L ORDRE DE LA RESURRECTION
Joseph Meacham et Lucy Wright, après avoir fait disparaître le cadavre de Mère Anne, annoncèrent donc à leur peuple que la prophétesse avait tout simplement changé de vêtement, et qu'elle porterait désormais la robe céleste qui convient à l'Epouse de l'Agneau. Cette déclaration semble avoir dissipé les doutes et ramené dans la bonne voie les esprits vacillants. La doctrine, du reste, était de nature à séduire les Trembleurs. Ils pouvaient imaginer qu'Anne continuait à vivre parmi eux ; dans leurs rêves, dans leurs extases, ils croyaient la voir, ils croyaient entendre sa voix. La transformation qui avait eu lieu pour elle s'effectuerait pour chacun d'eux. Quelle joie pour les Saints de penser que la mort est un changement de costume et non le terme de la vie; que si une auréole glorieuse cache un élu aux yeux du vulgaire, elle ne saurait empêcher ceux dont la grâce a rendu les sens plus subtils, de le voir et de l'entendre !
Les disciples de Mère Anne sont restés fidèles à ce dogme; ils croient fermement à l'existence de tout un monde d'esprits invisibles pour nous. Sous ce rapport, leurs doctrines s'accordent avec celles des spiritualistes. Ils s'enorgueillissent même d'avoir prédit le trouble moral que l'événement du spiritualisme apporterait dans la société américaine. Frederick me dit (ej; il tient ce renseignement de ses anges) que le règne de cette frénésie spiritualiste ne fait que commencer; qu'elle ne manquera pas d'envahir un jour l'Europe et le monde entier, comme elle envahit en ce moment les États-Unis; que c'est là un phénomène réel, fondé sur des faits, représentant une force qui, pour être invisible, n'en existe pas moins. Il avoue que certains
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professeurs de spiritualisme ne sont que des imposteurs et des charlatans; mais cela ne doit pas nous étonner, puisqu'il y a de mauvais anges aussi bien que de bons anges. L'homme n'est pas le seul trompeur; si les hommes sont faux, Satan n'est-il pas le père du mensonge? A mesure que le monde supérieur et le monde inférieur se rapprochent de la terre, à l'époque de notre résurrection, il faut s'attendre à voir les esprits du bien et du mal devenir plus puissants ici-bas.
Antoinette, qui sort de ma chambre, assure qu'elle cause avec les esprits plus librement qu'avec moi. Cependant, sauf cette assertion, je n'ai aucun motif pour supposer qu'elle ait le cerveau fêlé. Il est certain qu'elle tient aux simples mortels des discours très-aimables et très-sensés. La salle où j'écris, — la chambre des hôtes de North-House, — qui me paraît si calme et si vide, se remplit pour Antoinette de séraphins et de chérubins qui chantent ou bavardent tout le long du jour. Antoinette y revoit Mère Anne, Lucy, Joseph et les autres fidèles qui ont dépouillé leur enveloppe terrestre. Il suffit de contempler un instant cette femme, lorsque vous n'occupez pas son attention, pour reconnaître 'qu'elle se croit en présence d'êtres plus augustes, plus vénérables que ceux qui peuplent ce bas monde ; la sérénité de son visage, son regard ravi, son allure distraite le prouvent assez. Oui, ceux que les Gentils appellent les morts sont avec elle. Grâce à cette croyance aux esprits, les Trembleurs de Mont-Lebanon ont vaincu la mort et dérobé une proie à la tombe.
Ce matin, quand sœur Antoinette est entrée dans ma chambre, il m'a semblé qu'elle avait l'air plus doux et plus grave que de coutume. Elle tenait à la main une feuille de papier qu'elle paraissait avoir apportée à mon intention. Je lui demandai de quoi il s'agissait; elle posa alors le papier sur la table en disant }ue c'était une chanson que les anges lui avaient chantée la nuit précédente. Je jetai les yeux sur le manuscrit et je devinai, à la façon de parler de ma visiteuse, que c'était un souvenir qu'elle désirait me voir emporter.
« Signez cette chanson, sœur Antoinette, lui dis-je, et donnez-la moi. »
Elle mit son nom sur la marge de cette espèce d'hymne qui n'a rien de remarquable. Il est clair que la copiste n'a pas bien entendu quelques-unes des paroles séraphiques, ou que les anges n'ont guère de respect pour la syntaxe et pour la rime.
