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CHAPITRE III

Parmi les « faits majeurs », comme on dit en Amérique, dont la grande République a droit d'être fière, il faut citer en première ligne YOver Imià-Maïl, — une institution nationale.

C'est la malle-poste chargée de l'énorme correspondance entre les villes de l'Atlantique et les villes du Pacifique. L'importance de cette correspondance est facile à comprendre, et l'on n'a, pour s'en faire une idée, qu'à consulter les chiffres officiels.

A Londres, lorsque mon compagnon de route et moi nous arrêtions le plan de notre voyage, nous éprouvions quelque satisfaction à penser que ce grand espace dont les Peaux-Rouges [Sioux, Clieyennes, Comanclies, Arappahoes) sont en possession de parcourir les prairies, carabine sur l'épaule et tomahawk à la ceinture, ne nous verrait que sous bonne escorte avec la malle des États-Unis. Cela nous mettait à notre aise. Un beau corps de cavalerie bien montée, bien armée, et qui tous les jours accompagne les voyageurs! On peut avec cette assurance entreprendre un tel voyage. Qui craindrait les incidents ou les inconvénients du désert! Tous les jours! Le mot est magique.

Le président Colfax avait pris le parti, au printemps de 1865, de traverser ces plaines, afin d'aller étudier deux ou trois ques-

tions : la question indienne, la question des mineurs et la question du mormonisme. Son désir était de voir de vrais Indiens, des mineurs réels et des Mormons en chair et en os. Il ne se fit escorter que d'un seul officier général, d'un colonel et de vingtquatre dragons.

Colfax arriva sain et sauf à Denver et de là au lac Salé, un peu effrayé, comme il l'avoue, de ses expériences. Les Peaux- Rouges, sur sa route, s'étaient montrés très-empressés de le scalper; chaque station, avant qu'il l'eût atteinte, se trouvait incendiée et pillée, et les délais du voyage s'en accrurent beaucoup. Que sommes-nous, pauvres étrangers, auprès du président Colfax! Nos petits revolvers de Coït sont nos seules armes. Fions-nous à la diligence américaine, « institution nationale ». Si l'occasion de combattre se présente, c'est notre brave escorte qui se chargera de la besogne.

A Leavenworth, les employés des diligences nous accueillent, et nous leur remettons une lettre de recommandation signée de leur chef; — nous avons eu soin de nous en procurer à New- York pour tous les agents de la compagnie. Rien de plus poli que leurs réponses, et rien de plus agaçant. « On fera tout ce que l'on pourra pour nous. Nous avons mal choisi notre temps. Si nous nous étions seulement mis en route un mois plus tôt ou un mois plus tard! Enfin on s'arrangera pour le mieux. Nous aurons peut-être de mauvais quarts d'heure à passer. Mais (ces messieurs en sont à peu près sûrs) il y a des chances pour que nous arrivions à bon port. »

Très-rassurant, à ce que l'on voit !

Les plaines ou prairies que nous allons traverser sont donc bien intéressantes! De l'état où elles se trouveront dépendent notre santé, notre bien-être, même notre vie.

Que se passe-t-il par là? Nous le saurons — si nous vivons.

Une ancienne route, celle de la rivière Platte, n'offrirait aucun danger; mais elle est plus longue. Le Congrès a décidé que la malle de l'Union suivrait la voie nouvelle, celle qui traverse la vaste et périlleuse région indienne de Smoky-Hill- Forh. Celle-là, beaucoup plus courte, mériterait assurément la préférence si l'on avait pris quelques précautions : d'abord celle

de la tracer, ensuite celles d'y construire des ponts, puis de la niveler; enfin d'en exclure les Indiens, les chasseurs de buffles et d'antilopes ; ce que l'on aurait très-bien pu opérer soit de vive force, soit par transaction. On n'a rien fait de tout cela.

Les voyageurs blancs qui traversent ces plaines suivent deux grandes lignes :

1° La route de la Platte qui va d'Omaha et Atchison à travers Kearney, Denver et la ville du lac Salé, jusqu'à San- Francisco; .

2° La route d'Arkansas, ayant la ville de Kansas pour point de départ, et qui passe devant les forts Atkinson et Wise pour gagner Puebîa, les régions aurifères de Colorado et San-Francisco.

