Eglise,

ceux-ci relevèrent au rang de Mère, à la place de la femme du tailleur, fondatrice de la secte.

On avait donc proclamé, à Manchester et à Boston, une Eglise dirigée par une femme et dont les fidèles reconnaissaient dans Mère Anne cette Reine que David a décrite, cette Épouse de l'Agneau que saint Jean a vue dans l'Apocalypse. On annonçait que le Christ était redescendu du ciel, non pas dans toute sa pompe et toute sa puissance, ainsi que le monde s'attendait à le voir reparaître, mais sous la forme d'une ouvrière qui ne savait ni lire ni écrire.

La prophétesse n'avait guère trouvé de prosélytes parmi la populace endormie de sa ville natale, où les ouvriers la tournaient en ridicule ; elle eut une seconde révélation d'en haut : le Seigneur lui ordonna de tourner le dos à Toad-Lane, de rassembler les brebis de son petit troupeau et de chercher, pour elle aussi bien que pour eux, un abri dans la Terre Promise. Les anges chargés de veiller sur eux et de la conseiller, lui avaient désigné l'Amérique comme l'asile des gens libres et €omrae le siège de la future Église. Cinq hommes (William Lee, Jacques Whittaker, John Hocknell, Richard Hocknell, Jacques Shepherd) et deux femmes (Marie Partington et Nancy Lee) s'étaient décidés à la suivre. Durant la traversée, le capitaine menaça de les « flanquer tous à la mer, » à cause de ce qu'il appelait leur conduite indécente. Néanmoins, Anne* son mari et ses sept disciples débarquèrent sans accident à New-York.

Le seul membre de ce petit troupeau qui n'eût pas foi dans la Mère Anne, était l'époux de la dame; mais, en dépit des remontrances de l'incrédule, que la grâce n'avait pas encore touché, la prophétesse s'était empressée, en touchant la Terre Promise, de mettre en pratique la continence commandée par le nouvel Évangile. Elle avait déclaré que l'Épouse de l'Agneau devait vivre saintement et oublier le voisinage de son mari. Il fallait — c'était là son idée fixe — que son peuple et elle déclarassent la guerre à tout désir charnel. La concupiscence, disait-elle, a causé notre perte, et ce n'est qu'en s'abstenant de toute pensée sensuelle que le genre humain peut se rouvrir les portes du paradis. L'amour terrestre ne saurait être toléré

sous aucune forme dans le royaume du Rédempteur. Ceux que la grâce éclaire sont tenus d'imiter les anges qui ne reconnaissent pas l'institution du mariage. Les disciples de Mère Anne se voyaient donc obligés de renoncer aux douceurs de l'amour, les maris et les femmes consentant à ne pas vivre sous le même toit. Nos nouveaux saints se disaient : « Si tous ceux qui naissent ici-bas sont nés dans le péché, menacés de perdition dans le monde à venir, est-il permis aux élus de s'exposer à retomber dans la mort spirituelle? »

Stanley, envisageant la question au môme point de vue que la Mère Anne, n'aurait guère pu répondre autrement que ses coreligionnaires. Mais il avait senti qu'en sa qualité d'époux on ne le traitait pas bien. Il était peu porté au mysticisme, et lorsque la prophétesse avait mis en vigueur son ordonnance anti-conjugale, il s'était — j'en rougis pour lui — attaché aune demoiselle de New-York. La Mère Anne, l'abandonnant à son sort, avait quitté cette cité pour remonter le Hudson jusqu'à Albany, qui n'était alors qu'une petite ville frontière faisant face aux grands déserts de l'Ouest. Là encore le nouveau peuple de Dieu s'était trouvé trop rapproché du monde ; le groupe recula vers les forêts, jusqu'à un endroit que les Peaux-Rouges désignaient sous le nom de Niskenna. On éleva des cabanes dans ces riantes solitudes, où fut ainsi fondée la ville aujourd'hui si célèbre de Water-Vliet, le premier établissement des Trembleurs de l'Etat de New- York.

Pendant trois ans et demi, les colons vécurent en paix dans leurs huttes solitaires, abattant les arbres, cultivant le sol, élevant des abeilles ou des poules, attendant que le Seigneur leur révélât sa volonté. Loin de chercher à convertir les Gentils, ils avaient évité la société de leurs semblables. Us s'étaient abstenus de prêcher, de publier des livres, d'écrire des lettres, de proclamer un évangile. Il leur eût été difficile de trouver sur les rives du Hudson un lieu plus désert que Niskenna. Mais cette Église, composée de sept croyants, avait foi dans la divine mission de Mère Anne; elle avait été consolée par la visite des anges de la nuit et avait attendu l'avènement du royaume des Saints. Enfin leur confiance dans les promesses de leur

directrice obtint une récompense qui tenait du miracle. Une de ces « renaissances religieuses » {revivais) si fréquentes aux États-Unis vint agiter l'État d'Albany au printemps de 1780, et s'étendit jusqu'aux villages de Hancock et de New-Lebanon, où elle opéra la conversion de plus d'un pécheur , entre autres, celle de Joseph Meacham et de Lucy Wright. Joseph et Lucy, accompagnés de quelques-uns de leurs voisins qui avaient entendu parler de la venue d'Anne Lee, traversèrent les montagnes pour se rendre à Niskenna. Les membres de cette députation ducampdesrm'MZw^s, après avoir observé la façon de vivre de leur hôtesse, après avoir entendu ses paroles de paix et écouté le récit de la vision qu'elle avait eue dans la prison de Manchester, embrassèrent sa croyance, reconnurent l'origine céleste de sa mission et devinrent ses premiers disciples américains. Mère Anne choisit Meacham pour son fils aîné, déclarant que, quand elle ne serait plus, cet aîné des fidèles serait chargé par Dieu d'établir un ordre parfait dans le royaume des élus. La visite de Lucy et de Meacham à Niskenna eut pour résultat l'établissement d'une communauté de Trembleurs à Hancock et à Mont-Lebanon.