Antoinette n'a pas voulu, que je sache, me donner à entendre que les séraphins eussent improvisé cette hymne exprès pour moi. Elle a l'âme trop candide pour se permettre des plaisanteries de ce genre, et je ne pouvais songer à la blesser par une remarque profane. J'aurais tort de ne pas ajouter que tous les chants religieux et tous les cantiques des Trembleurs leur ont été appris dans un songe ou dans une rêverie. Leur poésie sacrée ne vaut pas grand'chose, à la juger d'après nos règles laïques; mais elle a parfois une verve, une chaleur qui ne manqueraient pas de produire de l'effet si on y mettait plus d'art. Je me suis trouvé dans l.'église de Mont-Lebanon lorsqu'un chœur de quatre à cinq cents Shakers des deux sexes s'avançait en entonnant une hymne, et je ne me rappelle guère avoir entendu la voix humaine produire un plus bel effet. A la juger par nos règles terrestres, la musique des anges vaut mieux que leur poésie. Les marches religieuses des Trembleurs sont souvent admirables.
A dater de la mort de Mère Anne, Joseph Meacham et Lucy Wright, le premier disciple américain et la fille d'adoption de laprophétesse, avaient régné sur la nouvelle Eglise; l'un gouvernait les hommes, et les femmes obéissaient à l'autre. C'est un ordre d'en haut qui avait décidé ce choix. Leurs décisions étaient sans appel, et on dut leur obéir d'autant plus volontiers qu'on se souvenait des promesses de la fondatrice. En effet, Mère Anne avait dit : « L'heure viendra où un ordre parfait régnera dans mon Église ; mais l'heure du triomphe ne sonnera qu'après ma mort. Joseph Meacham, le premier fils qui mè soit né en Amérique, rassemblera mon troupeau; mais je ne serai plus là. » Telles avaient été les dernières paroles prononcées par la voyante avant de disparaître de ce monde.
Jusqu'alors, ceux qui croyaient à la seconde incarnation du Christ dans la personne de Mère Anne étaient restés éparpillés sur divers points du globe, vivant pour la plupart au milieu des
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incrédules. Joseph etLucy attirèrent les fidèles vers plusieurs centres de réunion : à Water-Vliet et à Mont-Lebanon dans l'État de New-York,, à Harvard et à Shirley dans le Massachussetts, à Enfield dans le Connecticut, à Canterbury dans le New-Hampsire, à White-Water dans l'Ohio, à Pleasant-Hill dans le Kentucky. Sous leur règne on rédigea le code des lois religieuses#que les Trembleurs ont acceptées; on reconnut que les successeurs de Mère Anne gouvernaient au nom de Dieu; on nomma des anciens et des anciennes, des doyens et des diaconesses; on déclara de nouveau le célibat obligatoire pour les Saints, et on décréta la communauté des biens. Avant de disparaître à son tour (en 1796), Joseph légua un pouvoir indivis à Lucy, qui gouverna pendant vingt-cinq ans les différents éta? blissements des Trembleurs. Elle représentait Mère Anne et exerçait les pouvoirs d'une Papesse. Avant d'expirer, elle désigna celle qui devait lui succéder; car aux élus seuls appartenait le droit d'élire leurs remplaçants. Mais elle nomma une Ancienne et non une Mère, et depuis lors on a renoncé à ce dernier titre, aucune Sainte n'ayant paru digne de porter un nom aussi auguste. La société des Trembleurs est aujourd'hui dirigée par Betsy Bâtes, que l'on appelle simplement Betsjl'Ancienne. Celle-ci ne représente Mère Anne qu'au physique, car l'àme de la fondatrice est toujours présente parmi ses enfants. Le premier des Anciens et le successeur de Joseph est Daniel Bowler, que l'on peut regarder comme l'évêque des Trembleurs; le pouvoir exécutif, si je ne me trompe, appartient à l'Ancien Frederick, prédicateur et interprète officiel de la doctrine.
Si de « nouvelles lumières » viennent provoquer des changements dans les opinions ou dans les coutumes des Shakers, j'imagine que ces changements seront amenés par cet Ancien. Frederick est un homme d'idées, et les hommes de cette trempe sont dangereux pour une société qui prétend s'être constituée d'une façon définitive. Bowler représente le principe divin, et Frederick l'élément mondain, le principe gouvernemental.
La communauté de North-House renferme deux espèces de membres : des novices et des covenantaires. Les premiers ne
s'engagent pas à rester; s'ils s'aperçoivent au bout d'un certain temps que cette religion ne leur convient pas ou qu'ils ne conviennent pas à leurs compagnons, on ne cherche pas à les retenir. Durant leur noviciat, qui est une* sorte de préparation à la vie céleste, les candidats conservent leur fortune particulière et ne sont pas obligés de rompre toute relation avec les Gentils ; mais les covenant aires sont considérés comme ayant fait vœu de chasteté; quoi qu'il advienne, ils doivent rester fidèles à leurs frères. Frederick m'a dit que les novices donnent fort peu de peine, car chacun d'eux peut s'éloigner, dès que bon lui semble, avec tout ce qu'il a apporté. Un pauyre diable qui est arrivé les poches vides et qui désire s'en aller, reçoit souvent une centaine de dollars pour ses frais de route.