Les Indiens paraissent s'être résignés, en désespoir de cause, à l'établissement de ces deux routes. Sur la première, ils ont cessé d'offrir une opposition sérieuse; — après avoir bravement résisté, ils ont été vaincus d'abord par les pèlerins mormons, puis par les chercheurs d'or qui arrivaient par bandes de quatre-vingts ou de cent hommes, armés de carabines et de revolvers, conduisant des files de chariots. La route d'Arkansas leur inspire une répugnance d'autant plus vive que ce n'est encore qu'une route d'essai, où le droit de passage a été vendu par leurs chefs. Cependant, bien qu'ils y mettent de la mauvaise grâce, en dépit de leurs murmures et de leurs protestations, ils se sont toujours montrés et se montreront encore disposés à respecter les blancs qui pénètrent sur leur territoire par l'une ou l'autre de ces routes. Mais entre ces voies, au milieu des immenses prairies, s'étendent les domaines des buffles, les pâturages où l'on voit à peu près tout ce qui reste, sur le territoire indien, d'élans, d'antilopes et de cerfs à queue noire. « Ces chasses sont à nous, disent les Cheyennes et les Arappahoes; il faut que nous les défendions contre les blancs, ou que nous mourions comme des chiens. Non, s'écrient-ils, nous ne mourrons pas avant les hommes aux joues pâles, nous empêcherons que nos chasses, déjà indiquées par les hommes blancs sous les noms de plaines de Colorado, ne soient envahies par leurs diligences ou par leurs chemins de fer. »

Or, la nouvelle route décrétée par le Congrès, celle qui suit une ligne indubitablement plus courte de Saint-Louis à Francisco, coupe en deux les pâturages, comme le savent fort bien les Cheyennes et leurs alliés, Comanches, Arappahoes, Kiowas, Sioux et Appaches.

C'est là que le sillon du chemin de fer va s'étendre. Déjà les rails sont posés jusqu'à Wamego et atteignent le fort Riley ; les Peaux-Rouges savent bien ce dont les menace ce chemin de fer aujourd'hui en construction, et qui suivra la même route que notre diligence d'aujourd'hui. Ils ne s'y trompent pas. Bientôt le tintement de la cloche du chemin de fer remplacera le bruit du fouet. Les Indiens ont convoqué leurs tribus, massue en main; ils vont disputer aux blancs les grandes chasses de buffles, m Quand le sifflet d'une locomotive, disent ces braves, aura chassé les bêtes fauves, nous aurons beau brandir nos haches et bander nos arcs, l'heure du combat sera passée. N'écoutons pas les vieillards qui conseillent la paix. Nous sommes les jeunes, les braves, fiers de nos forces et méprisant le nombre et les ressources des faces pâles. Nous voulons la guerre. Que l'homme blanc n'envahisse pas nos chasses, on ne lui fera rien. S'il veut bâtir, creuser nos puits, faucher nos prés, usurper nos domaines, nous brûlerons son toit et nous scalperons son crâne. »

Tels sont les discours que l'on répète dans le Kansas. La plupart des habitants condamnent la route nouvelle , exposée aux attaques des Indiens. D'autres (c'est le petit nombre) traitent de vaine panique les terreurs semées à Leavenworth. Quelle n'est pas notre surprise d'apprendre l'état réel des choses? Jamais il n'y avait eu de malle quotidienne sur cette ligne ; on n'avait jamais rien tenté de pareil; il n'y avait sur la route ni hommes ni mules destinés à transporter un courrier. Pour tout, dire, une seule voiture, et même une voiture vide, était partie en avance. Mais où était-elle? Nul ne pouvait le dire. Où allait-elle? On n'en savait rien. Arriverait-elle au but de son voyage? On ne le savait pas davantage.

Nous visitons nos pistolets et nous sentons nos cheveux se dresser sur nos têtes. La situation devient tragi-comique. Mille

agréables plaisanteries de nos amis de Pall-Mall sur la meilleure manière d'apprécier tous les charmes du couteau à scalper nous reviennent en mémoire et prennent un caractère d'actualité assez inquiétant. Nous apprenons également que nous sommes les seuls passagers inscrits pour le voyage; de sorte que le nombre des revolvers destinés à faire leur partie avec l'escorte militaire, en cas de combat contre les Cheyennes ou les Comanches, semble être réduit à deux. Tout le monde, autour de nous, s'intéresse à notre destinée. On nous invite à nous pourvoir d'armes meilleures et à augmenter notre arsenal. Les employés de la malle sont cordialement de cet avis. La nouvelle arme usitée dans l'Ouest, celle qu'on appelle un Smit7i-and- West on, charmant instrument, machine qui lance du plomb dans la peau d'an homme avec une perfection bien faite pour ravir un artiste en assassinat, nous semble trèsbonne à choisir et à acheter. Nous ne jouons guère bien du Bowie-Knife. Que voulez-vous que fassent d'un de ces grands couteaux, que le Livournais et le Valencien manient si dextrement, deux pauvres Anglais qui n'ont pas reçu, en Calabre ou en Catalogne, cette forte éducation?