Plus tard, ainsi qu'il arrive à la plupart des voyants et des prophètes, Anne passa par d'assez rudes épreuves. La guerre de l'Indépendance jetait alors le trouble dans le pays. Les fermiers et les bûcherons de New-York, ardents patriotes, s'imaginèrent que ces Trembleurs, ces étrangers qui prêchaient contre la guerre, étaient des ennemis et peut-être des espions. Les propriétaires du voisinage voulurent obliger Anne et ses disciples à répondre à cette accusation en jurant fidélité à la république des États-Unis. Mais comment les Trembleurs se seraient-ils disculpés par un serment, puisque leurs principes leur défendaient de jurer?

On commença par incarcérer Meacham et ceux qui appartenaient à la secte récalcitrante, puis on arrêta Mère Anne et les femmes. Ils reçurent de nombreuses visites durant leur captivité et devinrent le sujet de toutes les conversations à New-York. L'aristocratie de l'Albany s'aperçut bientôt qu'au lieu de calmer les esprits et d'étouffer l'hérésie , elle n'avait réussi qu'à répandre

le nom de l'étrange prophétesse dans toute la colonie, à augmenter sa réputation dans le camp anglais aussi bien que dans le camp américain. Quelle peine pouvait-on infliger à une femme qui se donnait pour le Christ? On la regarda comme une folle, et, puisqu'elle étaitnée en Angleterre, on jugea qu'il fallait se tirer d'embarras en l'expédiant avec son passeport aux lignes anglaises. On l'embarqua donc à bord d'un navire qui descendait le Hudson ; mais la guerre ne permit pas de mettre le projet à exécution. En attendant une heure plus propice, on garda la Mère Anne dans la prison de Poughkeepsye, où la pauvre illuminée se vit entourée d'une petite cour d'esprits sympathiques. A son départ de cette ville, elle y laissa des souvenirs dont l'influence a pris une forme visible dans les théories spiritualistes de notre temps.

Lorsque le gouverneur Clinton la mit en liberté, au mois de décembre 1780, Anne jouissait d'une grande célébrité. Après avoir passé trois mois à Water-Vliet, au milieu des Anciens et des Anciennes de son Eglise, elle partit pour se donner en spectacle à son peuple futur. Elle visita Harvard, dans le Massachusetts, et beaucoup d'autres villes de la Nouvelle-Angleterre, augmentant le nombre de ses disciples et préparant ainsi l'avènement de la société modèle. Le voyage fut long et fatigant, mais profitable sous plus d'un rapport. Au bout de vingthiîit mois de pérégrinations, elle revint à Water-Vliet, près de la rivière Hudson, au mois de septembre 1783. Ses forces physiques étaient épuisées, bien que son âme semblât s'être •épurée. Elle poursuivit sa tâche pendant six mois encore. Au printemps de 1784, elle rassembla autour d'elle ses disciples, renouvela ses promesses prophétiques, leur donna sa bénédiction et disparut de ce monde, après avoir remis ses clés, symbole visible de son royaume, à Joseph et à Lucy, qui devaient lui succéder.

Selon la doctrine que professe aujourd'hui la secte des Trembleurs, Mère Anne ne mourut pas à la façon du commun des mortels. Elle se transforma seulement, se transfigura et se perdit dans une auréole éblouissante qui la rendit invisible aux yeux des hommes. D'après ce que j'ai lu et entendu, je crois que la disparition de la prophétesse causa une vive surprise à

une partie de son peuple. C'était là un événement auquel les fidèles ne s'attendaient pas, et qui ne paraissait pas s'accorder avec le récit de la seconde incarnation du Seigneur dans la prison de Manchester. Leur foi paraît avoir été ébranlée. Mais Joseph Meacham et Lucy Wright, qu'un décret divin appelait à la souveraineté du nouveau royaume, ne se laissèrent pas embarrasser pour si peu. En présence du cadavre d'Anne Lee, ils soutinrent bravement qu'elle n'était point morte. La reine annoncée par David pouvait-elle mourir? L'Épouse de l'Agneau qui était apparue à saint Jean pouvait-elle devenir la proie des vers? Non. La reine s'était drapée dans une robe lumineuse; l'Épouse avait passé dans la chambre secrète. Anne s'était momentanément retirée de ce monde auquel aucun lien ne la rattachait; mais elle vivait encore parmi ses enfants régénérés, car elle régnera à tout jamais sur eux. Cette enveloppe terrestre n'était qu'un vêtement usé que la Mère avait rejeté.

Joseph et Lucy firent enlever ladite enveloppe, qui fut abandonnée, non pas dans un lieu consacré, non pas dans un cimetière où les morts attendent en paix le dernier jugement, mais au milieu d'un champ de labour, où elle ne pouvait tarder à être perdue et oubliée, où le soc d'une charrue devait bientôt la traverser et la mêler à la poussière dont elle était sortie. Pour les Trembleurs, il n'y a pas de résurrection. Ils sont convaincus que les morts sont déjà sortis ou en train de sortir de leur tombe. Les élus ne meurent pas ; ils renaissent à une vie nouvelle. Frédéric et Antoinette sont convaincus qu'ils ont traversé l'ombre fatale et qu'ils ne mourront plus. Lorsque leur heure sonnera, ils seront simplement retirés du monde, comme Mère Anne. Pour eux, — ils le croient <lu moins, — ils sont déjà ressuscites.

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