Les gens riches qui, en général, ont un esprit cultivé, une foi plus fervente, sont moins difficiles à conduire que les pauvres. La sœur Jeanne, fille d'Abel Knight, un des premiers citoyens de Philadelphie, sortait à peine de l'enfance lorsqu'elle accompagna son père chez les Trembleurs. Elle est jeune, jolie, riche, bien élevée; mais elle a renoncé aux joies de ce monde, et jamais je n'ai rencontré de femme qui eût l'air plus heureux et plus satisfait.
Il paraîtrait, d'après ce que m'a appris l'Ancien Frederick, que les profanes du dehors sont mal renseignés sur les Trembleurs relativement à l'obligation du célibat. Ils ne soutiennent pas que le célibat doive être adopté dans toutes les contrées, par toutes les sociétés et à toutes les époques; ils savent fort bien que si les masses pratiquaient la continence d'une façon absolue, le monde serait dépeuplé avant un siècle; mais ils affirment que le mariage, comme le vin, expose beaucoup de gens à commettre des excès. C'est là une tentation à laquelle les hommes et les femmes qui prétendent servir d'exemple à leurs semblables sont tenus de se soustraire. Cette prétention d'exercer une sorte de prêtrise sur le monde, de remplir une mission divine, de régénérer l'univers, se manifeste dans toutes les institutions des Trembleurs. Le Seigneur les a choisis pour accomplir cette tâche ; c'est pour cela qu'ils ont résolu de toujours imposer silence à leur propre volonté et de n'écouter que
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]a voix de Dieu. « Les Trembleurs reconnaissent deux ordres de société ici-bas, m'a dit Frederick, l'ordre de la Génération et l'ordre de la Résurrection. » Or, les Trembleurs se vantent d'appartenir à l'ordre de la Résurrection; l'amour charnel, qui pousse les hommes dans la voie du mariage, leur est donc interdit. Nous autres Gentils, nous figurons dans l'ordre de la Génération; par conséquent, l'amour conjugal nous sera encore permis pendant un certain temps.
« La Génération est l'ennemie de la Régénération, a ajouté Frederick à la fin du même entretien ; afin de racheter le monde, nous faisons le sacrifice de nos penchants grossiers.
— Vous voulez me donner à entendre que vous vous offrez en expiation de nos péchés? » lui demandai-je.
Mon interlocuteur se tut et ses yeux se fermèrent; il les rouvrit lentement, comme au sortir d'un rêve, et ce fut en souriant qu'il me répondit :
« L'ordre de la Résurrection est un ordre spirituel, voué au célibat; l'amour et la paix régnent chez nous; nous ignorons le mariage. »
Les Trembleurs ont adopté les coutumes sociales avec la morale des anciens Esséniens. Ils ne boivent pas de vin, ils ne mangent pas de porc. Ils vivent des produits de leurs terres et fuient la société des villes. La sobriété, la prudence, la douceur sont les vertus qu'ils cultivent. Us refusent de prêter serment, reculent devant un procès, évitent les disputes et maudissent la guerre. Ils affectent d'avoir des conférences avec les morts. Ils croient aux anges et aux esprits, non pas comme à un dogme théologique, mais comme à un fait réel.
Ce qui, aux États-Unis, donne aux Trembleurs une importance que sont loin de posséder les sectes rivales des Tunkers, des Moraves, des Memnonites ou des Swenkfelders, c'est le soin avec lequel ils se vouent à l'éducation.
Chacun de leurs établissements est une école, un centre d'où leurs idées rayonnent dans toutes les directions jusqu'aux dernières limites de la République. Des hommes qui éclateraient de rire si on ne leur parlait que des prétentions personnelles de
Mère Anne, se laissent toucher, sinon séduire, par des affirmations telles que celles-ci :
L'Église de l'avenir est l'Eglise d'Amérique.
L'ancienne loi est abrogée, le nouvel Evangile est prochain.
Les rapports entre le ciel et la terre sont rétablis.
Dieu est roi et gouverneur du monde.
Le péché d'Adam est racheté, et l'Jiomme n'aura à répondre que de ses propres erreurs.
Le genre humain tout entier sera sauvé.
La terre, c'est le ciel, un ciel encore flétri et souillé, mais qui, grâce à l'amour et au travail, ne tardera pas à reconquérir son ancien éclat.
Ces assertions, qui résument le génie de la secte des Trembleurs (en tant que puissance sociale et politique opposée aux principes et aux institutions d'un gouvernement républicain), sont de nature à captiver beaucoup de gens qui n'accepteraient ni le célibat obligatoire, ni un clergé composé de femmes, ni la communauté des biens. Les mêmes principes se retrouvent, plus ou moins clairement formulés, dans le Credo de toutes les Églises modernes de l'Amérique.