Nous achetons donc deux Smith-ancl-Weston ; après quoi nous payons les cinq cents dollars, prix de notre place. Et, pour nous rendre au lac Salé, nous comptons bien sur une vigoureuse escorte de vétérans du Potomac ; quand les douze coups de nos deux revolvers leur viendront en aide, ni Cheyennes ni Comanches ne pourront, certes, nous effrayer.

Nous suivons le chemin de fer de l'Ouest qui va jusqu'à Wamego, village qui s'appelle aussi Fraîche-Source (Clear- Springs), parce qu'il n'a pas de source du tout. Là, nous devons trouver la voiture.

En effet, nous la trouvons. Quelle voiture !

Un vieux coche délabré, d'une forme inconnue en Europe ! On peut se faire une idée de la difformité incommode de cet antique carrosse en se figurant une diligence française dont on aurait supprimé le coupé et exagéré la rotonde, de façon à permettre à l'entrepreneur de le déclarer apte à recevoir neuf personnes. A notre arrivée, cette voiture était remplie de sacs

à lettres (il y en avait 42 quintaux) : dépêches officielles, lettres d'amour, lettres de commerce, lettres de change, comptes de banque, toutes sortes de missives gaies ou terribles , sans prix pour leurs destinataires : chefs de famille, dames et demoiselles, commis et banquiers, émigrants et négociants. Cinq personnages sont inscrits pour courir les chances du voyage ; cinq, dont une jeune femme avec deux petits êtres qui lui appartiennent. Chacun ayant payé sa place et reçu son billet a le droit de se mettre en route.

Il suffit de jeter un coup d'œil sur la voiture et sur les sacs qui l'encombrent pour, être convaincu que c'est impossible, comme le voit bien le chef de service, accoutumé à tout cela. Il faut néanmoins que la malle parte, dussent les voyageurs attendre tout un mois à Wamego. Le postillon fait déjà claquer son fouet, avec accompagnement de jurons, que la jeune voyageuse et ses deux labiés sont forcés d'entendre ; et l'employé décide brusquement la question. « Montez, nous dit-il, vous et vos revolvers ! »

Puis il intime ses ordres au postillon d'une voix assez rude, et nous voilà partis au milieu de flots de poussière, laissant derrière nous notre compagne de voyage stupéfaite, protestant de toutes ses forces contre la violence, et cachée sous son nuage de boue et de sable. Hé quoi ! en Amérique, là où tout s'incline devant une jupe, là où tout appartient au sexe féminin, où il usurpe la meilleure place à table, la meilleure chambre à l'hôtel ! — Nous ne revenions pas de notre surprise. Enfin nous devinons l'énigme : nos revolvers ont fait le miracle. Grâce à eux, s'est dit l'employé, le' voyage sera plus sûr et la diligence mieux protégée.

Elle roule. Nous penchons la tête à la portière pour découvrir nos soldats, ceux qui doivent nous accompagner dans le pays des Gheyennes. Nous ne voyons rien. Personne !

— « L'escorte ! nous dit le chef de service, elle nous rejoindra à JvMction-City :, si c'est nécessaire. Vous êtes censés partis de Junction-City, voyez-vous ? »

Et, d'un signe de main plein de grâce, de courtoisie et de cordialité, il nous souhaite bon voyage.

La voiture s'éloigne, poudreuse et bruyante. Au bout de deux heures nous dépassons le fort Riley. Deux ou trois heures plus tard nous sommes à Junction-City. Cette prétendue ville se compose de six baraques de bois. Nous descendons pour souper. Des galettes chaudes, du thé et des tomates nous accueillent. Nous causons une heure avec le maître.

— En route ! crie le postillon ou conducteur.

Nous nous précipitons, la ceinture bien bouclée et chargée de ses pistolets de combat, avec poudre et capsules. Il fait nuit noire. Notre énorme coche a disparu; un léger chariot le remplace, moins grand que l'autre, moins solide, monté sur d'atroces ressorts, et portant quelques lambeaux de toile en guise de stores. Véhicule excellent pour les prairies, peu rassurant pour les voyageurs. On y a entassé les lettres avec leurs sacs, et il a fallu employer la violence la plus ingénieuse pour y faire entrer tout cela. Les gens de l'Ouest sont passés maîtres en ces tours de force. Ils ont si bien fait leur besogne que l'on ne croirait jamais que deux êtres humains puissent s'insérer entre les trésors confiés à la poste et les parois de la voiture.

Mais tout est praticable dans ce monde. A la longue, en croisant nos jambes, en allongeant nos coudes dans les courroies, nous y parvenons; à grand'peine, il est vrai. On nous rassure en nous affirmant que la chose est simple, que les précieux colis se tasseront au bout de quelques minutes et nous laisseront beaucoup de place. — « Diable ! nous ne serons guère à notre aise ici! » nous disons-nous l'un à l'autre. En effet nos pistolets, nos livres, nos cartes, nos flacons d'eau-devie, nos conserves, nos cannes, nos parapluies forment une petite litière qui s'entasse sous nos pieds. Voilà une mauvaise semaine qui nous menace, à moins que le chargement ne se tasse considérablement. Espérons.

Mais quoi ! cet homme va partir, et notre escorte n'est pas en vue?

Nous sollicitons des explications ; — et l'employé nous répond « que l'officier commandant le district refuse ses soldats. L'effectif des troupes se trouve très- réduit; les Indiens s'agitent; il est menacé de tous côtés ; il a beaucoup de peine à se maintenir

dans son poste. — « Cependant, ajoute l'aimable employé, dont le bon vouloir est plein de charmes, vous trouverez la route parfaitement sûre ; je crois que l'on a fait partir hier quelques hommes pour la plaine. Vous les rattraperez en route. Bon voyage ! »

Et nous voilà partis !

Trait de lumière ! 0 révélation !

La vérité éclate.

L'escorte... c'est nous !

Pas une âme qui accompagne la diligence, soit au début, soit durant le cours du voyage, sauf le postillon qui conduit les mules ; on relaye celles-ci de cinquante à cinquante milles ou à peu près. D'ailleurs solitude absolue, silence complet; ni employés, ni inspecteurs, ni gardes. Personne que nous, absolument! Non, dans le cours de mes longs voyages, je n'ai rien trouvé d'analogue à cette malle impériale, nationale, grande diligence des Prairies ! Elle traverse la région la plus redoutable, celle qui, depuis l'ouest de la Tartarie chinoise, offre le plus de dangers au voyageur et au commerçant. De toutes les malles-postes du monde entier, à l'exception de celle de Londres, c^est la plus importante ! La civilisation et ses ressources sont bien loin. Les tribus indiennes sont en armes. Eh bien ! tous ces trésors, tous ces intérêts, on les livre au hasard. Allez, voyageurs, frayez la voie! Mourez, vivez, arrangez-vous!

En dépit de tous les avertissements, nous avançons sans un seul homme d'escorte, pas même un de ces vieux conducteurs qui, du temps de Guillaume III, sonnaient du cor et épaulaient leur arquebuse sur le chemin de Hounslow Heatli, si cher aux chevaliers de la grand'route.

Mais en nous laissant ainsi le soin de nous protéger nousmêmes, on nous rend un hommage dont nous devons être reconnaissants.

Nous sommes Anglais et capables de bien nous défendre. On a vu nos revolvers ; on suppose que nous savons nous en servir. On se fie à nos armes et à nos courages.

— Eh! eh! la route n'est pas trop douce, nous dit le garde d'une des stations.

Nous le saluons, prêts à nous enfoncer dans la nuit et le désert.

— Voici la grande prairie, nous dit-il encore. Vous n'y trouverez aucune garnison. Le gouvernement ne fera jamais rien pour nous si quelque affreux désastre ne lui ouvre les yeux. Que lui importe! Quelques individus de plus ou de moins, ce n'est rien !

Nous entendons un autre brave homme, au moment du départ, s'écrier :

— Oh ! le bon effet que cela ferait si ces messieurs étaient scalpés ! L'administration se remuerait un peu.

Voici où nous en sommes : nous avons payé 500 dollars pour avoir le droit d'escorter la Malle impériale des États-Unis jusqu'au lac Salé. C'est cher. D'autres, il est vrai, exploiteraient la situation. Des richesses inconnues traînent sous nos pieds et nous ne pouvons nous empêcher de le voir. La malle, ses billets de banque, ses dépêches, ses traites sont entièrement à notre merci. Pendant six jours et six nuits, nous, enfermés en tête-à-tête avec nos pistolets et la correspondance de l'Ouest, du Sud et du Nord, nous n'avons pour compagnon que le conducteur, qui, perché sur son siège, ne peut rien voir de ce qui se passe dans l'intérieur de la voiture lorsque les stores sont baissés.

Tantôt un sac tombe du chariot par terre et serait abandonné sur la route si nous n'avertissions le postillon de le ramasser; tantôt un autre sac s'ouvre et laisse échapper un flot de lettres, de bank-notes et de bordereaux, qui se répand à nos pieds. Nous n'avons qu'à nous servir ; nous pourrions mettre dans notre poche tout ce que la civilisation la plus avancée de l'Est envoie de précieux à la nouvelle civilisation de l'Ouest. Mais nous ne sommes pas au niveau de la situation, et nous remettons chaque chose à sa place, nous confiant au destin.

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